Archives de catégorie : Société

Les « sensitivity readers » infiltrent l’édition française

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Connaissez-vous les sensitivity readers, ce fléau insidieux du conformisme mou et de la peur des procès qui sévit aux États-Unis ?

Je vous ai parlé de la cascade d’ennuis (c’est un euphémisme) qu’a subie la malheureuse autrice d’American Dirt. Les sensivity readers avaient mal fait leur travail, eux qui doivent lire les manuscrits à paraître un stylo rouge à la main pour débusquer tout ce qui pourrait offenser des groupes de lecteurs et provoquer un scandale et surtout des procès.

Il ne faut blesser personne : gare aux minorités sexuelles prêtes à montrer les dents, les immigrés de tout bord (mais essentiellement intellectuels, capables de traquer l’adjectif coupable ou l’idée sous-jacente que l’auteur n’avait pas vue), tout ce qui pourrait laisser supposer un quelconque sexisme, et cela peut aller très loin. Voilà l’auteur traqué dans les recoins de son subconscient, de ses idées délétères et de son vocabulaire fautif.

Il y avait déjà le service juridique, il y a désormais les sensitivity readers ces relecteurs de la susceptibilité universelle.

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Spectaculaire progression de l’éducation artistique du personnel d’entretien

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Il est de bon ton de trouver que tout va mal dans ce bas monde promis à des catastrophes majeures, c’est pourquoi je juge utile de relever les progrès humains opérés ces dernières années. En effet, depuis quelques années aucune destruction majeure d’œuvres d’art ne s’est produite du fait des femmes de ménage. Grâce à l’activité intense des principaux directeurs de musées mondiaux ainsi que des galeries d’art contemporain les plus en vue, l’éducation artistique du personnel chargé du nettoyage a fait un bond considérable.

Personne n’a oublié les catastrophes survenues en octobre 2001 et août 2004. Rappelons tout de même les faits.

Le 18 octobre 2001 l’un des artistes les plus chers du monde, l’Anglais Damien Hirst, inaugurait sa nouvelle exposition à la Eyestorm Gallery. On peut traduire grossièrement le nom de cette galerie londonienne branchée par orage dans l’œil ou quelque chose d’approchant, me semble-t-il. Après le vernissage, le génie de l’artiste se mit en branle en contemplant les restes évocateurs de l’événement sur les tables. Aussitôt, mû par la puissance créatrice qu’on lui connaît, il ajouta avant de partir une ultime et saisissante installation devant la vitrine de la galerie : cendriers pleins de mégots, paquets de cigarettes vides, cannettes de bières, verres de vin à moitié plein (surprenant pour les Anglais dont on connaît le sens de la descente) et autres gobelets de café, sans compter les flyers. Il ne donna pas de titre à son œuvre, sans doute épuisé par son geste et l’heure tardive. Les galeristes, éperdus d’admiration, prirent des photos.

Le lendemain horreur et stupéfaction : l’œuvre avait disparu de la vitrine ! Après une rapide investigation qui fait honneur à leur sens de l’enquête et de la finance, les propriétaires retrouvèrent les composants de l’œuvre dans la grande poubelle devant l’établissement. L’énergie est communicative lorsqu’on se trouve devant une telle catastrophe. Ni une ni deux, les galeristes vidèrent les sacs poubelle et reconstituèrent l’installation à l’aide des photos qu’ils avaient faites quelques heures plus tôt. Ils durent bien sûr ajouter du vin dans les verres en comparant le niveau de ceux-ci sur les photos, je suppose qu’ils ont compté le nombre de mégots pour plus d’authenticité. Le coupable était l’agent d’entretien chargé de faire le ménage après le vernissage, aussi les galeristes, prudents, ajoutèrent-ils un panneau « Ne pas s’approcher » à son intention et à celle de ses collègues. Continuer la lecture

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American Dirt, symbolique de l’Amérique et de ses dissensions

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Le titre du roman de Jeanine Cummins n’a pas été traduit en français, « American Dirt » est resté tel quel, il est vrai que le mot « Dirt » désigne la saleté, la boue, la fange, un mot très évocateur de ce que l’Amérique ne veut pas voir aux marges de sa société, un titre très fort dans ce pays : American Dirt, ce qui salit non seulement les chaussures mais la bonne conscience américaine.

Jeanine Cummins, quadragénaire américaine née en Espagne et auteure peu connue outre-Atlantique, a voulu écrire un roman sur le sort des clandestins mexicains qui tentent d’émigrer aux États-Unis. Pendant cinq ans elle se documente, se rend au Mexique pour visiter des orphelinats et des refuges qui jalonnent le parcours de la « Bestia », le train de marchandises si dangereux que tentent de prendre les candidats au bonheur américain. Sa documentation et ses visites l’immergent dans ses personnages, et enfin elle écrit son roman dont voici le résumé grossier :

Lydia possède une librairie à Acapulco, au Mexique. Elle mène une vie tranquille auprès de son mari Sebastián qui est journaliste d’investigation, métier à haut-risque dans son pays. Ils ont un fils de huit ans, Luca. Dans sa librairie, la jeune femme s’est liée d’amitié avec Javier, un client amateur de littérature qui est un baron de la drogue, or Sebastián publie un article sur ce dernier. En guise de représailles, Javier fait massacrer toute la famille lors de la fête des quinze ans de la nièce de Lydia.

