Et puis après, fiction-reportage de Kasumiko Murakami

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Et puis aprèsKasumiko Murakami, longtemps journaliste à Paris, raconte dans ce court récit la vie des rescapés du tsunami du 11 mars 2011 au Japon. Elle s’est rendue sur place, et ce qu’elle a vu l’a sidérée. L’étendue des dévastations. Les pauvres signes d’une humanité détruite :

La première fois que je suis allée à Ôtsuchi, j’ai vu dans la boue encore humide fleurir des roses, flotter des boîtes à bento (…), plus loin encore des drapeaux rouges qui indiquaient que là se trouvaient des corps sans vie. En tant que témoin de la confusion et de la lassitude qui suivirent la catastrophe, il fallait que je mette des mots sur tout cela.

Et puis après n’est pas un roman, contrairement à ce qui est écrit sur la belle couverture d’Actes Sud, mais un reportage. Les rescapés ont été entassés à l’écart comme une maladie honteuse :

Autrement dit, ce qu’on attendait des réfugiés, dans ce gymnase du quartier, c’était qu’ils restent sagement, comme des chèvres dociles dans leur enclos, séparés sommairement de leurs voisins par des cartons, tout en affichant pourtant une mine abattue, cela suffisait. Quant aux visiteurs venus de l’extérieur qui défilaient pendant des jours pour voir le centre d’hébergement, il suffisait sans doute de leur montrer l’état des sinistrés pour qu’ils s’émeuvent vivement avant de rentrer chez eux.

Pour animer son propos et adoucir la dureté des faits, Kasumiko Murakami a créé des personnages emblématiques de la difficulté de vivre après l’impensable, comme le pêcheur Yasuo et sa dépression larvée. Il est difficile d’adhérer pleinement à ce qui semble un échantillon d’esquisses d’êtres humains, le procédé est trop journalistique, trop évident. Pourtant ce texte mérite d’être lu, il nous apprend – peut-être à son insu – beaucoup de choses sur la mentalité japonaise en plus de la suite immédiate du tsunami au Japon.

Et puis après, fiction-reportage de Kasumiko Murakami, à ranger au rayon témoignage

Et puis après
Kasumiko Murakami
Trad. du japonais par Isabelle SAKAÏ
Actes Sud, mai 2016, 112 p., 13,80€
ISBN : 978-2-330-06320-7

Poétique de la chimie

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Désirez-vous fuir la reprise et vous évader dans un monde extraterrestre ? Inutile de prendre des substances illicites ou de vous téléporter sur une planète inconnue, il vous suffit de deux plaques de Plexiglas, d’une table lumineuse et d’une caméra pour fixer les beautés insolites qui vont se développer sous vos yeux. Les résultats de ces collusions fantastiques hallucinatoires s’appellent les Jardins chimiques.

Dieu tout-puissant muni d’une seringue, vous allez déposer une solution de sels métalliques sur une solution de silicate. Très vite un monde étrange va naître, des créatures étranges vont se dresser, mélange de fleur et de féminité gracile et envoûtante : elles vont vous offrir leurs stupéfiants enlacements, leurs corolles délicates et leurs tiges tortueuses qui grimpent, se tordent, se déploient. Un rêve de beauté, aux couleurs vert turquoise, bleu foncé ou brunes, selon les cristaux de sels métalliques que vous aurez choisis. Ajoutez du chlorure de fer, par exemple, et admirez la somptueuse danseuse née sur la plaque qui se courbe avec tant de grâce, de passion et de souplesse que vous en serez troublé : Flamenco ? Tango ? Et ce cordon qui relie la créature avec cet étrange tripode ?

Arborescences de chlorure de fer. © Stéphane Querbes (Source)

Cliché Stéphane Querbes

Des fleurs d’une intense beauté vont naître de l’interaction entre la réaction chimique et l’écoulement hydrodynamique. Sous vos yeux, une tige étrange va s’élever, suivie par une fleur joyau qui fait penser à l’Art Nouveau, une fascinante créature minuscule.

