Archives par étiquette : Société

L’ego des parents ou Les enfants sont rois ?

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Les parents qui projettent sur leurs enfants leurs ambitions déçues, cela ne date pas d’hier, mais ce qui est nouveau dans notre société, c’est que grâce aux chaînes YouTube, l’intrusion dans la vie des enfants est plus insidieuse, plus violente. Dans son roman Les enfants sont rois (quelle antiphrase !) Delphine de Vigan nous plonge dans la vie de ces enfants influenceurs qui nous viennent tout droit d’Amérique. La fortune générée par certains enfants commence à faire des émules en France.

Dans la plupart des cas, ce sont les parents qui filment leurs enfants et postent des vidéos plusieurs fois par semaine. Le phénomène a commencé aux États-Unis et s’est développé un peu partout ces trois dernières années parce que cela s’est révélé très, très lucratif. Cette année, le youtubeur qui a gagné le plus d’argent au monde est un petit Américain de huit ans. Il s’appelle Ryan et il est filmé par ses parents depuis ses quatre ans. Rien que pour 2019, le magazine Forbes a estimé ses revenus à vingt-six millions de dollars.

Être reconnu, quel qu’en soit le prix puisque c’est la seule manière de se sentir exister, tant le vide emplit son existence. Mélanie, recalée d’un obscur ersatz du mythique Loft, trouve des années plus tard le moyen de combler ses ambitions déçues grâce à ses enfants, Kimmy et Sammy. Les petits deviennent des enfants influenceurs, comme aux États-Unis, et reçoivent des cadeaux devant lesquels ils s’extasient. Tout s’enchaîne : le succès, l’argent, les heures durant lesquelles les enfants sont filmés par leurs parents pour la chaîne YouTube que ces derniers ont créée. Et puis la petite fille disparaît, nous entrons alors dans une sorte d’enquête policière. Personnellement je ne trouve pas que ce soit une réussite, le happy end est d’un rose bonbon artificiel. L’anticipation sur les adultes que sont devenus les ex-enfants influenceurs me semble plus judicieuse.

Delphine de Vigan possède un talent et une empathie extraordinaires pour décrire de l’intérieur le succès prison, le désarroi des enfants qui ne se retrouvent pas dans cette violation de leur vie privée. Le personnage central de la mère est d’une justesse incroyable, même si dans l’anticipation cette dernière devient presque caricaturale, mais qui sait ? L’avenir peut-être montrera que, dans un univers de coquilles vides où les relations humaines auront cédé la place au Métavers, de nombreuses Mélanie peupleront l’univers de leurs enfants.

Les enfants sont rois
Delphine de Vigan
Gallimard, août 2022, 368 p., 8,40€
ISBN : 9782072977374

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La Grande Roue de Diane Peylin : sidération et engrenage

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Diane Peylin place son magnifique roman La Grande Roue sous les auspices de la Métamorphose de Frank Kafka :

 En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. […]

Qu’est-ce qui m’est arrivé ? pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve.

La-grande-roue_002Qu’est-ce qui m’est arrivé ? pense Emma : elle a trouvé le Prince Charmant au pied de la Grande Roue, et voilà que celui-ci, au fil d’événements qu’elle ne comprend pas, se transforme en tortionnaire après la naissance de leur premier enfant, et ce n’est pas un mauvais rêve.

Tous les personnages nous sont présentés dès la première page du roman : Tess, Emma, David et Nathan.

Emma est le seul personnage qui avance dans son histoire avec ces marqueurs temporels précis : la date exacte de sa rencontre avec Marc,  la progression rapide de leur histoire d’amour, avec ses débuts lumineux : un vrai conte de fée ! Puis l’isolement, l’évolution incompréhensible de Marc, devenu son mari, à la fois amoureux et amant grandiose qui glisse vers le dégoût devant son corps marqué par la maternité. Tout est dit avec une finesse et une force confondantes. La prison de l’amour, le désir de « guérir » celui qui est malade, l’acceptation des coups, tout. On vit la descente aux enfers d’Emma en apnée. Continuer la lecture

La grande roue
Diane Peylin
Les Escales, janvier 2018, 256 p., 17,90 €
ISBN : 978-2-36569-352-3

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Jour de courage : homosexualité, Histoire et adolescent

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Brigitte Giraud connaît et aime les adolescents, elle sent leurs émois, leurs troubles, leurs interrogations, leurs douleurs aussi. Elle sait, mieux que personne, d’une écriture délicate et sensible, restituer les moments clés de leur existence, les instants où tout bascule.

J’avais été profondément émue par Une année étrangère, ce moment de fuite d’une adolescente juste avant le bac en Allemagne : contourner la douleur de sa famille en s’introduisant dans une autre, et au fil du temps, apprivoiser le deuil en même temps que la langue étrangère.

Jour de courageCette fois Brigitte Giraud aborde le problème de l’homosexualité chez les adolescents à travers le personnage de Livio qui va avoir le courage de révéler son orientation sexuelle à sa classe lors d’un exposé sur Magnus Hirschfeld durant un cours d’histoire.

La quasi totalité du roman s’inscrit dans la durée de cet exposé sur ce médecin juif allemand qui a considéré la sexualité humaine d’un point de vue scientifique et a lutté pour les droits des homosexuels en constituant une très grande bibliothèque de documents. Lui-même juif et homosexuel, Magnus Hirschfeld fut passé à tabac à Munich et une grande partie de ses documents  fut brûlée en autodafé par les nazis. Continuer la lecture

Jour de courage
Brigitte Giraud
Flammarion, août 2019, 160 p., 17 €
ISBN : 978-2-0814-6977-8

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L’Envol du sari début octobre aux éditions Les Escales

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L'envol du sari, par Nicole GiroudIl y a longtemps que je travaille sur ce roman, je vous en ai parlé à maintes reprises et je ne vais pas revenir là-dessus.