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui.

Seize morts dans la cour de la maison, seuls Lydia et Luca échappent à la tuerie. Continuer la lecture

American Dirt
Jeanine Cummins
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Adelstain et Christine Auché
10/18, janvier 2022, 572 p., 9,60€
ISBN : 978-2-264-07471-3

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Dans la forêt, robinsonnade de l’effondrement au féminin

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Deux adolescentes, Nell et Eva, se retrouvent seules dans la forêt où leurs parents ont construit leur maison. Dans cette famille fusionnelle, les filles étaient plutôt marginalisées vis à vis des autres enfants, puisque leur père – bien que directeur d’école – avait préféré la scolarisation à domicile de ses enfants. Nell et Eva ont donc évolué à leur propre rythme en suivant leurs passions, lecture pour Nell et danse pour Eva, loin de la socialisation de l’école. Leur mère, ancienne danseuse classique, meurt de maladie avant l’effondrement civilisationnel et leur père plus tard lors d’un accident en forêt. Les deux filles se retrouvent seules. Commence alors la survie, quand on redevient un animal sauvage à l’affût du moindre bruit.

Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. (p.15)

Tout est là. Un style poétique pour décrire l’horreur de la situation et l’envie de vivre, la beauté de la forêt et l’ingéniosité nécessaire, mais aussi l’amour entre les deux sœurs, l’entraide, les tensions, la solitude. Tout est si parfaitement décrit, écrit, que le texte ne lasse jamais. Plus même, malgré le sujet difficile surtout en ce moment où les prémisses décrites de l’effondrement civilisationnel sont notre quotidien, ce roman est rassurant.

Dans la forêt est une sorte de robinsonnade au féminin, nous ne nous trouvons pas sur une île déserte à la suite du naufrage d’un navire, mais dans une forêt à la suite d’un effondrement de la civilisation. Comme Robinson, Nell et Eva doivent se débrouiller seules et trouver leurs propres solutions de survie, même si elles sont bien aidées par leur père qui, avant de mourir, leur a appris à faire un potager et a rempli les placards de la maison de provisions. Ces concessions à notre monde actuel mises à part, les jeunes filles sont confrontées à une situation totalement nouvelle en milieu inconnu. Il y a un abîme entre la connaissance de la forêt lors de jeux et promenades et celle destinée à la survie. Continuer la lecture

Dans la forêt
Jean Hegland
Traduit de l’américain par Josette Chicheportiche
Totem, mai 2018, 368 p., 10,50€
ISBN : 9782351786444

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L’ego des parents ou Les enfants sont rois ?

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Les parents qui projettent sur leurs enfants leurs ambitions déçues, cela ne date pas d’hier, mais ce qui est nouveau dans notre société, c’est que grâce aux chaînes YouTube, l’intrusion dans la vie des enfants est plus insidieuse, plus violente. Dans son roman Les enfants sont rois (quelle antiphrase !) Delphine de Vigan nous plonge dans la vie de ces enfants influenceurs qui nous viennent tout droit d’Amérique. La fortune générée par certains enfants commence à faire des émules en France.

Dans la plupart des cas, ce sont les parents qui filment leurs enfants et postent des vidéos plusieurs fois par semaine. Le phénomène a commencé aux États-Unis et s’est développé un peu partout ces trois dernières années parce que cela s’est révélé très, très lucratif. Cette année, le youtubeur qui a gagné le plus d’argent au monde est un petit Américain de huit ans. Il s’appelle Ryan et il est filmé par ses parents depuis ses quatre ans. Rien que pour 2019, le magazine Forbes a estimé ses revenus à vingt-six millions de dollars.

Être reconnu, quel qu’en soit le prix puisque c’est la seule manière de se sentir exister, tant le vide emplit son existence. Mélanie, recalée d’un obscur ersatz du mythique Loft, trouve des années plus tard le moyen de combler ses ambitions déçues grâce à ses enfants, Kimmy et Sammy. Les petits deviennent des enfants influenceurs, comme aux États-Unis, et reçoivent des cadeaux devant lesquels ils s’extasient. Tout s’enchaîne : le succès, l’argent, les heures durant lesquelles les enfants sont filmés par leurs parents pour la chaîne YouTube que ces derniers ont créée. Et puis la petite fille disparaît, nous entrons alors dans une sorte d’enquête policière. Personnellement je ne trouve pas que ce soit une réussite, le happy end est d’un rose bonbon artificiel. L’anticipation sur les adultes que sont devenus les ex-enfants influenceurs me semble plus judicieuse.

Delphine de Vigan possède un talent et une empathie extraordinaires pour décrire de l’intérieur le succès prison, le désarroi des enfants qui ne se retrouvent pas dans cette violation de leur vie privée. Le personnage central de la mère est d’une justesse incroyable, même si dans l’anticipation cette dernière devient presque caricaturale, mais qui sait ? L’avenir peut-être montrera que, dans un univers de coquilles vides où les relations humaines auront cédé la place au Métavers, de nombreuses Mélanie peupleront l’univers de leurs enfants.

Les enfants sont rois
Delphine de Vigan
Gallimard, août 2022, 368 p., 8,40€
ISBN : 9782072977374

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