De l’équarrissage considéré comme un des beaux-arts dans le monde de l’édition française

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Le mot équarrissage ne vous évoque sans doute que des pratiques barbares mises en lumière par de récents scandales concernant notre alimentation : vous avez découvert que la viande était considérée comme un minerai, que toutes les parties des animaux étaient utilisées, mixées, broyées de façon à nous donner une nourriture indéterminée. Vous savez tout cela, mais le rapport avec l’édition, non, vraiment, vous ne voyez pas.

Je vais tenter de vous éclairer. Commençons par la définition du Petit Larousse édition 1994 (mes droits d’auteur se font attendre, le renouvellement du dictionnaire itou) :

Équarrir :

1. dresser une pierre, une pièce de bois de façon à lui donner une forme se rapprochant d’un parallélépipède à section carrée ou rectangulaire.

2. augmenter les dimensions d’un trou.

3. dépecer (un animal) pour en tirer la peau, les os, les graisses, etc.

 

Vous remarquerez que la première définition part d’un morceau de bois que l’on va raboter de façon à lui donner une apparence qui ressemble à ce bel objet rectangulaire qui peuple nos bibliothèques. La masse informe que l’on va façonner pour en faire un livre, correspond à un certain nombre de feuillets format A4 que l’auteur, pétri de naïveté et d’espoir a envoyé par la poste aux maisons d’édition.

Dans le cas précis, 400 feuillets s’entassaient dans la fourre, relatant la vie extraordinairement dense de Louis Favre, héros méconnu de la Résistance. Trois ans de travail, des documents de première main et des découvertes dans les archives du Bureau de la Résistance. J’affronte le regard de la postière de mon village un lundi après-midi.

Le vendredi matin, coup de fil d’une directrice de collection d’un des « trois grands » :

— Il est super, votre type, et vous avez des documents sensass… mais vous parlez de son enfance et de sa famille, on s’en fout ! Votre texte fait 400 pages, vous allez m’en faire 90.

— …

— Et puis vous avez mis des dialogues, quelle horreur ! Vous allez m’enlever tout ça !

Silence au bout du fil. La dame s’impatiente :

— Vous voulez être publiée chez nous, oui ou non ?

Que celui ou celle qui ne se serait pas prostitué(e) pour avoir son nom sur une couverture prestigieuse me lapide. Je me suis mise au travail. Avec fébrilité. Avec perplexité. Supprimer son enfance et sa famille, le père mort à la guerre, le rêve d’héroïsme ? Faire sortir du chapeau un résistant frais et fringuant sans passé qui se sacrifie sans qu’on sache pourquoi ? J’écarte cette pensée importune et commence à enlever.

Au début ce n’est pas difficile, je resserre, recentre, enlève la rencontre et l’amitié avec le frère de Louis, les vieux missionnaires si drôles, les chausse-trappes des gardiens du temple, etc. Le livre gagne en densité. D’accord, il perd en émotion, mais l’émotion, le lecteur n’en veut pas tout de suite, il faudra attendre les interrogatoires de la Gestapo, c’est ça, le lecteur n’a qu’à attendre.

A mi-parcours je demande l’avis de mes re-lecteurs familiaux. J’ai déjà supprimé une centaine de pages, qu’en pensent-ils ? Un silence gêné s’installe avant qu’un courageux se lance :

— Bien sûr, c’est plus dense… Mais toute l’émotion du début, les raisons qui t’ont lancée dans ce travail, l’enfance de Louis, il n’y a plus rien.

— C’est plus intense, mais…toute l’originalité du livre a disparu.

Les coups de fil indignés des amis :

— Tu n’as pas honte ? Tu te renies, pire, tu renies ton travail, la personnalité que tu as mise en lumière, tes découvertes, mais comment tu peux faire ça, comment ?

Comment ? En créant des trous dans la logique du personnage, en supprimant des archives, ce qui nous renvoie à la définition numéro 2 du Petit Larousse. Le trou est si grand que ce qui reste autour est fragile, mais la question n’est pas comment, c’est pourquoi, et la réponse est évidente, parce que je veux être publiée chez un grand éditeur !

J’use et abuse du style indirect libre pour garder sournoisement mes dialogues. Trop long. Je raccourcis les tortures. Les remets. Les enlève. Et la description de la prison ? Encore trop long. Impossible d’arriver au chiffre demandé.

Je ne reconnais plus ni mon livre, ni cet homme extraordinaire, cet homme qui a refusé de s’évader pour que d’autres ne le paient pas de leur vie, cet homme dont j’ai lu la lettre si bouleversante, si humaine, je ne le reconnais plus.

Mes re-lecteurs intimes s’étranglent, éructent et finissent par se taire.

Je veux être publiée chez un grand, je veux être publiée chez un grand…

Pause en librairie, pour me motiver, bientôt à moi les têtes de gondole ! Tiens, tiens, c’est fou comme les livres ont rétréci depuis « Indignez-vous », et la longue liste d’impératifs qui ont suivi : du très court, comme si le temps destiné à la lecture s’était fragmenté. C’est sûr, avec si peu de pages pas le temps de s’ennuyer, sans compter qu’on augmente rapidement le nombre de livres qu’on a lus. Le nombre de parallélépipèdes quasiment plats (ce qui les fait ressembler à une liseuse électronique) m’impressionne. Je compte le nombre de pages : quatre-vingt-dix…

Je louche du côté des locomotives, elles n’ont pas l’air d’être touchées par la crise du papier, alors ?

J’arrive à 130 pages après avoir correspondu exactement à la définition numéro trois du Petit Larousse et j’envoie les feuillets du reniement au comité de direction.

 

Qui le refuse : trop journalistique, m’explique la directrice de collection…

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