Archives de catégorie : Critiques

Les livres que j’ai lu et dont j’ai voulu en faire une chronique.

C’était ça ou mourir, ce que le malheur fait aux hommes

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Confronté à la violence des gangs et à la destruction de son quartier, Jonas Dorléon, jeune professeur d’histoire-géographie, s’enfuit de Haïti en emportant un sac en toile avec la photo de sa mère, un slip propre et un recueil de poèmes de René Dépestre. Lors de son périple hallucinant (il va traverser une dizaine de pays), il va se dépouiller petit à petit des fondements de son identité.

Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. (p.34)

Il ment, il dissimule, il est désespéré mais l’envie de vivre est la plus forte. Malgré la peur. Malgré le désespoir. Malgré le danger et l’incertitude. Il maquille sa langue, son nom, son métier. Le voilà cireur de chaussures ou clown imitant un migrant en train de se noyer. Faire rire lui sauve la vie plusieurs fois, même si c’est d’une façon atroce.

Un sac en plastique Carrefour a remplacé son sac en toile.

Parce que c’est ça, le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. Une chemise. Une photo. Un numéro. Une habitude. Une illusion. Et ce qui reste au bout du compte – ce qui tient dans ce sac -, c’est toi. Mis à nu. Replié. Ramené à l’essentiel. (p.104-105)

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C’était ça ou mourir
Thélyson Orélien
Grasset, août 2026, 272 p., 21,50 €
ISBN : 978-2-246-847069

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Les âmes féroces et la compassion de Marie Vingtras

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L’adjoint hypersensible de Lauren, la shérif de Mercy, appelle cette dernière : il se trouve en face du cadavre de Léo, une jeune fille de dix-sept ans. Comment est-ce possible, cette mort violente dans cette petite ville américaine où il ne se passe jamais rien, une ville qui portait jusque-là si bien son nom très doux de Mercy, la compassion, la miséricorde chrétienne ?

Est-ce le début d’un roman policier classique, avec une jeune morte découverte dans un cadre plein de sérénité, allongée sur les iris sauvages d’avril ? Ce mélange de beauté tranquille et de violence va imprimer le texte d’une étrange et malaisante poésie bancale. On est scotché au texte dès le départ pour des raisons qui ne sont pas les bonnes.

Il n’y a pas vraiment d’enquête dans ce roman très construit, très littéraire, où quatre voix vont se succéder, une par saison, et mettre à jour les ressorts intimes des habitants de Mercy, les âmes féroces du titre. Continuer la lecture →

Les âmes féroces
Marie Vingtras
Éditions de l’Olivier, août 2024, 272 p., 21,50€
ISBN : 978 2 8236 2102 0

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L’art de retourner les puissants: l’histoire de Mother Naked

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Vous n’en pouvez plus de cette période anxiogène ? Vous frôlez l’overdose devant l’avalanche de retours d’enfances actuels avec leur lot de jérémiades ? Plongez-vous dans le quinzième siècle du Nord de l’Angleterre avec L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown.

Mother Naked (Mère nue) est le nom que s’est choisi le ménestrel qui remplace celui attendu à la fête des marchands et des nobles de Durham et qui est malade. Il est chargé de distraire cette noble et riche compagnie par ses histoires et la musique à l’aide de son psaltérion, un instrument à cordes pincées apparu au Moyen Âge.

C’est une musique à laquelle ne s’attendaient pas les invités, bientôt mis en cause dans les histoires du ménestrel.

Le discours commence avec humilité :

Amis ! En ce jour célébrant la Saint Godric, il me faut d’abord vous dire une chose. Au vénérable Sacristain, à ses deux estimables invités présents à la table d’honneur, et à tous les autres rassemblés dans cette pièce – j’implore votre pardon. Honte m’en coûte de me présenter à une heure si tardive et aussi détrempé. […]

Je ne suis point, hélas, le Ménestrel Melchior Blanch–

… Chers amis !…

… AMIS ! Vous êtes en colère, aye, mais taisez-vous que je vous en livre les raisons !…

Je vous remercie de vous être tus. (p.13-14)

C’est ainsi que, durant 260 pages, une seule personne parlera : le ménestrel qui n’était pas attendu. Pourtant les réactions de son auditoire – que l’on n’entendra jamais–, nous seront parfaitement compréhensibles une fois la surprise de lecture passée. Interruptions, exclamations, hostilité, fascination, rejet, silence, inquiétude, tout passera par la typographie, les blancs du texte, les points de suspension correspondant aux réactions du public et aux mises en cause qui suivront.

