Poétique de la chimie

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Désirez-vous fuir la reprise et vous évader dans un monde extraterrestre ? Inutile de prendre des substances illicites ou de vous téléporter sur une planète inconnue, il vous suffit de deux plaques de Plexiglas, d’une table lumineuse et d’une caméra pour fixer les beautés insolites qui vont se développer sous vos yeux. Les résultats de ces collusions fantastiques hallucinatoires s’appellent les Jardins chimiques.

Dieu tout-puissant muni d’une seringue, vous allez déposer une solution de sels métalliques sur une solution de silicate. Très vite un monde étrange va naître, des créatures étranges vont se dresser, mélange de fleur et de féminité gracile et envoûtante : elles vont vous offrir leurs stupéfiants enlacements, leurs corolles délicates et leurs tiges tortueuses qui grimpent, se tordent, se déploient. Un rêve de beauté, aux couleurs vert turquoise, bleu foncé ou brunes, selon les cristaux de sels métalliques que vous aurez choisis. Ajoutez du chlorure de fer, par exemple, et admirez la somptueuse danseuse née sur la plaque qui se courbe avec tant de grâce, de passion et de souplesse que vous en serez troublé : Flamenco ? Tango ? Et ce cordon qui relie la créature avec cet étrange tripode ?

Arborescences de chlorure de fer. © Stéphane Querbes (Source)

Cliché Stéphane Querbes

Des fleurs d’une intense beauté vont naître de l’interaction entre la réaction chimique et l’écoulement hydrodynamique. Sous vos yeux, une tige étrange va s’élever, suivie par une fleur joyau qui fait penser à l’Art Nouveau, une fascinante créature minuscule.

Si vous désirez voir en temps réel ce monde s’éveiller, regardez la vidéo suivante.

La caméra filme un monde peuplé de créatures inconnues, cous graciles, silhouettes en expansion : l’étrangeté absolue de ce qui semble si vivant, si ordonné, si féérique provoque une sorte d’envoûtement. C’est peut-être à quoi ressembleront les mondes que nos lointains descendants découvriront. Et ils ne sauront pas que de simples expériences de physique amusante offraient déjà à leurs ancêtres les prémisses de ces mondes inconnus.

CuSO4© Stéphane Querbes (Source)

Cliché Stéphane Querbes

Les clichés ci-dessus viennent de ce superbe article dont je vous recommande la lecture.

Poétique des ruines

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Cornwall-Lost-Garden-of-Heligan

On dirait une statue d’Igor Mitoraj, le spécialiste de la fragilité humaine, mais celui-ci venait de naître quand le jardin où se trouve la statue a été abandonné. Le Jardin perdu d’Heligan appartenait depuis quatre siècles à la même famille, éternité fragile, tout disparaît un jour. Le parc est maintenant ouvert au public grâce à un programme de restauration de jardins. Il se trouve en Cornouailles, et ce que le temps et la végétation ont créé là est unique ; les organisateurs de la restauration ont respecté l’exubérance de la création. Ici pas de gazon à l’anglaise, mais un de ces endroits où marcher au milieu de la reconquête du végétal sur l’orgueil des hommes provoque par moments une magie sidérante. Comme ce visage endormi nimbé de sa chevelure verte, une création bouleversante du hasard avec sans doute l’intervention romantique d’un jardinier qui a sculpté l’épaule délicate de la dryade.

Amok ou la folie meurtrière

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Amok FolioOn a beaucoup parlé de ces coups de folie qui frappent de jeunes hommes et qui n’ont rien à voir avec un embrigadement religieux ; très récemment c’est dans un train suisse que ce délire a frappé, conduisant à la mort d’une passagère et celle de l’auteur de l’attentat. Les Allemands nomment ce phénomène amok d’après la nouvelle de Stephan Zweig qui décrit très bien le phénomène. Ce mot est familier de nos voisins allemands, ils l’utilisent pour caractériser certains comportements très contemporains, comme la conduite automobile dangereuse ou les tireurs pris d’un coup de folie.  Amok est quasiment passé dans la langue commune, loin de son origine malaise transmise par les Hollandais et  qui peut être traduit par « rage incontrôlable ».

J’ai retrouvé la mention de ce phénomène dans le Nouveau Larousse Illustré de 1898, page 259 du tome I, héritage précieux d’un arrière-grand-père :

Amok : État pathologique particulier aux Malais, caractérisé par des hallucinations visuelles avec impulsion homicide et suivi d’un profond abattement.

Les amoks paraissent être des fanatiques qui se sont excités au moyen d’un breuvage, ils font vœu de courir devant eux en tuant tous les gens qu’ils rencontreront. A Java et dans d’autres îles malaises, les hommes de la police sont armés de fourches spéciales pour arrêter ces fous ou ces malfaiteurs, que l’on abat ordinairement sur place.

La longue nouvelle de Stefan Zweig raconte magnifiquement ce coup de folie, même si dans le cas précis il n’y a pas vraiment de massacre… On sait dès le départ que l’histoire racontée va être tragique.

