Fête des mères : comment éloigner la pluie

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

C’est lundi, il ne fait pas meilleur temps qu’hier, il pleut, en plus c’est la fête des mères dimanche prochain et vous ne savez pas quoi offrir à votre maman chérie. Vous êtes si occupé, l’enfance est loin, vous culpabilisez un brin.
Elle approche la soixantaine et ne sait pas trop quoi faire des années qui s’annoncent, vous ne lui avez pas encore offert le statut de grand-mère taillable et corvéable, elle a parfois le blues de la retraite…
Ne cherchez plus : offrez-lui L’Anthogrammate ! Une pinte (anglaise, la pinte, ou munichoise) d’humour, un zeste d’émotion, et votre maman vous regardera avec tendresse : comme vous avez dû chercher pour lui dégotter exactement le livre qu’il lui fallait, vous qui êtes si occupé !

Un seul bémol : il faut vous activer, en le commandant aujourd’hui vous l’aurez jeudi, demain vendredi, etc… Ne ratez pas dimanche.

Éclaircie

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

C’est dimanche, pense-elle, encore un dimanche, comme le temps passe vite ! Elle a l’impression que le précédent était la veille. Elle soupire et se sert un café puis elle lève les yeux et contemple les Alpes depuis la fenêtre de sa cuisine : il va faire très beau. Ils ont fait de si belles courses tous les deux : chemins de randonnée, via ferrata, refuges, rencontre avec un loup, une fois, et un aigle royal ! et tous ces chamois ! À cette heure-ci d’habitude, il y avait longtemps qu’ils étaient partis, « Le lever du soleil en montagne, c’est magique, on ne peut pas perdre de temps à dormir, la vie est si courte ! Debout Marianne ! »

La vie est très courte et il va faire beau, cette légère brume au-dessus du Mont Rose ne trompe pas, après les nuages du matin vient toujours l’éclaircie. C’est dimanche, tout à l’heure elle prendra sa voiture et elle ira lui rendre visite, comme tous les dimanches depuis onze mois.

Cela avait commencé par des oublis, les clés qu’il tenait à la main en les cherchant dans l’appartement, l’endroit où il avait laissé la voiture après avoir mangé avec les copains. « Quel étourdi je fais ! » Ensuite cela s’était aggravé : il ne revenait pas de la boulangerie, un voisin le retrouvait errant dans une rue, parfois avec le pain sous le bras ; il ne reconnaissait pas leurs amis, perdait ses mots, la colère le prenait. Il l’avait frappée plusieurs fois. Le médecin s’était occupé de tout avant qu’elle ne sombre à son tour. Trente ans de vie commune et celui qui avait partagé sa vie avait disparu dévoré par cette maladie qui ne laisse aucune chance.Les chemins de la mémoire

Depuis onze mois, tous les dimanches, elle prenait le repas de midi avec son mari. Elle souriait beaucoup, parlait doucement, lui laissait le temps de s’habituer à elle. Petit à petit la douleur qui la traversait face à ce regard interrogateur s’était émoussée. Elle lui rendait visite parce que cela lui faisait du bien, à elle, parce que cela atténuait sa culpabilité de l’avoir abandonné à des professionnels. Au milieu de tant de fauteuils roulants, sa haute silhouette détonait, et il slalomait entre les vieilles personnes immobiles  comme dans un champ de neige fraîche. Douleur. La pensée de Marianne vagabonde vers des territoires moins difficiles :

C’est vrai qu’il n’a pas perdu sa souplesse, et si je l’emmenais en montagne ? Il fait si beau. Il a dû garder les automatismes des gestes. Peut-être pas un grand circuit, mais au moins un sentier balisé, quelque chose de simple, sans danger, pas loin d’ici… Maintenant il n’y a plus de neige sur les sentiers, on ne risque rien… Je préviendrais les infirmiers de garde, je n’aurais qu’à pré-enregistrer leur numéro en cas de problème, je n’en peux plus de tourner en rond dans le parc de l’établissement.

Elle pense et dit toujours l’établissement, ou là-bas ; maison de retraite elle ne peut pas.

Elle reprend un café. La marche en montagne, est-ce une bonne idée, finalement ?

Il y a du monde sur le parking, les habitués se saluent, beaucoup d’enfants viennent manger le dimanche avec leurs parents, cela fait de l’animation entre le culte œcuménique du matin et les valses au son de l’accordéon de l’après-midi. La jeune réceptionniste lui sourit et lui demande de passer dans le bureau de l’infirmière-chef : rien de grave, rassurez-vous, ça arrive souvent…

Qu’est-ce qui arrive souvent ?