L’auditoire, tout comme les lecteurs, reste fasciné, embarqué dans ce qui est tout comme distrayant. Et très vite surgissent les membres de la famille Payne (paysan, villageois) et ceux de la famille Deepslough (marécage profond), ainsi que la misère paysanne, puis un spectre à la vengeance terrifiante.

La misère et le poids de l’église, la puissance des seigneurs et le quasi-esclavage de ceux qui travaillent la terre, qu’ils soient paysans libres ou bien serfs.

Un seul narrateur dans ce texte, mais quelle voix puissante, quel art de passer de la quasi-soumission à l’imprécation !

…Voyez ! Mon épouvantable histoire contrarie ce Mercier qui quitte la salle en chancelant comme s’il avait bu la bière de Joan ! Mon histoire sanglante aura peut-être bouleversé les habitudes raffinées de cet homme ? Après tout, vous, Merciers – Sacristain, Walter, Hugh, aussi – vous habitez un monde opposé à celui que je décris. Avec vos soies fragiles et vos lins dorés, on vous laisse draper cette vie de ce qu’elle n’est point. Bien, amis, permettez-moi de retirer ces étoffes pour que vous, élégants fumiers, puissiez admirer la merde qu’il y a en dessous…

… Quoi, personne ne se plaint de mon insolence ? (p.236-237)

C’est l’heure des règlements de compte, je vous laisse découvrir comment, de misérable ménestrel trempé par l’orage, Mother Naked devient l’instrument vengeur des humiliés et chante une dernière chanson avec son psaltérion.

À lire, donc, autant pour la magistrale réussite de ce texte que pour la cruauté de l’univers qu’il nous dévoile.

L’Histoire de Mother Naked
Glen James Brown
Traduction Claire Charrier
Les Éditions du Typhon, Juillet 2025, 280 p., 22€
ISBN : 978-2-490501-70-0

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Marie Charrel nous immerge dans un village sans nom d’Albanie

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Ce roman va nous conter l’histoire d’Elora, née dans le village sans nom. Dès sa naissance, elle subit l’oppression des femmes et le joug du code coutumier avec son lot de vendettas qui déciment les familles. Toute l’Albanie vit sous la dictature communiste d’Enver Hoxha, l’une des plus sanglantes et répressives d’Europe.

Trente ans plus tard Sarah découvre la montagne albanaise en même temps qu’un couple de touristes français. Elle habite en Islande depuis son enfance, mais elle est d’origine albanaise. Elle n’est pas là pour faire du tourisme, mais pour prendre possession de son héritage, une bicoque dans un village sans nom, et obéir à la mystérieuse injonction de sa mère défunte : « Trouve Elora ».

Nous sommes faits d’orage se mérite, et je conseillerais de lire la quatrième de couverture avant d’en commencer la lecture. Ensuite, pour échapper à la désorientation première due aux sauts dans le temps et les lieux, il faut également se montrer attentif aux lieux et dates qui sont clairement indiqués.

Nonobstant ces précautions, quel bonheur de lecture ! Ce texte qui tient du conte autant que du roman, de la tragédie antique autant que de la poésie, est une ode à la liberté et à la montagne, aux éléments naturels constitutifs de la vie. Ce n’est pas pour rien si, dans le titre, orage est au singulier, parce que c’est la matière de la vie des personnages de cette histoire, une décharge violente des éléments et des hommes. Continuer la lecture →

Nous sommes faits d’orage
Marie Charrel
Éditions les Léonides, août 2025, 400 p., 21,90 €
ISBN : 978-2-488335-00-3

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Un jardin en Australie, correspondances et liens entre deux femmes

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Il y a longtemps, en Australie, une femme a planté des citronniers de Sicile.

