La liberté floue

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Tout le monde s’inquiète de l’intrusion de Google dans notre vie privée. Erreur ! L’entreprise est très attentive à la liberté des peuples. La preuve ? Street view – le programme de Google destiné à nous permettre de visualiser le lieu que nous cherchons – possède un système de floutage automatique pour masquer les visages ou les plaques minéralogiques des voitures.

Statue de la liberté floutéeRaison sans doute pour laquelle celui-ci a flouté La liberté éclairant le monde, la célébrissime statue de la Liberté offerte par la France à l’Amérique en 1886. Faut-il y voir un message subliminal, l’amitié franco-américaine sombrant dans le flou ? Ou bien est-ce destiné à décourager les nouveaux immigrants de la Terre Promise ? La belle aurait-elle pris des rides, un excès de crottes d’oiseaux ou du lichen sur le nez ?  Les excès de la technologie permettent en tout cas de superbes éclats de rire pour les humains non augmentés.

Les injures libératrices

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En ces temps instables où le soleil de la mort distille la peur et la souffrance alors que nous aimerions lâcher prise devant la méfiance, je vous propose une série d’insultes tirées du numéro de juin du magazine Causette. Pour ceux et surtout celles qui ne connaîtraient pas encore ce magazine féminin, féministe et engagé, précipitez-vous sur ses articles pleins d’humour, de sensibilité et d’ouverture au monde. Le hors-série sur les faits divers de cet été devrait vous faire du bien…

Causette numero-68Dans L’art de bien insulter, le magazine offrait à ses lectrices des injures destinées à contrer les sournois du bus et du métro, ceux qui vous mettent la main au panier en toute impunité. Qui n’a pas fait l’expérience ? On est serrés les uns contre les autres, un monsieur bien sous tous rapports regarde dans le lointain et son attaché-case vous rentre dans les fesses. Seulement ce n’est pas sa mallette d’employé modèle qui explore votre arrière-train.

Pour un tel individu, mycose rectale et jus de poubelle me semblent fort appropriés. Toujours dans le même dossier, dans la rubrique Petite fabrique des insultes, latin de cuisine et souvenirs de grec ancien aident à fabriquer de savoureuses injures. Je vous donne quelques exemples :

Le fort peu élégant trou du cul devient alvéopyge, peau de vache (votre chef de bureau) se transforme en savant bovinoderme. Si le tyran se conjugue au féminin, celle-ci ne se reconnaîtra pas lorsque vous la traiterez de paléocapridé au lieu de vieille bique, trop identifiable pour des oreilles exercées. Le quinquagénaire libidineux frappé l’alopécie gagnera à se faire traiter d’ovocéphale plutôt que de crâne d’œuf un brin trop usé.

Quant à ceux qui nous font peur, les messagers de la mort imprévisible, ceux qui ne veulent pas mourir tout seuls et veulent connaître leur moment de célébrité, comment les traiter ? Trouvez un dictionnaire divisé en deux par les pages roses des locutions latines, grecques et étrangères. Ensuite fabriquez l’injure la plus violente mais la plus savante que vous pourrez et criez-la au bord de la mer ou d’une forêt, criez-la face à un ciel plein d’étoiles. Si le cri libérateur ne vient pas, écrivez-le avant de le glisser au milieu d’un bouquet de fleurs ou de le poser à côté des bougies. C’est mieux qu’un crachat, vous ne trouvez pas ?

Quintett, somptueuse composition de Frank Giroud

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Qu’est-ce qu’un écrivain ? Un être solitaire penché sur son écritoire-ordinateur, angoisse de la création et surtout de la publication ? Frank Giroud dément tous les poncifs, lui qui fournit des univers plus vite que son ombre, de la chanson au polar, du western au complot politique et j’en passe. Frank Giroud (hélas, aucun lien de parenté) se multiplie dans une galaxie d’univers avec une puissance d’invention qui laisse pantois.

Il nous a offert il y a quelques années un véritable bijou avec le scénario de la bande dessinée Quintett. J’aimerais vous rappeler ce beau moment de littérature graphique toujours disponible aux éditions Dupuis.

L’histoire de ce Quintett se déroule, comme il se doit, sur cinq mouvements donc autant de volumes. Pour l’accompagner dans ce travail d’une grande richesse, Frank Giroud a confié le dessin et les couleurs à différentes équipes : Cyril Bonin pour le premier volume, Histoire de Dora Mars, Paul Gillon pour le deuxième, Histoire d’Alban Méric, Steve Cutor pour l’Histoire d’Élias Cohen, Jean-Charles Kraehn pour l’Histoire de Nafsika Vasli et Giancarlo Alessandrini pour le dernier mouvement, La chute.

