Archives de l’auteur : Nicole Giroud

L’art de retourner les puissants: l’histoire de Mother Naked

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Vous n’en pouvez plus de cette période anxiogène ? Vous frôlez l’overdose devant l’avalanche de retours d’enfances actuels avec leur lot de jérémiades ? Plongez-vous dans le quinzième siècle du Nord de l’Angleterre avec L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown.

Mother Naked (Mère nue) est le nom que s’est choisi le ménestrel qui remplace celui attendu à la fête des marchands et des nobles de Durham et qui est malade. Il est chargé de distraire cette noble et riche compagnie par ses histoires et la musique à l’aide de son psaltérion, un instrument à cordes pincées apparu au Moyen Âge.

C’est une musique à laquelle ne s’attendaient pas les invités, bientôt mis en cause dans les histoires du ménestrel.

Le discours commence avec humilité :

Amis ! En ce jour célébrant la Saint Godric, il me faut d’abord vous dire une chose. Au vénérable Sacristain, à ses deux estimables invités présents à la table d’honneur, et à tous les autres rassemblés dans cette pièce – j’implore votre pardon. Honte m’en coûte de me présenter à une heure si tardive et aussi détrempé. […]

Je ne suis point, hélas, le Ménestrel Melchior Blanch–

Chers amis !…

AMIS ! Vous êtes en colère, aye, mais taisez-vous que je vous en livre les raisons !…

Je vous remercie de vous être tus. (p.13-14)

C’est ainsi que, durant 260 pages, une seule personne parlera : le ménestrel qui n’était pas attendu. Pourtant les réactions de son auditoire – que l’on n’entendra jamais–, nous seront parfaitement compréhensibles une fois la surprise de lecture passée. Interruptions, exclamations, hostilité, fascination, rejet, silence, inquiétude, tout passera par la typographie, les blancs du texte, les points de suspension correspondant aux réactions du public et aux mises en cause qui suivront.

L’auditoire, tout comme les lecteurs, reste fasciné, embarqué dans ce qui est tout comme distrayant. Et très vite surgissent les membres de la famille Payne (paysan, villageois) et ceux de la famille Deepslough (marécage profond), ainsi que la misère paysanne, puis un spectre à la vengeance terrifiante.

La misère et le poids de l’église, la puissance des seigneurs et le quasi-esclavage de ceux qui travaillent la terre, qu’ils soient paysans libres ou bien serfs.

Un seul narrateur dans ce texte, mais quelle voix puissante, quel art de passer de la quasi-soumission à l’imprécation !

…Voyez ! Mon épouvantable histoire contrarie ce Mercier qui quitte la salle en chancelant comme s’il avait bu la bière de Joan ! Mon histoire sanglante aura peut-être bouleversé les habitudes raffinées de cet homme ? Après tout, vous, Merciers – Sacristain, Walter, Hugh, aussi – vous habitez un monde opposé à celui que je décris. Avec vos soies fragiles et vos lins dorés, on vous laisse draper cette vie de ce qu’elle n’est point. Bien, amis, permettez-moi de retirer ces étoffes pour que vous, élégants fumiers, puissiez admirer la merde qu’il y a en dessous…

Quoi, personne ne se plaint de mon insolence ? (p.236-237)

C’est l’heure des règlements de compte, je vous laisse découvrir comment, de misérable ménestrel trempé par l’orage, Mother Naked devient l’instrument vengeur des humiliés et chante une dernière chanson avec son psaltérion.

À lire, donc, autant pour la magistrale réussite de ce texte que pour la cruauté de l’univers qu’il nous dévoile.

L’Histoire de Mother Naked
Glen James Brown
Traduction Claire Charrier
Les Éditions du Typhon, Juillet 2025, 280 p., 22€
ISBN : 978-2-490501-70-0

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Une seconde nous sépare ???

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Dans son livre choc La civilisation du poisson rouge Bruno Patino affirme que l’attention d’un poisson rouge dans son bocal est de huit secondes, alors que celle de tous les jeunes humains habitués à scroller ou à swiper sur leur écran serait de neuf secondes.

Une seconde nous séparerait des poissons rouges ?

 

Je me permettrai quelques réserves devant les chiffres annoncés par le président d’Arte. En effet, ils ne correspondent pas aux observations que je fais depuis des années en observant les poissons rouges de mon bassin. Je vous assure qu’au moment de la saison des amours leur capacité d’attention me semble bien supérieure aux chiffres annoncés, même si je n’ai pas eu l’indécence de les chronométrer. Ils passent le reste de leur temps à rechercher de la nourriture, du soleil ou de l’ombre selon la saison – et à échapper au héron. Je ne suis pas sûre que l’apparente facilité de la vie dans un bocal d’appartement avec nourriture lyophilisée et température d’eau constante leur conviendrait.