C’est plus que de l’ivresse… c’est une folie furieuse, une sorte de rage canine, mais humaine… un accès de monomanie meurtrière et insensée qui ne peut se comparer à aucune autre intoxication alcoolique… J’en ai moi-même étudié quelques cas pendant mon séjour – il est bien connu que pour autrui on est toujours perspicace et très objectif – mais sans jamais pouvoir mettre en lumière l’effrayant secret de son origine… C’est plus ou moins lié au climat, à cette atmosphère lourde et oppressante qui pèse sur les nerfs comme un orage, jusqu’à ce que ce soit eux qui éclatent… Donc l’amok… oui, l’amok se présente ainsi : un Malais, n’importe quel être tout simple, tout gentil, est en train d’écluser sa mixture… il est assis là tranquille, abruti, inerte… comme je l’étais chez moi… et soudain il bondit, saisit un poignard et se précipite dans la rue, où il court, tout droit, toujours tout droit… sans savoir vers où… Tout ce qu’il trouve sur son chemin, homme ou bête, il le poignarde d’un coup de kriss, et le sang qui coule l’excite encore davantage… Il court, l’écume aux lèvres, et hurle frénétiquement… mais il court, court, court, sans plus regarder ni à droite ni à gauche, court juste avec son cri perçant et son kriss sanglant, toujours tout droit devant lui, vers nulle part… Les gens dans les villages savent qu’aucune force au monde ne peut arrêter un amok… alors ils crient très fort pour donner l’alerte quand il approche : « Amok ! Amok ! » et tout le monde s’enfuit… mais lui court sans rien entendre, court sans rien voir, poignarde tout ce qu’il rencontre… jusqu’à ce qu’on l’abatte d’une balle comme un chien enragé ou que, tout écumant, il s’effondre de lui-même…

Celui qui décrit si bien l’amok restera anonyme. Cet individu fébrile se confie au narrateur, nuit après nuit, dans l’espace clos du bateau qui les ramène en Europe. Ce cadre littéraire semble un peu convenu au départ, mais on se laisse très vite saisir par cette folie en marche. Le narrateur devient amok après une situation très particulière, un cocktail détonant qui nous trouble par son actualité.  L’homme, médecin contraint à l’exil dans les colonies suite à un scandale, sait que son horizon personnel et professionnel est bouché. Un soir, alors qu’il se trouve dans son cocktail habituel d’alcool, d’ennui et de solitude, surgit une femme qui a besoin de lui pour un avortement. Flambée de désir ; le médecin propose un échange sexuel à la place de l’argent qu’elle lui offre et qui l’humilie. La femme lui jette son mépris à la figure et le mélange explose : le narrateur devient amok. La fureur prend les commandes et bien des vies vont être détruites, à commencer par celle du narrateur.

Cette nouvelle est parue en 1922, entre les deux guerres dont la folie meurtrière de masse n’a rien à envier à la démence provoquée par l’alcool, l’ennui dans la chaleur humide d’une nuit malaise. Si cette notion d’amok est si commune en Allemagne et pas dans notre pays, peut-être devrions-nous l’ajouter à notre répertoire psychiatrique usuel. Il faudrait également nous interroger sur ce qui pousse de jeunes hommes et parfois des adolescents (l’amok ne touche que les hommes) à basculer dans cette forme de suicide. Frustrations, humiliations, et un rien peut mettre le feu aux poudres. Dans une école ou un train, un avion ou une rue bondée, le coup de folie de celui qui trouve alors une forme de célébrité et de reconnaissance sociale n’épargne personne. Notre société provoquerait-elle autant de désespérance que le colonialisme ?

Lisez ou relisez cette nouvelle, comme les romans de Stefan Zweig d’ailleurs (voir cette chronique sur Le Monde d’hier).

Amok
Stefan Zweig
Trad. de l’allemand (Autriche) par Bernard Lortholary
Gallimard, septembre 2013, 144 p., 3,50€
ISBN : 9782070454075

Le bouddha entre beauté et étouffement

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Bouddha en Thaïlande

Il ne se trouve pas à Angkhor mais en Thaïlande, même luxuriance pourtant, et mêmes effets. Le bouddha est cerné par les racines d’un banian. Elles lui font comme un bandeau épais autour du visage, plutôt qu’un bandage une sorte de pince, un instrument impitoyable, indestructible. Le reste de son corps a déjà disparu. C’est  l’étouffement à l’œuvre, la strangulation de la pierre par le vivant. Pourtant, de cette œuvre de mort se dégage une beauté sidérante.

Impossible de ne pas ressentir une sorte de fascination devant la mort en marche, et le regard triste de la statue, son sourire qui commence à être effacé par la progression de la racine, tout nous reporte à notre propre finitude.

Malaise.