Enfin il sort début octobre, aux éditions Les Escales, ce roman qui mêle les plus hauts sommets d’Europe et de l’Inde, les débuts chaotiques de cette république du sous-continent indien avec le calme de la vie quotidienne d’une petite ville de Haute-Savoie, une haut-fonctionnaire indienne avec un romancier français très susceptible.

L’héroïne est flamboyante : elle s’appelle Rashna, ce qui signifie « la création », et c’est bien de cela dont il s’agit, puisque notre romancier fragile devra rendre la vie à celle-ci sous la surveillance de la fille de l’héroïne. Pour l’avoir vécu avec l’écriture d’une biographie romancée, je sais que les familles ne sont jamais contentes du portrait qui leur est renvoyé du héros ou de l’héroïne de la famille, à moins de flagornerie et de complaisance manifestes de l’écrivain.

Exercice de haute-voltige pour Quentin, mais aussi incursions de sa vie privée qui influe sur l’écriture du roman, tout est lié : la culture et la religion de l’héroïne, la façon peu glorieuse dont les dépouilles des victimes des deux crashes indiens ont été traitées, la découverte de la fascinante religion parsie, le choc des différences sociales, tout se mêle dans ce texte qui j’espère vous apprendra beaucoup de choses, vous fera sourire parfois, vous séduira souvent tant Rashna vous fera rêver.

Coups de cœur (les plus récents d’abord) :

Critiques (les plus récentes d’abord) :

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Livres et autres babioles

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The_Rosie_ProjectLa période des achats compulsifs de Noël est terminée, et les publicités pour les « beaux livres » qui font tant d’effet au salon à côté de la boîte de chocolat disparaissent en même temps que les catalogues de jouets. Sur internet ou à la radio on vous a incité à l’achat de livres, pas de liseuses, et il semble que les ouvertures de librairies se multiplient, ce qui est réjouissant. L’achat de livres numériques ralentit malgré les nombreux avantages de ce support immatériel, et les professionnels du secteur lorgnent de nouveau du côté des lecteurs rétrogrades.

Je vais vous raconter une expérience personnelle dans le Tube de Londres. Il ressemble à tous les métros du monde : distribution de journaux gratuits juste avant la bouche  du tube digestif (traduction personnelle et non littérale de ce gouffre obscur qui avale des millions de personnes par jour).  Gens pressés, parapluies, regard orienté vers les marches et main qui prend en automate le journal tendu par un autre automate. Les heureux propriétaires d’un siège ferment les yeux ou regardent droit devant eux d’un air vague et/ou hostile s’ils se sentent observés ; hochent la tête en cadence, yeux mi-clos ; tapotent sur leur smartphone comme s’ils continuaient de travailler au bureau ou jouent à un jeu, ce qui se pratique aussi au bureau ; parcourent le journal gratuit avant de le laisser sur le siège lorsqu’ils arrivent à destination ; restent concentrés sur leur liseuse ou leur tablette, indexe levé, prêt à glisser à la page suivante ; bouquinent un livre souvent corné, vous savez, ce truc démodé dont on prédit la disparition et qui n’a pas besoin d’être rechargé.

J’avoue m’intéresser aux dernières catégories. Les lecteurs, mes semblables.

Les liseuses et leurs propriétaires me laissent dans un état de frustration intense, impossible de satisfaire ma curiosité mais les lecteurs, ah les lecteurs ! Quel bonheur de les voir refermer leur livre au message annonciateur de leur station et de découvrir à la dérobée le titre de celui-ci ! C’est comme si la porte d’entrée de ses préférences  venait de s’entre-bailler ou qu’il ait oublié de tirer les rideaux, la nuit venue, dévoilant la chaude intimité de ses aspirations.

Cette année-là de nombreux lecteurs londoniens étaient plongés dans The Rosie Project. Titre mystérieux : roman d’anticipation ? D’espionnage ? Machination atroce en vue d’anéantir l’humanité ? Au retour, dans l’avion, mon voisin de siège, un Anglais d’un certain âge, sort The Rosie Project de son sac. Impossible de ne pas lui demander de quoi parle le livre, on est serrés comme des sardines ce qui autorise une certaine familiarité. J’explique que j’ai vu beaucoup de passagers du Tube plongés dans ce livre, je veux savoir de quoi il parle. Mon voisin sourit :

— Cela parle d’un jeune homme atteint du syndrome d’Asperger, il a beaucoup de peine à entrer en contact avec les gens et il est tombé amoureux d’une jeune femme nommé Rosie. Le livre raconte ses travaux d’approche, c’est vraiment drôle et charmant.

Ainsi les passagers se passionnaient pour les maladresses d’un autiste ! Les travaux d’approche d’un jeune homme pour qui la vie en société reste obscure et les signaux brouillés, pour qui dire un mensonge ou une simple flagornerie n’est pas envisageable par absence de compréhension ! Cette histoire d’amour passionnait les foules londoniennes ! Rosie va-t-elle ou non comprendre que le dadais un peu bizarre est amoureux d’elle ? Va-t-elle répondre à son amour ? Je revoyais les lecteurs concentrés, le petit sourire fugace incongru, la concentration. Le projet de séduction d’un jeune homme maladroit et amoureux les transportait dans un monde différent qui les attendrissait. Miracle de la lecture !

Je n’ai toujours pas lu The Rosie Project, mais mon capital sympathie pour les Londoniens a nettement augmenté.

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