L’expression de sensibilités différentes ne nuit pas du tout à la cohésion de l’ensemble. Chaque volume se lit avec passion tant Frank Giroud maîtrise l’art de la narration et du suspense.

Chaque volume nous offre le point de vue du personnage qui a participé à la tragédie de Pavlos, sur la base aérienne de la zone neutre de Macédoine, en 1916. Moment oublié de l’histoire de la première guerre mondiale où la Grèce oscille entre tentations germaniques et indépendance. On découvre que beaucoup de Grecs ressentaient l’installation des alliés comme une occupation. Faut-il rappeler que le scénariste est agrégé d’histoire et ancien élève de la prestigieuse école des Chartes ? L’érudition n’est jamais lourde tant elle est intégrée dans la personnalité de ce surdoué.

La première histoire est celle de Dora Mars, jeune chanteuse naïve qui est tombée amoureuse d’Armel, viveur cynique aviateur de son état. Lorsque le théâtre aux armées lui propose de venir chanteur pour distraire les soldats sur la base des Balkans où se trouve Ariel, Dora n’hésite pas. Sur place, un « quintett » sera formé. La suite va basculer dans la tragédie. Ce volume est celui de Dora, mais on a compris dès la première page que son histoire fait partie d’une autre histoire, beaucoup plus complexe, avec citations d’un livre de Paul Ricoeur sur Le music hall à l’épreuve du feu.

Le deuxième mouvement concerne Alban Méric, spécialiste d’histoire byzantine, lieutenant qui tombe amoureux de son ordonnance, le jeune Manolis. Alban est le violon du quintet animé par la clarinette d’Élias le mécanicien, la voix de Dora et le tambouras de Nafsika la belle aubergiste. Quant au piano… Vous découvrirez dans La chute les véritables ressorts des crimes qui ont eu lieu sur la base et qui ont durablement impacté la vie des membres du Quintett.

Dans les séries, il est difficile d’échapper à la sensation que l’auteur allonge la sauce pour aller au bout de son succès. Rien de tel avec ces cinq volumes dont chacun est très dense. La narration de cette bande dessinée est une merveille. Construction solide, raffinée, tortueuse sans artifices. Quant à la réalisation graphique, c’est époustouflant. Chaque personnage imprime son tempo, les lettres d’Élias à sa mère, par exemple, restituent l’écriture appliquée de qui n’est pas familier de l’écrit.

Impossible de décrire la richesse de l’histoire, ses rebondissements et inclusion des personnages dans une réalité qui les dépasse. Le dernier mouvement est un final à la hauteur de l’ensemble.

L’été est le bon moment pour récupérer ce qu’on n’a pas lu et qui était remarquable. Ce Quintett éblouissant est une valeur sûre de la BD. Faites-lui une place dans votre bibliothèque, vous ne le regretterez pas. Pour rappel, Frank Giroud a obtenu en 2002 le prestigieux Max und Moritz du Meilleur Scénariste International, rejoignant le club des Pierre Christin, Alan Moore et Jean Van Hamme.  Une valeur sûre, et un très beau moment de lecture, pas seulement pour l’été.

Quintett, Histoire de Dora Mars
Franck Giroud/Cyril Bonin
Dupuis, août 2005
ISBN : 9782800137186

Mille et un morceaux de vie et d’amitié

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Les vacances approchent, les Anglais s’éloignent, les mauvaises nouvelles s’accumulent : que faire, que lire ?

Mille et un morceauxJe vous propose le remède magique à la maussaderie, à l’ennui et au repli sur soi : Mille et un morceaux de Jean-Michel Ribes.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, le directeur du théâtre du Rond Point à Paris a essuyé les foudres des fondamentalistes catholiques il y a quelques années. Menaces de mort, seau d’excréments sur la tête, manifestations devant le théâtre… Il raconte cet épisode de sa vie dans ces Mille et un morceaux. Je vous entends soupirer : Encore un livre de souvenirs écrit par une célébrité qui s’admire le nombril et le fait lustrer avec ses amis célèbres, et quand je dis « écrit », va savoir qui a mis en mots de vagues entretiens… Erreur ! Ce livre va vous émouvoir, vous faire éclater de rire, et vous séduire par les qualités de son écriture.

