Archives de catégorie : Nouvelles

La petite fille

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Petite fille s'accrochant à la jupe de sa mère

© Vivian Maier/Collection John Maloof Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York Les Douches La Galerie, Paris

Comme j’aime cette photo de la très grande photographe Vivian Maier ! Elle a été prise il y a un demi-siècle, mais elle est intemporelle. Toutes les petites filles ou presque s’accrochent à la jupe de leur mère lorsqu’elles ne se sentent pas en sécurité, qu’il y a du monde inconnu et qu’elles ont peur de perdre celle qui est leur point de repère dans la vie.

Je me souviens de ce qui avait été un drame pour ma fille. Nous étions invitées dans un endroit inconnu pour elle, il y avait des gens qu’elles ne connaissaient pas. Elle s’était éloignée un moment, ou bien moi peut-être, je ne sais plus, et puis elle m’avait cherchée. Un enfant navigue à vue de regard, et, comme la petite fille de la photo elle s’était accrochée à ma jupe, une corolle pleine de couleurs qu’elle aimait beaucoup et qu’elle pensait à nulle autre pareille. Seulement – hasard de la vie – nous étions deux à porter la même jupe achetée à des centaines de kilomètres de distance. Continuer la lecture

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Le bonhomme de neige

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Il est un peu de guingois avec son sourire mangé par les flocons qui tombent, c’est un bonhomme de neige d’adulte qui essaie de se souvenir des gestes de ses enfants. Il y a longtemps que ces derniers se sont envolés. Contrées lointaines, vie professionnelle palpitante.

Les parents sont restés collés à leur maison et leur jardin, leurs enfants voyageurs n’ont pas fini de bouger. Et voudraient-ils d’eux dans les parages ?

La neige est tombée de nombreux hivers de suite, ou elle était absente, quelle déception. Retour des grands enfants, bonheur de recréer la fratrie, la famille, la magie de Noël. Quelques jours d’illusion avant la valse des aéroports.

Mais voilà que s’annonce un petit bonhomme, loin, très loin. Au chaud, au très chaud, celui qui exige une climatisation autrement c’est insupportable. Sa maman a peur de lui faire attraper des microbes pendant toutes ces heures d’avion, ces transferts, et la grand-mère encore plus angoissée comprend.

Le petit grandit. Il va avoir deux ans, et le virus planétaire est passé par là. Il n’a jamais vu la neige, seulement dans les beaux albums cartonnés qui lui décrivent une magie qu’il ne connaît pas. Bonhomme de neige et Père Noël se mélangent dans son esprit. Alors la grand-mère fait un bonhomme de neige, celui sur la photo, un peu maladroit, le sourire crispé : la dernière fois qu’elle a serré le petit dans ses bras il avait trois mois.

Il va être content, la neige c’est comme la crème du pâtissier, quand il viendra chez ses grands-parents il en mangera beaucoup, beaucoup.

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Les cigares

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cartouchièreJe devais avoir quinze ans et c’était la saison de la chasse, la passion de mon père.

Ma mère avait cuisiné tout le matin et nous avait intimé l’ordre, à ma petite sœur et moi, de briquer la cuisine pour que tout soit impeccable. Je ne saisissais pas la nécessité du carrelage reluisant alors qu’une dizaine d’hommes allaient rentrer dans la maison avec leurs bottes pleines de boue, mais les enfants de la maison étaient dressés à obéir.

Ils sont arrivés vers midi et demi, la musette pleine de gibier ensanglanté, enchantés et affamés. Ils ont tous posé leur cartouchière et leur fusil devant l’entrée, étalé leurs trophées sanglants sur la table préparée à cet effet.

Même pas un lavage de main, à peine une salutation bruyante en direction de ma mère. Déjà ils s’étalent, déjà ils se servent de charcuterie et de salade, ma mère coupe le pain, j’apporte le beurre et les cornichons. Mon père fait passer la bouteille de vin et le pastis pour les estomacs blindés.

Nous sommes chargées ma sœur et moi d’aider notre mère alors que nos frères sont assis avec les hommes, futurs chasseurs bénéficiant de la bienveillance des aînés. J’apporte à boire aux chiens courants, une bouffée d’air loin des hommes satisfaits, mais ma mère m’appelle, elle a besoin de moi pour servir le civet de chevreuil et la purée de pommes de terre.

