Archives de catégorie : Critiques

Girl, d’Edna O’Brien, entre puissance de l’horreur et empathie

Shares

Le roman d’Edna O’Brien s’inspire de l’enlèvement des lycéennes par la secte Boko Haram en 2014 et donne la parole à l’une d’elles, Maryam, qui réussira à s’échapper.

Voici pour le contexte de ce roman comme je crois n’en avoir jamais lu. Le petit fantôme d’une jeune fille à peine nubile me hantera longtemps.

J’étais une fille, autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école.

Ainsi commence le roman coup de poing d’une écrivaine irlandaise de 88 ans qui se plonge dans la tête et la chair d’une adolescente nigériane.

L’identification à l’héroïne fonctionne aussitôt. Et l’horreur. Et le cauchemar éveillé de ces gamines chosifiées, incisées, violées, torturées, forcées d’apprendre des versets du Coran qu’elles ne comprennent pas. La forêt, l’environnement hostile, la présence d’autres jeunes filles qui ont rendu les armes et perdu toute étincelle d’espoir. Viols répétitifs, travail d’esclave avec la peur et la faim qui tenaille. Continuer la lecture

Girl
Edna O’Brien
traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
Sabine Wespieser, septembre 2019, 256 p., 21 €
ISBN : 978-2-84805-330-1

Shares

Ne t’arrête pas de courir de Mathieu Palain : course à la résolution d’une énigme

Shares

Toumany Coulibaly, quelques heures après être devenu champion de France du 400 mètres en 2015, part cambrioler une boutique de téléphones avec des complices. Il a déjà passé du temps en prison et y retournera très vite. Comment peut-on gâcher sa vie et ses dons d’une pareille manière  ?

En reprenant les dates, celles qui correspondent à ses cambriolages, celles de ses victoires sur la piste, j’ai l’impression de retracer le parcours d’un champion schizophrène : vainqueur le jour, voleur la nuit. C’est une forme de suicide, en fait. (p. 147)

Dès les premières lignes de Ne t’arrête pas de courir le lecteur est immergé dans la réalité du parloir d’une prison. Le journaliste Mathieu Palain rend visite à Toumany Coulibaly, comme chaque mercredi pendant deux ans.

C’est l’histoire de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer, jumeaux par l’âge et l’enfance dans la même banlieue, l’histoire d’une amitié improbable entre un taulard et un journaliste dont la carrière est en pleine ascension. Tous deux partagent un rêve sportif avorté : Mathieu aurait aimé faire carrière dans le foot, Toumaly voit la sienne brisée par son comportement. Ces éléments donnent beaucoup de profondeur au livre qui ne serait, sans celle-ci, qu’une biographie partielle d’un étrange champion. Continuer la lecture

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
L’Iconoclaste, Juin 2021, 452 p., 19€
ISBN : 978-2-37880-239-4

Shares

Le livre de ma mère d’Albert Cohen, un texte complaisant

Shares

En ce moment, je pratique cette opération cruelle que les bibliothécaires appellent le désherbage. Pour faire de la place sur les rayonnages, les livres qui ne sont pas sortis depuis longtemps finissent sur les étagères Servez-vous.

Hier c’était au tour d’Albert Cohen et de son texte Le livre de ma mère, présenté comme « le chant d’amour le plus émouvant, le plus délicat, Un des plus beaux romans d’amour, Livre déchirant » et j’en passe. Comme les sensibilités ont changé !

Pour ma part, j’ajouterai : livre irritant, où l’auteur imbu de lui-même s’affirme avec une naïveté complaisante et emberlificotée.

Rien n’est plus cruel que le vieillissement d’un style, et ce texte paru en 1954 en est la preuve :

Allongée et grandement solitaire, toute morte, l’active d’autrefois, celle qui soigna tant son mari et son fils, la sainte Maman qui infatigablement proposait des ventouses et des compresses et d’inutiles et rassurantes tisanes, ankylosée, celle qui porta tant de plateaux à ses deux malades, allongée et aveugle, l’ancienne naïve aux yeux vifs qui croyait aux annonces des spécialités pharmaceutiques, allongée, désœuvrée, celle qui infatigablement réconfortait.

Cette mère en adoration devant son fils, est morte toute seule en 1943 pendant que son fils se trouvait à Londres. Continuer la lecture

Le livre de ma mère
Albert Cohen
Gallimard, avril 1974, 192 p., 6,30 €
ISBN : 978-2070365616

Shares

L’anomalie du train 006 de Pascal Fioretto : un pastiche réjouissant

Shares

Comment devient-on un excellent pasticheur ? En étant un grand lecteur, pour commencer, capable de repérer les thèmes récurrents de l’écrivain qu’il a pris pour cible, ses tics d’écriture et sa façon de penser. Dans L’Anomalie du train 006, Pascal Fioretto fait soliloquer ses victimes qui sont immédiatement identifiables par ses lecteurs. Ses victimes ? Oui, parce qu’un bon pasticheur doit saupoudrer son texte de méchanceté qui agit comme un acide sur une plaque de métal et la rend plus brillante.

Pascal Fioretto adore surfer sur la vague et parodier des auteurs au style extrêmement varié, choisissant à chaque fois l’ouvrage auquel personne n’a pu échapper en son temps : Sérotonine de Michel Houellebecq devint Mélatonine, L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery se transforma en L’Élégance du maigrichon, quant à Marc Lévy, son célébrissime Et si c’était vrai vira en Si c’était niais. Redoutable.

Autant dire que, avec son million d’exemplaires vendus pour L’Anomalie, prix Goncourt 2020, Hervé Le Tellier ne pouvait lui échapper. Continuer la lecture

L’Anomalie du train 006
Pascal Fioretto
Éditions Herodios, juin 2021, 144 p., 16€
ISBN : 978-2-940-66629-4

Shares

Betty, les douleurs et la lucidité de la petite Indienne de Tiffany McDaniel

Shares

Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve.

Betty la petite Indienne se trouvera au bout d’un long chemin dans sa famille pleine de chaos, de drames et d’étrangeté.

Le roman de Tiffany McDaniel est inspiré de la vie de sa mère et celle de sa famille.

Alka Lark s’est donnée un peu par hasard à un Indien Cherokee, né pour être père, Landon Carpenter. De cette union naîtront de nombreux enfants à la couleur variée. Betty est la plus sombre, la plus Indienne. Toujours maquillée, un peu indifférente au monde qui l’entoure, dépressive, Alka laisse la maisonnée aux soins de Landon le rêveur. La famille déménage beaucoup au rythme du travail que trouve un Indien dans les années quarante à soixante dans une Amérique raciste et violente. La famille finit par revenir s’installer à l’endroit d’où elle était partie, en Ohio.

Le lien profond entre tous ces enfants si différents, c’est leur père et ses magnifiques histoires. Malgré le baume au cœur que ces dernières mettent sur ses blessures, Betty souffre du racisme et de toutes les vexations qu’elle subit à l’école. Une de ses sœurs lui demande de ne pas se mettre à côté d’elle dans le car scolaire : elle est blanche et ne veut rien avoir de commun avec la petite Indienne en dehors du cercle familial. Exclusion, humiliations, Betty découvre que le monde des Blancs est très éloigné de la philosophie et de la poésie cherokee de son père. La petite fille aimerait pouvoir blanchir sa peau. Continuer la lecture

Betty
Tiffany McDaniel
traduit de l’américain par François Happe
Gallmeister, août 2020, 720 p., 26,40 €
ISBN : 978-2-35178-245-3

Shares