Cela m’inspire une question importante : la capacité d’attention des poissons rouges est-elle liée à l’espace et à l’environnement dont ils disposent ? Aux dangers éventuels ? À la nécessité de trouver leur nourriture, bref à lutter ? L’absence de facilités fabrique-t-elle des poissons plus vivants, d’une certaine façon ?

Je me garderai bien d’extrapoler cette réflexion aux êtres humains, ne connaissant pas la validité scientifique des allégations de monsieur Patino.

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Marie Charrel nous immerge dans un village sans nom d’Albanie

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Ce roman va nous conter l’histoire d’Elora, née dans le village sans nom. Dès sa naissance, elle subit l’oppression des femmes et le joug du code coutumier avec son lot de vendettas qui déciment les familles. Toute l’Albanie vit sous la dictature communiste d’Enver Hoxha, l’une des plus sanglantes et répressives d’Europe.

Trente ans plus tard Sarah découvre la montagne albanaise en même temps qu’un couple de touristes français. Elle habite en Islande depuis son enfance, mais elle est d’origine albanaise. Elle n’est pas là pour faire du tourisme, mais pour prendre possession de son héritage, une bicoque dans un village sans nom, et obéir à la mystérieuse injonction de sa mère défunte : « Trouve Elora ».

Nous sommes faits d’orage se mérite, et je conseillerais de lire la quatrième de couverture avant d’en commencer la lecture. Ensuite, pour échapper à la désorientation première due aux sauts dans le temps et les lieux, il faut également se montrer attentif aux lieux et dates qui sont clairement indiqués.

Nonobstant ces précautions, quel bonheur de lecture ! Ce texte qui tient du conte autant que du roman, de la tragédie antique autant que de la poésie, est une ode à la liberté et à la montagne, aux éléments naturels constitutifs de la vie. Ce n’est pas pour rien si, dans le titre, orage est au singulier, parce que c’est la matière de la vie des personnages de cette histoire, une décharge violente des éléments et des hommes. Continuer la lecture

Nous sommes faits d’orage
Marie Charrel
Éditions les Léonides, août 2025, 400 p., 21,90 €
ISBN : 978-2-488335-00-3

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Mot du jour : réveil

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Entrée du musée de la résistance et de la Déportation au sein de la citadelle de Besançon.

C’est un objet devant lequel les jeunes qui se sont toujours réveillés à l’aide du smartphone campé près de leur oreille doivent passer sans s’arrêter.

Il est pourtant intéressant, ce petit réveil destiné au peuple allemand, c’est un exemple typique de la propagande visuelle nazie. L’idéologie nazie a utilisé tous les supports à sa disposition, y compris des objets aussi triviaux que celui-ci. L’image du Führer et la croix gammée sont omniprésentes sur tous les objets ou images de cette époque.

Sur un fond bucolique de campagne représentant l’Allemagne éternelle, le Führer en uniforme regarde le peuple allemand s’éveiller pendant qu’une croix gammée égrène les secondes, tic-tac, tic-tac : lève-toi, la nation a besoin de toi ! Le premier « Heil Hitler » de la journée, écrit sur le cadran, imprègne la rétine des travailleurs en même temps que l’heure.

Au début de l’été 2025, un jeune en sortie pédagogique au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, a fait un salut nazi face à un drapeau exposé. Je gage qu’il n’a pas vu le petit réveil dans la vitrine du musée.

Ce petit réveil qui s’est remis à faire « tic-tac » depuis quelques années dans la tête de beaucoup de monde, tic-tac, éternité du pays et chasse aux immigrés qui ont remplacé les Juifs d’autrefois comme boucs émissaires, est-il encore possible de l’arrêter ?

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Le Club des optimistes

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Ils sont une douzaine à s’agiter dans l’atelier, hommes et femmes, avec une majorité d’hommes, bien sûr, la parité ce sera pour l’au-delà. Ils sont tous en combinaison verte et orange ; le sponsor du club a fait pression pour que tous portent l’oriflamme de la marque. C’était donnant-donnant, « gagnant-gagnant » avait dit le directeur commercial quand il avait reçu Guillaume : l’entreprise Parker, leader du matériel électrique, acceptait de payer la moitié du loyer du local, l’autre revenant à la mairie ; elle fournissait et installait GRATUITEMENT une machine à bois, une raboteuse, des ponceuses, perceuses et visseuses pour douze postes de travail, elle assurait la maintenance des machines. De plus, elle offrait une formation gratuite et complète à tous les aspirants membres pour l’utilisation du matériel. Une seule contrepartie, bien minime à vrai dire… Ce n’était pas négociable.

— Bah, avait murmuré Guillaume, quand ils avaient déballé le gros colis et trouvé les combinaisons criardes dans leur emballage de plastique, qu’est-ce que ça peut faire qu’on porte cette combinaison ou une autre ?

— Tu as raison, et comme ça si tout le monde est ridicule, personne ne l’est. Continuer la lecture

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