Je sens la colère monter. Les trois femmes de la maison debout à servir : l’esclave en chef, l’adolescente et sa sœur de quatre ans sa cadette mais déjà instruite de son avenir.

Conversations grasses, excitation, le ton monte. Nous mangeons en douce, debout devant la cuisinière, ce que nous pouvons grappiller maintenant que les chasseurs sont repus.

Ma mère prépare le café, ma petite sœur amène les tasses et le sucre. C’est alors que mon père s’adresse à moi :

— Nicole, va chercher les cigares.

— Non.

Le silence tout à coup, et toutes les têtes levées. Mon père répète en détachant les syllabes, et chacune d’elles est une menace crachée comme une balle.

— Non.

Je sens le regard suppliant de ma mère aller de l’un à l’autre, mais nous ne la regardons pas. Cet affrontement se préparait depuis trop longtemps. Alors il se lève et ma mère crie :

— Sauve-toi et cours vite !

Je ne sais pas jusqu’où il m’a poursuivie, je ne suis revenue qu’à la nuit tombée.

Il avait fait une bonne chasse, les autres l’avaient sans doute calmé, ma mère surtout, petite souris qui savait toujours comment dévier les colères de l’ogre qui dévorait sa vie. Il n’a rien dit. Je n’ai pas reçu la volée à laquelle je m’attendais.

À cet instant j’ai compris que je ne serais pas l’esclave d’un homme et que je choisirais ma vie.

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Une Saint Valentin très épicée

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Couv_Blog_1ereLa nature se réveille et vous aussi :  déjà la Saint Valentin, que faire cette année ? Pour un euro le livre électronique, soit le prix de dix petits pains selon un homme politique qui ne doit pas souvent passer à la boulangerie, je vous propose Un repas inoubliable, de Droolyn Hantée.

Soit :

– six jeunes femmes surexcitées munies d’un appétit féroce

– un jeune homme en tenue d’Adam servant de table

– une maîtresse de cérémonie étrange et fort peu vêtue

– un homme terrifié par l’appétit de ces dames

– des plats aphrodisiaques certifiés par la faculté

– une énorme surprise au moment du dessert.

Vous pouvez bien sûr vous gaver de petits pains, mais ce serait dommage : cette nouvelle va vous donner des idées, je suis sûre, pour concocter, que vous soyez cuisinier(ère), table garnie, amateur(trice) de desserts originaux. Vite, à vos tablettes, vous n’avez plus beaucoup de temps pour soigner les courses et la décoration.

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Éclaircie

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C’est dimanche, pense-elle, encore un dimanche, comme le temps passe vite ! Elle a l’impression que le précédent était la veille. Elle soupire et se sert un café puis elle lève les yeux et contemple les Alpes depuis la fenêtre de sa cuisine : il va faire très beau. Ils ont fait de si belles courses tous les deux : chemins de randonnée, via ferrata, refuges, rencontre avec un loup, une fois, et un aigle royal ! et tous ces chamois ! À cette heure-ci d’habitude, il y avait longtemps qu’ils étaient partis, « Le lever du soleil en montagne, c’est magique, on ne peut pas perdre de temps à dormir, la vie est si courte ! Debout Marianne ! »

La vie est très courte et il va faire beau, cette légère brume au-dessus du Mont Rose ne trompe pas, après les nuages du matin vient toujours l’éclaircie. C’est dimanche, tout à l’heure elle prendra sa voiture et elle ira lui rendre visite, comme tous les dimanches depuis onze mois.

Cela avait commencé par des oublis, les clés qu’il tenait à la main en les cherchant dans l’appartement, l’endroit où il avait laissé la voiture après avoir mangé avec les copains. « Quel étourdi je fais ! » Ensuite cela s’était aggravé : il ne revenait pas de la boulangerie, un voisin le retrouvait errant dans une rue, parfois avec le pain sous le bras ; il ne reconnaissait pas leurs amis, perdait ses mots, la colère le prenait. Il l’avait frappée plusieurs fois. Le médecin s’était occupé de tout avant qu’elle ne sombre à son tour. Trente ans de vie commune et celui qui avait partagé sa vie avait disparu dévoré par cette maladie qui ne laisse aucune chance.Les chemins de la mémoire