Elle comprend très vite dans le bureau de l’opulente quinquagénaire que celle-ci doit lui dire quelque chose d’important. L’infirmière-chef tourne autour du pot, se racle la gorge, parle de printemps, de moment un peu particulier, ceci expliquant cela, ça arrive souvent…

Enfin Marianne comprend : son mari est tombé amoureux. La femme en face d’elle guette sa réaction. Le brouhaha extérieur, cliquetis de fourchettes, bruits de chaises, syllabes fortes dans l’océan de sa stupéfaction. Marianne regarde le ciel parfaitement dégagé, d’un bleu intense, là-haut ce doit être magnifique.

— Il est amoureux ? Est-ce qu’il est heureux ?

— Oui, il est, ­– ils sont – heureux. Dans leur monde ils ont trouvé un point de repère et s’accrochent comme deux enfants perdus. Ils s’aiment et comme ils n’ont aucune notion du temps, ils pensent que c’est de toute éternité. Tout l’établissement est attendri, ce n’est pas le seul couple qui s’est créé ici, mais eux, ils sont particuliers. Ils se bécotent dans tous les couloirs, se murmurent des mots doux que les autres ne comprennent pas. Ils ne se quittent pas. La nuit, ma foi, les surveillants ont pour consigne de montrer de la souplesse…

Marianne sourit, les yeux humides. Jacques, son Jacques n’existe plus, elle en a fait le deuil, mais cet homme inconnu qui découvre l’amour, c’est un véritable cadeau de la vie.

— J’annule notre repas ? Je comptais l’amener en promenade, pas loin, sans doute dans le parc, mais aussi un peu plus haut, en montagne…

— Non, non, surtout pas ! Le repas du dimanche avec vous fait partie de ses repères, même s’il n’en est pas conscient. Et puis son amoureuse mange avec ses enfants.

Son amoureuse…

Jacques est primesautier, il rit tout seul, il parle de Marie et de Marianne dans la même phrase décousue qui ne se termine pas. Il mélange leur couple avec le suivant, fusionne les images de femmes en une seule, femme rassurante, compagne aimante. Après le repas Marianne et Jacques se lèvent, il est d’accord pour la promenade, il sourit à l’évocation de la montagne, et au moment où ils s’apprêtent à franchir les limites de l’établissement, une toute petite femme rose d’émotion trottine depuis la salle à manger et saisit le bras de Marianne :

— Je vous le confie, murmure-t-elle.

L’autre Joseph, celui qui restera obscur

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Lautre JosephLe sujet de L’autre Joseph est alléchant : l’arrière grand-père de l’auteure était compagnon d’enfance de Joseph Djougachvili, autrement dit Staline, et sans doute plus, tellement la ressemblance entre les deux garçons et leur père supposé est frappante.

Cet ancêtre que Kéthévane Davrichewy n’a jamais connu, elle va tenter de le ressusciter, de restituer sa vie aventureuse de révolutionnaire dans le compagnonnage de celui qui ne se faisait pas encore appeler Staline. La grande histoire confondue avec la petite, sans compter l’affectif, bien sûr…

Le sujet n’est plus seulement alléchant, il devient risqué.

L’auteure a fourni manifestement un très gros travail d’enquête sur la Géorgie du début du 20e siècle, ses coutumes, les soubresauts de la révolution russe… Hélas, le travail ne suffit pas à faire un bon roman. Il est difficile de passer de l’intime à l’historique avec naturel, quant aux relations entre les deux Joseph, elles semblent parfois artificielles, un peu enfantines, comme si cette enfance commune était devenue une fixation. Et il y a les trous, les énormes trous dans la vie de ce Joseph, que l’auteure choisit avec honnêteté de ne pas combler, mais cela donne un livre bancal et par moments ennuyeux.

L’histoire familiale émouvante (l’autre Joseph n’était pas vraiment un modèle d’époux et de père) et les répercussions à travers les générations de la vie de l’ancêtre sont les moments les plus réussis, certainement parce que les plus sincères. Sans doute l’auteure aurait-elle dû se demander ce qu’elle voulait faire avec ce texte: restituer un moment d’histoire ou une histoire familiale compliquée ? Le mélange des deux était trop périlleux, c’est dommage, le roman manque de  souffle, la construction n’est pas maîtrisée et le style un peu scolaire ne sauve pas l’ensemble.

Je regrette vraiment de ne pouvoir recommander ce livre dont le sujet aurait mérité deux développements différents.

L’Autre Joseph
Kéthévane Davrichewy
Sabine Wespieser, janvier 2016, 280 p., 21 €
ISBN : 978-2-84805-200-7

Le monstre du jardin public de Funchal

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

monstreIl émerge d’innocentes pousses vert tendre, rugissant, prêt à engloutir les petits d’humains qui s’éloigneraient de leur mère. Son groin hideux s’ouvre sur un désastre intérieur : qu’a-t-il dévoré avant de terrifier celui qui a le malheur de le croiser ?

