Les cigares

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cartouchièreJe devais avoir quinze ans et c’était la saison de la chasse, la passion de mon père.

Ma mère avait cuisiné tout le matin et nous avait intimé l’ordre, à ma petite sœur et moi, de briquer la cuisine pour que tout soit impeccable. Je ne saisissais pas la nécessité du carrelage reluisant alors qu’une dizaine d’hommes allaient rentrer dans la maison avec leurs bottes pleines de boue, mais les enfants de la maison étaient dressés à obéir.

Ils sont arrivés vers midi et demi, la musette pleine de gibier ensanglanté, enchantés et affamés. Ils ont tous posé leur cartouchière et leur fusil devant l’entrée, étalé leurs trophées sanglants sur la table préparée à cet effet.

Même pas un lavage de main, à peine une salutation bruyante en direction de ma mère. Déjà ils s’étalent, déjà ils se servent de charcuterie et de salade, ma mère coupe le pain, j’apporte le beurre et les cornichons. Mon père fait passer la bouteille de vin et le pastis pour les estomacs blindés.

Nous sommes chargées ma sœur et moi d’aider notre mère alors que nos frères sont assis avec les hommes, futurs chasseurs bénéficiant de la bienveillance des aînés. J’apporte à boire aux chiens courants, une bouffée d’air loin des hommes satisfaits, mais ma mère m’appelle, elle a besoin de moi pour servir le civet de chevreuil et la purée de pommes de terre.

Je sens la colère monter. Les trois femmes de la maison debout à servir : l’esclave en chef, l’adolescente et sa sœur de quatre ans sa cadette mais déjà instruite de son avenir.

Conversations grasses, excitation, le ton monte. Nous mangeons en douce, debout devant la cuisinière, ce que nous pouvons grappiller maintenant que les chasseurs sont repus.

Ma mère prépare le café, ma petite sœur amène les tasses et le sucre. C’est alors que mon père s’adresse à moi :

— Nicole, va chercher les cigares.

— Non.

Le silence tout à coup, et toutes les têtes levées. Mon père répète en détachant les syllabes, et chacune d’elles est une menace crachée comme une balle.

— Non.

Je sens le regard suppliant de ma mère aller de l’un à l’autre, mais nous ne la regardons pas. Cet affrontement se préparait depuis trop longtemps. Alors il se lève et ma mère crie :

— Sauve-toi et cours vite !

Je ne sais pas jusqu’où il m’a poursuivie, je ne suis revenue qu’à la nuit tombée.

Il avait fait une bonne chasse, les autres l’avaient sans doute calmé, ma mère surtout, petite souris qui savait toujours comment dévier les colères de l’ogre qui dévorait sa vie. Il n’a rien dit. Je n’ai pas reçu la volée à laquelle je m’attendais.

À cet instant j’ai compris que je ne serais pas l’esclave d’un homme et que je choisirais ma vie.

Paysage sonore de mon lieu de confinement

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Racontez la vie de votre village ou de votre ville, l’espace d’une journée, à travers ses bruits.

Il est évident qu’en ces temps de confinement, cela change beaucoup de choses ! À défaut de commerces ouverts, la vie peut se réfugier dans les sons : l’heure du merle ou celle du courrier dans la boîte aux lettres, l’heure des pleurs du bébé de la voisine ou de sa radio, etc.

À vous de jouer et de transformer les temps uniques que nous vivons en poésie.

 

L’heure

L’heure du réveil des habitants du passage de la reine de Hongrie

L’heure de l’ouverture du café de la rue du moulin de la pointe

L’heure du ramassage des poubelles de la rue du somme des Alpes

L’heure de l’ouverture de la boulangerie de la rue du roi de Sicile

L’heure de l’extinction des réverbères de la rue du pot de fer

L’heure de l’ouverture de la boucherie de la rue du faubourg du temple

L’heure du lever des enfants de la rue de la poterne des peupliers

L’heure de l’ouverture de la charcuterie de la rue du moulin des prés

L’heure de l’invasion des voitures de l’avenue de la porte d’Orléans

L’heure de l’ouverture du salon de coiffure de la rue des colonnes du trône.

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, Gallimard, 1999

Proposition numéro quatre : Je veux une vie

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Je veux une vie…

Voici le souhait de Boris Vian, mais vous, quelle vie voulez-vous ?

Commencez votre poème par « Je veux une vie » autant que vous le voudrez !

N’hésitez pas à délirer, rêver, rire ou émouvoir, selon votre humeur du moment :

Je veux une vie en forme d’arête

Sur une assiette bleue

Je veux une vie en forme de chose

Au fond d’un machin tout seul

Je veux une vie en forme de sable dans des mains

En forme de pain vert ou de cruche

En forme de savate molle

En forme de faridondaine

De ramoneur ou de lilas

De terre pleine de cailloux

De coiffeur sauvage et d’édredon fou

Je veux une vie en forme de toi

Et je l’ai, mais ça ne me suffit pas encore

Je ne suis jamais content

Boris Vian, « Je veux une vie en forme d’arête » extrait de Dernier recueil.

Fin du confinement des vaches

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C’est un meuglement qui m’a alertée la semaine passée. Dans le grand pré qui domine notre maison et qui s’appelle la Pension, les vaches s’agitaient comme des enfants surgissant dans la cour de récréation : et que je cabriole, et que je cours, et que j’exerce mes pattes engourdies par des mois de confinement dans l’étable !

Certaines se hasardaient à des divertissements nettement moins enfantins et se chevauchaient en un désir confus que l’insémination artificielle avait fourvoyé. D’autres encore, placides, commençaient très vite à brouter l’herbe tendre après tout ce foin ingurgité pendant la saison froide. Avaient-elles connu des rêves de printemps alors qu’elles avaient à peine besoin de se pencher vers la mangeoire ? Si proches les unes des autres, dans la chaleur et l’intimité de l’écurie, soumises au rythme des soins et de la traite, leur placidité leur permettait d’attendre ce moment où les portes de l’écurie s’ouvriraient grand sur le soleil, et la douceur, et l’herbe reverdie.

J’aime ce moment où les vaches retrouvent le pré et meuglent d’une manière particulière, comme si l’hiver n’existait plus, comme s’il ne reviendrait plus, remplacé par l’espace, le soleil, et l’herbe grasse. Les bêtes dans la Pension vibrent d’une effervescence unique ; bientôt ce moment de jubilation se calme puis s’éteint. Les vaches redeviennent de placides ruminants, tôt dans l’après-midi elles vont se masser devant le passage qui les mènera à l’écurie. Nostalgie de l’espace clos où la nourriture est facilement accessible ? Envie de la traite ? Comment savoir…

Dès le lendemain tout est rentré dans l’ordre. Les vaches se suivent à la queue-leu-leu en direction de leur prochaine pâture. Toutes les vaches ? Pas tout à fait. Au bout d’un moment mon mari qui travaille dans le potager voit passer notre jeune voisin avec une vache.

— Elle est restée endormie, assure-t-il, un sourire au coin des lèvres.

La vache curieuse

La vache endormie est vraiment curieuse

Nous ne résoudrons pas plus l’énigme de cette vache solitaire : à la campagne on aime rire et les trouvailles ne manquent pas de saveur. Cette vache soi-disant restée endormie, c’est comme un enfant ou un adulte qui aurait pris ses aises pendant son propre confinement et qui peine à recouvrer le train-train quotidien après la période exceptionnelle que nous sommes en train de vivre.

Les vaches, de leur côté, connaissent un confinement annuel, ce qui leur apporte une sorte de supériorité sur les humains. Reste l’ivresse de ce premier moment après l’enfermement.