Depuis onze mois, tous les dimanches, elle prenait le repas de midi avec son mari. Elle souriait beaucoup, parlait doucement, lui laissait le temps de s’habituer à elle. Petit à petit la douleur qui la traversait face à ce regard interrogateur s’était émoussée. Elle lui rendait visite parce que cela lui faisait du bien, à elle, parce que cela atténuait sa culpabilité de l’avoir abandonné à des professionnels. Au milieu de tant de fauteuils roulants, sa haute silhouette détonait, et il slalomait entre les vieilles personnes immobiles  comme dans un champ de neige fraîche. Douleur. La pensée de Marianne vagabonde vers des territoires moins difficiles :

C’est vrai qu’il n’a pas perdu sa souplesse, et si je l’emmenais en montagne ? Il fait si beau. Il a dû garder les automatismes des gestes. Peut-être pas un grand circuit, mais au moins un sentier balisé, quelque chose de simple, sans danger, pas loin d’ici… Maintenant il n’y a plus de neige sur les sentiers, on ne risque rien… Je préviendrais les infirmiers de garde, je n’aurais qu’à pré-enregistrer leur numéro en cas de problème, je n’en peux plus de tourner en rond dans le parc de l’établissement.

Elle pense et dit toujours l’établissement, ou là-bas ; maison de retraite elle ne peut pas.

Elle reprend un café. La marche en montagne, est-ce une bonne idée, finalement ?

Il y a du monde sur le parking, les habitués se saluent, beaucoup d’enfants viennent manger le dimanche avec leurs parents, cela fait de l’animation entre le culte œcuménique du matin et les valses au son de l’accordéon de l’après-midi. La jeune réceptionniste lui sourit et lui demande de passer dans le bureau de l’infirmière-chef : rien de grave, rassurez-vous, ça arrive souvent…

Qu’est-ce qui arrive souvent ?

Elle comprend très vite dans le bureau de l’opulente quinquagénaire que celle-ci doit lui dire quelque chose d’important. L’infirmière-chef tourne autour du pot, se racle la gorge, parle de printemps, de moment un peu particulier, ceci expliquant cela, ça arrive souvent…

Enfin Marianne comprend : son mari est tombé amoureux. La femme en face d’elle guette sa réaction. Le brouhaha extérieur, cliquetis de fourchettes, bruits de chaises, syllabes fortes dans l’océan de sa stupéfaction. Marianne regarde le ciel parfaitement dégagé, d’un bleu intense, là-haut ce doit être magnifique.

— Il est amoureux ? Est-ce qu’il est heureux ?

— Oui, il est, ­– ils sont – heureux. Dans leur monde ils ont trouvé un point de repère et s’accrochent comme deux enfants perdus. Ils s’aiment et comme ils n’ont aucune notion du temps, ils pensent que c’est de toute éternité. Tout l’établissement est attendri, ce n’est pas le seul couple qui s’est créé ici, mais eux, ils sont particuliers. Ils se bécotent dans tous les couloirs, se murmurent des mots doux que les autres ne comprennent pas. Ils ne se quittent pas. La nuit, ma foi, les surveillants ont pour consigne de montrer de la souplesse…

Marianne sourit, les yeux humides. Jacques, son Jacques n’existe plus, elle en a fait le deuil, mais cet homme inconnu qui découvre l’amour, c’est un véritable cadeau de la vie.

— J’annule notre repas ? Je comptais l’amener en promenade, pas loin, sans doute dans le parc, mais aussi un peu plus haut, en montagne…

— Non, non, surtout pas ! Le repas du dimanche avec vous fait partie de ses repères, même s’il n’en est pas conscient. Et puis son amoureuse mange avec ses enfants.

Son amoureuse…

Jacques est primesautier, il rit tout seul, il parle de Marie et de Marianne dans la même phrase décousue qui ne se termine pas. Il mélange leur couple avec le suivant, fusionne les images de femmes en une seule, femme rassurante, compagne aimante. Après le repas Marianne et Jacques se lèvent, il est d’accord pour la promenade, il sourit à l’évocation de la montagne, et au moment où ils s’apprêtent à franchir les limites de l’établissement, une toute petite femme rose d’émotion trottine depuis la salle à manger et saisit le bras de Marianne :

— Je vous le confie, murmure-t-elle.

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