Archives de catégorie : Société

Marie Charrel nous immerge dans un village sans nom d’Albanie

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Ce roman va nous conter l’histoire d’Elora, née dans le village sans nom. Dès sa naissance, elle subit l’oppression des femmes et le joug du code coutumier avec son lot de vendettas qui déciment les familles. Toute l’Albanie vit sous la dictature communiste d’Enver Hoxha, l’une des plus sanglantes et répressives d’Europe.

Trente ans plus tard Sarah découvre la montagne albanaise en même temps qu’un couple de touristes français. Elle habite en Islande depuis son enfance, mais elle est d’origine albanaise. Elle n’est pas là pour faire du tourisme, mais pour prendre possession de son héritage, une bicoque dans un village sans nom, et obéir à la mystérieuse injonction de sa mère défunte : « Trouve Elora ».

Nous sommes faits d’orage se mérite, et je conseillerais de lire la quatrième de couverture avant d’en commencer la lecture. Ensuite, pour échapper à la désorientation première due aux sauts dans le temps et les lieux, il faut également se montrer attentif aux lieux et dates qui sont clairement indiqués.

Nonobstant ces précautions, quel bonheur de lecture ! Ce texte qui tient du conte autant que du roman, de la tragédie antique autant que de la poésie, est une ode à la liberté et à la montagne, aux éléments naturels constitutifs de la vie. Ce n’est pas pour rien si, dans le titre, orage est au singulier, parce que c’est la matière de la vie des personnages de cette histoire, une décharge violente des éléments et des hommes. Continuer la lecture

Nous sommes faits d’orage
Marie Charrel
Éditions les Léonides, août 2025, 400 p., 21,90 €
ISBN : 978-2-488335-00-3

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Mot du jour : réveil

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Entrée du musée de la résistance et de la Déportation au sein de la citadelle de Besançon.

C’est un objet devant lequel les jeunes qui se sont toujours réveillés à l’aide du smartphone campé près de leur oreille doivent passer sans s’arrêter.

Il est pourtant intéressant, ce petit réveil destiné au peuple allemand, c’est un exemple typique de la propagande visuelle nazie. L’idéologie nazie a utilisé tous les supports à sa disposition, y compris des objets aussi triviaux que celui-ci. L’image du Führer et la croix gammée sont omniprésentes sur tous les objets ou images de cette époque.

Sur un fond bucolique de campagne représentant l’Allemagne éternelle, le Führer en uniforme regarde le peuple allemand s’éveiller pendant qu’une croix gammée égrène les secondes, tic-tac, tic-tac : lève-toi, la nation a besoin de toi ! Le premier « Heil Hitler » de la journée, écrit sur le cadran, imprègne la rétine des travailleurs en même temps que l’heure.

Au début de l’été 2025, un jeune en sortie pédagogique au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, a fait un salut nazi face à un drapeau exposé. Je gage qu’il n’a pas vu le petit réveil dans la vitrine du musée.

Ce petit réveil qui s’est remis à faire « tic-tac » depuis quelques années dans la tête de beaucoup de monde, tic-tac, éternité du pays et chasse aux immigrés qui ont remplacé les Juifs d’autrefois comme boucs émissaires, est-il encore possible de l’arrêter ?

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Le Club des optimistes

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Ils sont une douzaine à s’agiter dans l’atelier, hommes et femmes, avec une majorité d’hommes, bien sûr, la parité ce sera pour l’au-delà. Ils sont tous en combinaison verte et orange ; le sponsor du club a fait pression pour que tous portent l’oriflamme de la marque. C’était donnant-donnant, « gagnant-gagnant » avait dit le directeur commercial quand il avait reçu Guillaume : l’entreprise Parker, leader du matériel électrique, acceptait de payer la moitié du loyer du local, l’autre revenant à la mairie ; elle fournissait et installait GRATUITEMENT une machine à bois, une raboteuse, des ponceuses, perceuses et visseuses pour douze postes de travail, elle assurait la maintenance des machines. De plus, elle offrait une formation gratuite et complète à tous les aspirants membres pour l’utilisation du matériel. Une seule contrepartie, bien minime à vrai dire… Ce n’était pas négociable.