Si vous désirez voir en temps réel ce monde s’éveiller, regardez la vidéo suivante.

La caméra filme un monde peuplé de créatures inconnues, cous graciles, silhouettes en expansion : l’étrangeté absolue de ce qui semble si vivant, si ordonné, si féérique provoque une sorte d’envoûtement. C’est peut-être à quoi ressembleront les mondes que nos lointains descendants découvriront. Et ils ne sauront pas que de simples expériences de physique amusante offraient déjà à leurs ancêtres les prémisses de ces mondes inconnus.

CuSO4© Stéphane Querbes (Source)

Cliché Stéphane Querbes

Les clichés ci-dessus viennent de ce superbe article dont je vous recommande la lecture.

Poétique des ruines

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Cornwall-Lost-Garden-of-Heligan

On dirait une statue d’Igor Mitoraj, le spécialiste de la fragilité humaine, mais celui-ci venait de naître quand le jardin où se trouve la statue a été abandonné. Le Jardin perdu d’Heligan appartenait depuis quatre siècles à la même famille, éternité fragile, tout disparaît un jour. Le parc est maintenant ouvert au public grâce à un programme de restauration de jardins. Il se trouve en Cornouailles, et ce que le temps et la végétation ont créé là est unique ; les organisateurs de la restauration ont respecté l’exubérance de la création. Ici pas de gazon à l’anglaise, mais un de ces endroits où marcher au milieu de la reconquête du végétal sur l’orgueil des hommes provoque par moments une magie sidérante. Comme ce visage endormi nimbé de sa chevelure verte, une création bouleversante du hasard avec sans doute l’intervention romantique d’un jardinier qui a sculpté l’épaule délicate de la dryade.

Amok ou la folie meurtrière

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Amok FolioOn a beaucoup parlé de ces coups de folie qui frappent de jeunes hommes et qui n’ont rien à voir avec un embrigadement religieux ; très récemment c’est dans un train suisse que ce délire a frappé, conduisant à la mort d’une passagère et celle de l’auteur de l’attentat. Les Allemands nomment ce phénomène amok d’après la nouvelle de Stephan Zweig qui décrit très bien le phénomène. Ce mot est familier de nos voisins allemands, ils l’utilisent pour caractériser certains comportements très contemporains, comme la conduite automobile dangereuse ou les tireurs pris d’un coup de folie.  Amok est quasiment passé dans la langue commune, loin de son origine malaise transmise par les Hollandais et  qui peut être traduit par « rage incontrôlable ».

J’ai retrouvé la mention de ce phénomène dans le Nouveau Larousse Illustré de 1898, page 259 du tome I, héritage précieux d’un arrière-grand-père :

Amok : État pathologique particulier aux Malais, caractérisé par des hallucinations visuelles avec impulsion homicide et suivi d’un profond abattement.

Les amoks paraissent être des fanatiques qui se sont excités au moyen d’un breuvage, ils font vœu de courir devant eux en tuant tous les gens qu’ils rencontreront. A Java et dans d’autres îles malaises, les hommes de la police sont armés de fourches spéciales pour arrêter ces fous ou ces malfaiteurs, que l’on abat ordinairement sur place.

La longue nouvelle de Stefan Zweig raconte magnifiquement ce coup de folie, même si dans le cas précis il n’y a pas vraiment de massacre… On sait dès le départ que l’histoire racontée va être tragique.