Le grand Cœur, alias Rufin

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le Grand CoeurJacques Cœur, grand argentier du roi de France Charles VII, a fui la haine de celui-ci et se retrouve sur l’île grecque de Chio. Très vite il comprend qu’il n’échappera pas à ses poursuivants et entreprend d’écrire ses mémoires :

Le temps enfui a noué dans mon esprit une pelote serrée de souvenirs. Il me faut lentement la dévider pour tendre enfin le fil de ma vie, et comprendre qui doit un jour le couper. C’est ainsi que je me suis mis à écrire ces Mémoires.

L’exercice est convenu mais fort bien annoncé. Nous allons dès lors, grâce à l’art consommé de Jean-Christophe Rufin, osciller entre le présent insulaire de cet homme pourchassé de cinquante-six ans, et son passé mouvementé. La narration à la première personne mêle biographie et confession. Une manière habile de se concentrer sur ce que l’auteur connaît de la vie du grand argentier de Charles VII, de lui prêter bien de ses traits et propres réflexions sur le pouvoir… et d’occulter toute référence à la période historique, car il est bien connu qu’on n’évoque jamais la période dans laquelle on vit, puisque justement on la vit. Lumineuse façon de masquer une certaine ignorance historique ?

Le bien nommé Jacques Cœur s’éleva, à la fin de la guerre de Cent ans et du Moyen-Âge, de sa condition de modeste bourgeois au statut envié de prêteur du roi et des puissants de son temps avant de se retrouver emprisonné, torturé et poursuivi de la haine du roi de France.

Comment un destin aussi romanesque n’aurait-il pas tenté l’écrivain qui a passé son enfance au pied du palais de Jacques Cœur à Bourges ?

Accointances…

Cela nous donne un roman trépidant, j’allais écrire un roman de cape et d’épée si ce n’était un anachronisme. Le fils du pelletier n’oubliera pas les humiliations de son père devant les nobles arrogants. Son ascension sociale commence par son mariage avec Macé de Léodepart, la fille d’un riche changeur. Par son beau-père, le jeune homme accède au monde de l’argent. L’auteur excelle à nous relater la progression du jeune homme vers  les plus importantes fonctions de cette royauté encore en élaboration. Il évoque avec beaucoup de subtilité les relations d’amour-jalousie entre le bourgeois dont l’ascension sociale semble irrépressible et le roi contrefait qui cherche à asseoir son pouvoir. Jacques Cœur alimente les caisses du roi, lui permet d’entretenir une armée sans faire appel aux nobles et introduit le luxe dans une cours qui se civilise. Il prête à tout le monde mais il s’enrichit, et plus cette richesse croît, plus il se trouve à la limite de la disgrâce. Jusqu’à l’apparition d’Agnès Sorel, première favorite royale, dont on ne sait si elle fut réellement la maîtresse du Grand Argentier, mais  le romancier tranche. Plus dure sera la chute, bien sûr, jusqu’à cette fuite sur une île grecque où l’histoire nous est racontée par le héros.

J’aime beaucoup les postfaces de Jean-Christophe Rufin, parfois même je les préfère au roman qui précède, comme celle du Collier rouge, si émouvante, si sincère. La postface de ce roman nous livre les raisons et intentions de l’auteur concernant le choix de Jacques Cœur et son intérêt pour l’une des premières mondialisations de l’histoire. Elle est aussi aveu :

Je ne sais ce qu’il penserait d’un tel portrait et sans doute me ressemble-t-il plus qu’à lui.

Certes. Les superbes réflexions désabusées sur le pouvoir et l’argent appartiennent à celui qui s’est blessé au contact du politique… Mais que penser des manques troublants dans la vie du héros ? Par exemple jamais on ne saura combien d’enfants a eu Jacques Cœur avec sa femme ; il est vrai qu’à cette époque la mortalité infantile était effroyable, mais vraiment, nous sortir du chapeau deux prénoms au moment où un fils devient évêque et où une fille fait un somptueux mariage, cela montre pour le moins une paternité défaillante ! Cet homme qui vient d’un passé si lointain parle beaucoup de voyages en Orient, de commerce, de stratégie, il converse avec un pape supposé athée, avec le roi, il tombe amoureux de la lumineuse Agnès, bien sûr. Pourtant, je sens poindre un malaise : où se trouve le contexte ?

Ne cherchez pas d’immersion dans une époque disparue, vous ne la trouverez pas. Proximité de pensée et d’actions avec notre époque, absence de points de repères chronologiques (pas une seule date !), ce grand Cœur ne se veut certainement pas roman historique. Il manque de  goûts, d’odeurs, de vie quotidienne, de chair, de doutes, de contradictions. Cet homme inconnu et fascinant comme son palais à double face, l’une médiévale, l’autre tournée vers l’Italie, cet homme qui a vécu dans une époque à jamais inconnaissable pour nous est restitué en une sorte d’autoportrait de l’auteur. Chacun y choisira ce qui le séduit, mais en étant conscient qu’il lit un roman contemporain astucieux, fort bien écrit, mais un peu vide de ce passé qui nous a créés.

Le grand Coeur
Jean-Christophe Rufin
Gallimard, janvier 2014, 592 p., 8,70€
ISBN : 9782070456154