— Bah, avait murmuré Guillaume, quand ils avaient déballé le gros colis et trouvé les combinaisons criardes dans leur emballage de plastique, qu’est-ce que ça peut faire qu’on porte cette combinaison ou une autre ?

— Tu as raison, et comme ça si tout le monde est ridicule, personne ne l’est. Continuer la lecture

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La belle endormie

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Longtemps j’ai rêvé des jardins de Heligan, ces jardins qui, dans leur coin isolé de Cornouilles avaient figuré parmi les plus beaux d’Angleterre avant de quasiment disparaître. L’histoire si romantique de ces jardins était renforcée par la jeune fille de boue, « the mud maid », qui semblait surgir des profondeurs de la terre, endormie, protégée au fil des saisons par la neige ou le lierre.

 

Elle était pour moi la représentation magique de ce jardin oublié pendant des décennies, la résurrection patiente de l’un des plus beaux jardins d’Angleterre et qui avait disparu comme tant de merveilles à la suite de la Première Guerre mondiale.

Pendant des siècles la grande famille des Tremayne avait enrichi ses collections de camélias et de rhododendrons, créé des lacs, une jungle de fougères et un jardin italien sans compter le jardin potager, bien sûr. Le monde entier à disposition lors d’une promenade, métaphore de l’orgueilleux empire britannique. Cette nature en représentation mobilisait la vigilance de vingt-deux jardiniers avant la Première Guerre mondiale, mais seuls huit d’entre eux rentrèrent vivants de la grande boucherie. Ce fut le début du déclin, et les jardins s’endormirent peu à peu, la végétation locale reprit ses droits.

The lost gardens of Heligan, jardins perdus, jardins oubliés pendant des décennies.

Et voilà que mon compagnon exauce mon rêve : nous allons à la rencontre de ces fameux jardins et de cette jeune fille de boue dont je lui ai parlé maintes fois ! Allons contempler la résurrection de ces jardins.

Nous nous trompons plusieurs fois d’embranchement et les routes étroites, tout en lacets, bordées de haies de graminées et d’épineux de deux mètres de haut laissent augurer l’apparition d’une demeure décatie pleine du charme de ce qui a été, un nevermore plein de douceur et de mélancolie. Il faut les mériter, ces jardins…

Tout à coup une vraie route, et des flèches « parking ». À l’entrée des parkings, un jeune garçon nous oriente d’autorité. La billetterie est indiquée, mais il suffit de suivre le flot des visiteurs. Personnel efficace et souriant, plan, cafétéria bucolique et produits de la ferme et des jardins, tout est très anglais, avec abondance de chiens, sans aboiements ou patte levée. Seraient-ils snobs ou très bien élevés ?

L’organisation est parfaite. Entre les parcours fléchés concernant les différentes parties du jardin (regardez les numéros sur votre plan), les espaces où de charmantes jeunes filles expliquent à des personnes peu mobiles le fonctionnement des voiturettes électriques qui sont prêtées et les panneaux barrés en rouge lorsque les sentiers ne sont pas accessibles aux fauteuils pour handicapés, tout est irréprochable. De vastes espaces sont dédiés à un public cible : familles avec jeunes enfants, visiteurs avec chiens. Je guette avec appréhension l’emplacement pour le troisième âge, mais non, on n’aurait su où les mettre, des bancs discrets s’égrainent tout le long des parcours, tout comme les tables de pique-nique.