C’est plus que de l’ivresse… c’est une folie furieuse, une sorte de rage canine, mais humaine… un accès de monomanie meurtrière et insensée qui ne peut se comparer à aucune autre intoxication alcoolique… J’en ai moi-même étudié quelques cas pendant mon séjour – il est bien connu que pour autrui on est toujours perspicace et très objectif – mais sans jamais pouvoir mettre en lumière l’effrayant secret de son origine… C’est plus ou moins lié au climat, à cette atmosphère lourde et oppressante qui pèse sur les nerfs comme un orage, jusqu’à ce que ce soit eux qui éclatent… Donc l’amok… oui, l’amok se présente ainsi : un Malais, n’importe quel être tout simple, tout gentil, est en train d’écluser sa mixture… il est assis là tranquille, abruti, inerte… comme je l’étais chez moi… et soudain il bondit, saisit un poignard et se précipite dans la rue, où il court, tout droit, toujours tout droit… sans savoir vers où… Tout ce qu’il trouve sur son chemin, homme ou bête, il le poignarde d’un coup de kriss, et le sang qui coule l’excite encore davantage… Il court, l’écume aux lèvres, et hurle frénétiquement… mais il court, court, court, sans plus regarder ni à droite ni à gauche, court juste avec son cri perçant et son kriss sanglant, toujours tout droit devant lui, vers nulle part… Les gens dans les villages savent qu’aucune force au monde ne peut arrêter un amok… alors ils crient très fort pour donner l’alerte quand il approche : « Amok ! Amok ! » et tout le monde s’enfuit… mais lui court sans rien entendre, court sans rien voir, poignarde tout ce qu’il rencontre… jusqu’à ce qu’on l’abatte d’une balle comme un chien enragé ou que, tout écumant, il s’effondre de lui-même…

Celui qui décrit si bien l’amok restera anonyme. Cet individu fébrile se confie au narrateur, nuit après nuit, dans l’espace clos du bateau qui les ramène en Europe. Ce cadre littéraire semble un peu convenu au départ, mais on se laisse très vite saisir par cette folie en marche. Le narrateur devient amok après une situation très particulière, un cocktail détonant qui nous trouble par son actualité.  L’homme, médecin contraint à l’exil dans les colonies suite à un scandale, sait que son horizon personnel et professionnel est bouché. Un soir, alors qu’il se trouve dans son cocktail habituel d’alcool, d’ennui et de solitude, surgit une femme qui a besoin de lui pour un avortement. Flambée de désir ; le médecin propose un échange sexuel à la place de l’argent qu’elle lui offre et qui l’humilie. La femme lui jette son mépris à la figure et le mélange explose : le narrateur devient amok. La fureur prend les commandes et bien des vies vont être détruites, à commencer par celle du narrateur.

Cette nouvelle est parue en 1922, entre les deux guerres dont la folie meurtrière de masse n’a rien à envier à la démence provoquée par l’alcool, l’ennui dans la chaleur humide d’une nuit malaise. Si cette notion d’amok est si commune en Allemagne et pas dans notre pays, peut-être devrions-nous l’ajouter à notre répertoire psychiatrique usuel. Il faudrait également nous interroger sur ce qui pousse de jeunes hommes et parfois des adolescents (l’amok ne touche que les hommes) à basculer dans cette forme de suicide. Frustrations, humiliations, et un rien peut mettre le feu aux poudres. Dans une école ou un train, un avion ou une rue bondée, le coup de folie de celui qui trouve alors une forme de célébrité et de reconnaissance sociale n’épargne personne. Notre société provoquerait-elle autant de désespérance que le colonialisme ?

Lisez ou relisez cette nouvelle, comme les romans de Stefan Zweig d’ailleurs (voir cette chronique sur Le Monde d’hier).

Amok
Stefan Zweig
Trad. de l’allemand (Autriche) par Bernard Lortholary
Gallimard, septembre 2013, 144 p., 3,50€
ISBN : 9782070454075

Le bouddha entre beauté et étouffement

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Bouddha en Thaïlande

Il ne se trouve pas à Angkhor mais en Thaïlande, même luxuriance pourtant, et mêmes effets. Le bouddha est cerné par les racines d’un banian. Elles lui font comme un bandeau épais autour du visage, plutôt qu’un bandage une sorte de pince, un instrument impitoyable, indestructible. Le reste de son corps a déjà disparu. C’est  l’étouffement à l’œuvre, la strangulation de la pierre par le vivant. Pourtant, de cette œuvre de mort se dégage une beauté sidérante.

Impossible de ne pas ressentir une sorte de fascination devant la mort en marche, et le regard triste de la statue, son sourire qui commence à être effacé par la progression de la racine, tout nous reporte à notre propre finitude.

Malaise.