L’ennui, comme toute chose détestable, peut se révéler, lorsqu’il est de grande qualité, un mets tout à fait savoureux. Jacques Dutronc, grand amateur d’ennui, avait découvert un endroit à Paris d’une densité d’ennui tout à fait exceptionnelle. Il s’agissait du hall de l’hôtel PLM Saint-Jacques, un cinq-étoiles étouffé dans une tour de béton gris qui s’élevait non loin de l’hôpital Saint-Anne dans le XIVè arrondissement. Il aimait nous y convier Jacques Villeret et moi à l’heure du déjeuner le dimanche, jour rêvé pour s’ennuyer. (…) Là, tels des explorateurs fascinés par la beauté d’une pyramide maya soudainement apparue dans la jungle, nous regardions sans en perdre une goutte le total manque d’intérêt de tout ce qui nous entourait.

La suite vaut son pesant d’humour absurde que je vous laisse découvrir.

Jean-Michel Ribes raconte au pas de charge les chaos et découvertes de son existence avec un sens de l’à-propos inénarrable ; l’art de se moquer de soi sans complaisance, et des autres sans méchanceté aucune. Humour, mais pas ironie.

On rit beaucoup dans ce livre où abondent situations cocasses ou vaudevillesques. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : le fond de dépression et de fragilité affleure, avec la légèreté de qui peine à trouver un sens à l’existence.

Il y a également du La Bruyère chez ce petit homme un peu rond, une façon de cerner une personne en si peu de mots qu’on est ébloui :

Milan Kundera est un homme solide, fragile, courtois, rugueux. Sa femme veille sur lui. Elle ne le lâche pas des yeux, même quand elle s’adresse à vous, c’est lui qu’elle regarde. Belle, brune, chaleureuse, Olga entoure son mari. Elle fait de la gymnastique avec lui, elle note ce qu’il dit quand ils se promènent, elle surveille ce qu’il mange. (…) De temps en temps, Olga souligne, précise, commente la pensée de Kundera. Il ne s’en offusque pas, il ne l’en empêche pas, il accepte.

Somptueuse description de l’envahissement !

Certains portraits subjuguent par leur côté photographique, d’autres émeuvent par leur délicatesse. Cet homme a le sens de l’amitié et de la fidélité dans le suivi. L’amitié de Ribes, c’est pour la vie. Que de monde, dans ces souvenirs ! Les amis et célébrités se bousculent pêle-mêle, ne cherchez pas de chronologie, nous sommes dans le chaos de la vie et le désordre des émotions, pas dans une biographie raisonnable.

Au début du livre, l’auteur raconte l’histoire des deux petites souris de sa grand-mère : 

Le gouffre, l’angoisse, perdre pied, quand je tombe, m’effondre, quand les larmes me noient, ni Bible, ni poème, ni croyance ne me secourent (…) seule une histoire que me racontait ma grand-mère me ressuscite, la voici :

Il fait nuit, la cuisine est plongée dans une obscurité brisée par un trait de lune. (…) À l’angle d’un placard, deux souris surgissent. (…) Une grande jatte de lait borde une pile d’assiettes sales. Elles s’y précipitent, y plongent, se baignent, se désaltérant de lait. Repues, gavées même, elles décident de retourner sur la table. Le niveau de lait a baissé tant elles ont bu. Il leur faut remuer vivement les pattes pour atteindre le bord du récipient et s’en extraire. La paroi est lisse. Elles glissent, s’élèvent et retombent, à bout de souffle. Aucune aspérité où accrocher leurs griffes. (…) L’espoir de sortir s’éloigne. Encore une fois elles s’élancent. Impossible de s’extraire du pot où elles pataugent en vain. L’une d’elle, exténuée, abandonne son amie. Elle se laisse couler et se noie. L’autre refuse ce destin. Avec ce qui lui reste de rage, sans savoir ni comprendre pourquoi elle continue à battre des pattes. À l’instant où elle perd connaissance, elle sent une glu sous ses griffes, une pâte molle qui durcit peu à peu.

Battu et rebattu par son désir de vivre, le lait est devenu du beurre. Elle quitte le pot, bondit sur la table, saute sur le sol et s’enfuit chez elle.

Ce petit conte, je l’ai toujours en poche. Combien de fois il m’a permis d’éviter la noyade dan une réalité aux parois si désespérément lisses.

Ces Mille et un morceaux vont ensoleiller votre été et vous aider à continuer à vous battre pour sortir du bocal. Bon été à tous.