Yeux terribles, de guingois dans un chaos d’épouvante. L’arcade sourcilière proéminente de son œil droit inquiète autant que le cerne prononcé qui le souligne : la créature ne dort pas bien, tourmentée par des cauchemars antédiluviens. Le côté gauche pétrifie : d’où vient cette excroissance qui ressemble à une tumeur et rend l’œil vitreux ? Le cyclope né d’une sauvagerie végétale s’apprête à frapper, bras droit levé.

Ce monstre immobile dressé dans une parade tragique ne fait peur à personne, les enfants crient et leurs mamans rêvent, elles se laissent bercer par le soleil dans le jardin public de Funchal.un peu de recul Le tronc de ce Choriza Speciosa recèle également une magnifique oreille visible sur ce cliché, en bas à gauche, et un petit monstre curieux qui observe les petits avec leur pelle et leur seau, ses deux pattes devant lui comme s’il avait envie de les rejoindre pour jouer. Une bouche dédaigneuse et nombre d’éléments anthropomorphiques peuplent également le tronc tourmenté mais personne ne les regarde,  à part les spectateurs munis d’une imagination débridée. Jouez, enfants, et rêvez, mamans, l’heure est paisible. Ce soir, avec les ombres de la nuit, c’est une autre histoire…

Que font les rennes après Noël ? Et les petites filles après leur enfance ?

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Que font les rennes apres NoelIl était une fois une petite fille qui n’aimait pas les poupées et rêvait d’avoir un animal vivant, pas une peluche. Demande entêtée à laquelle les parents refusent d’accéder : ils lui offrent une poupée pour Noël. Terrible déception ! La petite fille s’interroge : où vont les rennes après Noël ? Que font-ils ?

Ce conditionnement inhérent à l’éducation d’un enfant ressemble fort à du dressage, et nous l’avons tous expérimenté, même si nous ne nous en souvenons plus.

Le monde est un tissu de mots, nous sommes tout entier protégés et maintenus en vie par les moyens à la fois coercitifs et maternels du texte. (p.21)

Les moyens à la fois coercitifs et maternels : mère juive omniprésente et volonté de normaliser cette enfant rebelle. Le monde des hommes est une cage pour celle qui parle d’elle à la deuxième personne, elle emploie ce « tu » agressif et dérangeant comme mise à distance et façon de secouer celle qui essaie d’ouvrir les barreaux de la cage.

En face d’elle, de ses interrogations, progressions, évolutions, les gens qui vivent avec les animaux, ou les utilisent : dresseur de loups, boucher, gardien de zoo, soigneur ;  les voilà qui s’expriment à la première personne, le « je » de l’identité, et qui racontent avec minutie leur travail et la façon dont ils ont été amenés à le choisir. Et le texte se construit, alternant les passages de la petite fille qui devient femme avec les discours des professionnels du monde animal.

Le dressage de la première en filigrane du dressage des autres.

Vous savez maintenant ce que font les rennes après Noël. Le désenchantement est une forme comme une autre d’émancipation intellectuelle. (p.194)

Ce passage incessant de l’une aux autres est déroutant, souvent fatiguant, il faut tenir la distance… Les paragraphes, très courts, oscillent en perpétuel balancier. Personnellement j’ai eu de la peine, malgré la fascination exercée par certains passages étonnants, telle cette obsession du film de Jacques Tourneur, La Féline, où une femme panthère dévore son mari après l’amour, mante religieuse du règne animal. La précision ethnologique des métiers autour du monde animal versus l’émancipation d’une femme qui finit par assumer sa sexualité est intéressante, mais le système peut lasser. Je me suis un peu perdue en route, fatiguée, agressée par ce « tu » qui n’évoquait que peu de choses en moi.

Pour vous émanciper, il vous faut d’abord renoncer (p.200)

C’est évident. Chacun et surtout chacune doit choisir sa propre cage et tordre les barreaux de son choix. Et assumer son propre désenchantement…

Voici la quatrième de couverture :

« Vous aimez les animaux. Ce livre raconte leur histoire et la vôtre. L’histoire d’une enfant qui croit que le traîneau du père Noël apporte les cadeaux et qui sera forcée un jour de ne plus y croire. Il faut grandir, il faut s’affranchir. C’est très difficile. C’est même impossible. Au fond, vous êtes exactement comme les animaux, tous ces animaux que nous emprisonnons, que nous élevons, que nous protégeons, que nous mangeons. Vous aussi, vous êtes emprisonnée, élevée, éduquée, protégée. Et ni les animaux ni vous ne savez comment faire pour vous émanciper. Pourtant il faudra bien trouver un moyen. »

Que font les rennes après Noël ?
Olivia Rosenthal
Verticales, août 2010, 216 p., 17,15 €
ISBN : 9782070130221