L’incipit de ce jardin en Australie de Sylvie Tanette est un appel à l’imaginaire et à la surprise : des citronniers de Sicile en Australie, en plein cœur de l’île-continent, chaleur extrême, désert et sable rouge ?

Elle vivait à peu près au centre de l’actuel État du Territoire du Nord, dans une région où le paysage se résume à une plaine aride, un désert de sable rouge et des collines écorchées. Au XIXe siècle, des colons ont édifié ici la petite cité minière de Salinasburg, et son agglomération s’effiloche aujourd’hui sur plusieurs kilomètres.

Les lignes suivantes pour vous montrer le style de l’autrice, tout en épure, avec des trouvailles subtiles de peintre – cette agglomération qui s’effiloche – !

Virginia Woolf parlait d’une chambre à soi, ici il s’agit d’un jardin à soi, mais c’est la même exigence de liberté, à soixante-dix ans de distance, pour deux jeunes femmes dans ce « lieu d’où les morts ne partent pas » selon les légendes aborigènes.

Très jeune, Ann a quitté la vie bourgeoise de sa famille à Sydney pour suivre le beau Justin dans « le cœur violent » de l’Australie, dans le Territoire du Nord. Très vite son ambition de créer un jardin verger qui révolutionnerait l’économie de la région devient dévorante… C’était dans les années 30, Ann est morte depuis longtemps, mais elle reste dans cette maison déglinguée, incapable de quitter le rêve de son jardin, cette obsession qui a dirigé sa vie et peut-être contribué au désastre final.

Soixante-dix ans plus tard surgit un jeune couple français dont le mari Frédéric vient de trouver un poste de médecin dans la petite ville, quant à sa femme Valérie, elle va diriger un centre d’art contemporain.

J’ai enjambé la barrière pour aller faire le tour du jardin, j’étais envoûtée. La maison semblait avoir traversé toutes sortes de cataclysmes mais elle était là, avec ses murs pâles et sa galerie de bois. Autour on devinait les vestiges d’un ancien verger envahi de broussailles, un potager retourné à l’état sauvage. C’était un désordre d’herbes sèches et de ronces, de fleurs aussi. J’ai remarqué quelques arbres fruitiers, des agrumes. Une clématite magnifique s’agrippait à un pilier. Ensuite c’était le désert et tout au fond on voyait les Hills. L’endroit était magique. Frédéric, je l’ai vu à son sourire, avait deviné. Je voulais vivre ici. (p. œœœhttps://www.grasset.fr/livre/un-jardin-en-australie-9782246818403/28)

Le jeune couple s’installe dans ce lieu dont personne ne veut avec sa petite Elena. Valérie ambitionne de mettre la région en valeur grâce au festival et aux artistes aborigènes qu’elle découvre. Elle se met à défricher le jardin, voudrait lui restituer la splendeur qu’elle devine. Cela l’aide à lutter contre son inquiétude de mère : sa petite Elena ne parle pas alors qu’elle a trois ans.

Les chapitres se succèdent et s’enroulent comme la clématite sur le pilier de la maison. La vie des deux jeunes femmes s’enlacent, l’une cherchant à connaître la vie passée de celle qui l’a précédée en ce lieu, l’autre cherchant à protéger celle qui vient d’arriver. Les deux femmes possèdent beaucoup de points communs : rejet de leur famille d’origine, volonté d’exister par elles-mêmes et de créer quelque chose de grand. Petit à petit, avec beaucoup de subtilité et de sensibilité, l’autrice nous dévoile la vie de ces deux femmes.

Et il y a le jardin, ce lien magnifique par-delà le temps, symbole d’une liberté toujours à conquérir.

Un jardin en Australie
Sylvie Tanette
Grasset, mars 2019, 180 p., 16,90 €
ISBN : 978-2-246-81840-3

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