Mille et un morceaux
Jean-Michel Ribes
L’iconoclaste, août 2015, 528 p., 23 €
ISBN : 978-2-91336-690-9

La noce du poète, noir baroque

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J’avoue m’être laissée séduire par le titre, si poétique, du roman de l’auteur d’Une ardente patience dont est issu le merveilleux film Le Facteur. Philippe Noiret joue le rôle du grand poète chilien Pablo Neruda, mais impossible de me rappeler le nom de cet acteur si émouvant qui jouait le modeste facteur.

La noce du poèteCette Noce du poète (La boda del poeta), qui a obtenu le prix Medicis étranger en 2001 l’année de sa parution en français aux éditions Grasset, n’a rien d’une fête éthérée, et je ne peux reproduire ici la description de la danse de la turumba,

 celle que l’on nomme par euphémisme la « lupanaresque ». Mais dans le langage courant, les gens l’appellent plutôt la « turumputa ».

Vraiment trop pornographique cette danse traditionnelle !

L’histoire se passe sur une petite île de l’Adriatique, l’île de Gema, sur la côte de Malice, dont les habitants parlent… le malicieux. Sur cette île tentée par l’indépendance malgré sa pauvreté, ont eu lieu des noces tragiques et mystérieuses, et vingt ans plus tard,  le poids de ce drame hante les esprits lorsqu’une noce aussi somptueuse que la précédente s’annonce.

Jerónimo, riche Autrichien que sa sœur appelle « le poète », s’installe sur l’île après la mort de son père et reprend le grand magasin en ruine de l’auteur des noces tragiques, l’Européen. Il va se marier avec Ali Emar, la plus belle fille de l’île. Mais Jerónimo a cinquante ans, et la promise vingt. Un autre poète rôde dans les parages, le très beau et très indécis Esteban qui écrit des vers de mirliton, mais possède des yeux d’un bleu si profond ! Du classique, me direz-vous ! Pas tout à fait… Nous nous trouvons dans une fête baroque où la chaleur échauffe les corps et les esprits et où un auteur malicieux égare les lecteurs.

L’histoire se passe en 1914 à la veille de la guerre :  la cloche de l’église est bien trop lourde pour tenir dans le clocher, les jeunes du lieu massacrent la garnison austro-hongroise venue les enrôler avec leurs couteaux à ouvrir les coquillages, le curé est un drôle de paroissien qui téléphone au Pape, le colonel autrichien venu écraser la rébellion est lui aussi un drôle de militaire… L’exode au Chili des jeunes gens par qui le malheur est arrivé devient possible grâce à une étrange femme consul qui leur fait un passeport collectif. Bref tout est bizarre dans ce roman parodique, expansif, tortueux, bavard, érotique et cruel. La mort et le sexe, l’histoire et ses absurdités, les histoires dans l’histoire comme un cube aux multiples facettes.

A sept heures du matin, il fit une entrée solennelle dans le salon de « l’Européen » et y découvrit les deux époux suspendus dans le temps comme les personnages d’un tableau flamand. Un nimbe d’absence et de douce tristesse enveloppait ce silence, et il lui sembla percevoir quelque chose de sinistre dans la toile des ombres qui se repliaient devant la violence du soleil.

La noce tourne à la fête tragique et la danse érotique des villageois fait place aux exécutions et aux viols. Qui est le narrateur ? Le journaliste dont l’auteur dit réécrire les articles tellement ils sont mauvais ? L’auteur parle de lui à la troisième personne

Le jeune Skármeta fut bouleversé par ces lignes, qui pour la première fois révélaient autre chose de don Jéronimo que son sourire lorsqu’il manœuvrait sa caisse enregistreuse en recevant le prix de sa marchandise.

avant de reprendre la première personne, histoire d’égarer un peu plus le lecteur.

L’auteur chilien Antonio Skármeta est le fils d’immigrés d’une île dalmate. Il possède la double nationalité chilienne et croate. Il a été nourri des mythes de l’île natale de ses parents, et tout se mélange dans la nostalgie qui amplifie la beauté et le drame, les légendes et la misère. De quoi constituer un fonds inépuisable pour un auteur qui adore les histoires et surprendre ses lecteurs… Si vous aimez vous laisser surprendre par une histoire, rouler dans une langue tour à tour poétique, érotique, humoristique ou énorme, cette Noce du poète est faite pour vous. Elle charrie des galets, des pépites, elle est parfois bavarde ou lascive comme une danse des corps et des rêves, elle mérite d’être redécouverte…

 

La Noce du poète
Antonio Skármeta
Traduit de l’espagnol (Chili) par François Rosso
Grasset, août 2001, 368 p., 20,90€
ISBN : 978-2246608714