Avant de partir, nous lisons les panneaux relatant l’histoire de la résurrection des jardins. Après la disparition du dernier descendant direct des Tremayne et la création d’un trust au profit de plusieurs membres de la famille, l’un d’entre eux fît découvrir les jardins à un producteur de disques. La célébrité et l’argent contribuèrent alors à la renaissance des jardins dans les années 90, le tout sous l’œil des caméras de Channel 4. Les pelles mécaniques qui creusent sous l’œil d’une population nombreuse à qui ces parcs donnent du travail, une photo de l’inauguration du pont suspendu avec Camilla qui suit le Prince Charles et n’en mène pas large sur les lames de bois qui bougent à chaque pas, tout montre l’importance pour la région de la résurrection des jardins.

Ces jardins oubliés, ces jardins perdus ont fait place à un énorme complexe où les Anglais conjuguent leur amour des jardins avec celui de leurs animaux, un ensemble bienveillant dont toute poésie est exclue.

Et la jeune fille de boue ? me direz-vous. Nous avons suivi le parcours fléché et avons attendu notre tour pour la photographier. Elle est l’œuvre d’un couple d’artistes locaux, un mélange de boue et de terre très accueillant au fil du temps pour les mousses et les plantes amenées par le vent. Elles la recouvrent, la rendent vivante, l’une s’effaçant au profit d’une autre au fil des saisons. La jeune fille n’est donc jamais tout à fait la même au fil du temps. Comme nous. Est-ce cet aspect qui la rend si émouvante ?

Très vite, dans le sous-bois à la lumière changeante, nous sommes restés seuls face à cette belle endormie, et la magie est venue avec le bruissement des feuilles de peupliers dans le silence.

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Trois nonnes octogénaires s’évadent de leur maison de retraite

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© Ricardalovesmonuments sur wikimedia, licence CC-BY-SA-4.0.

Le château de Goldenstein à Elsbethen

Sœur Bernadette, Sœur Regina et Sœur Rita, respectivement âgées de 88, 86 et 81 ans, sont entrées au couvent juste après la Seconde Guerre mondiale, dans le château de Goldenstein, une austère bâtisse perchée à 2000 mètres d’altitude. Elles y ont mené une vie communautaire rythmée par les prières et l’enseignement également, car le monastère servait d’école de filles depuis le XIXe siècle.

Le temps a passé, les vocations se sont raréfiées, vint le moment où les trois religieuses se retrouvèrent seules dans le château ; leur hiérarchie les plaça d’autorité en maison de retraite en 2023. Sans leur demander leur avis. Pour quoi faire ? Elles avaient juré obéissance, et le diocèse voulait récupérer l’immense et beau château.

Voilà les octogénaires placées en maison de retraite près de Salzbourg. Mais elles supportent mal ce qu’elles considèrent comme une claustration – rien à voir avec la clôture qu’elles ont choisie dans leur jeunesse. La plus âgée, Sœur Bernadette, leur propose de s’évader. Elles prennent le temps de laisser mûrir leur projet. Les trois nonnes reçoivent des visites et sollicitent l’aide de leurs anciennes élèves. Ces dernières louent un véhicule, et le 11 septembre 2025 les trois octogénaires se font la belle et regagnent le couvent où elles ont passé presque toute leur vie et comptent bien y mourir. Pas si simple : pour rendre les lieux inhabitables, l’électricité a été coupée, les monte-escaliers enlevés, les douches inutilisables et les portes fermées à clé.

Un serrurier rouvre les portes, et en quelques jours, la solidarité s’organise pour venir en aide aux religieuses : on leur rétablit l’eau, l’électricité et un médecin se propose pour les soigner.

J’ai été obéissante toute ma vie, mais c’était trop, explique Sœur Bernadette aux télévisions qui se pressent pour voir les fugitives.

On peut avoir été cloîtrée toute sa vie et avoir compris le pouvoir des médias. Les trois religieuses se prêtent obligeamment aux demandes des réseaux sociaux et des télévisions de différents pays, on les voit marcher avec leur déambulateur dans le jardin, prier, préparer leur repas et manger sur une nappe immaculée.

L’Église autrichienne ordonne aux trois fugitives de revenir à la maison de retraite et leur rappelle qu’elles ont fait vœu d’obéissance.

Sœur Bernadette rappelle qu’elles ont signé un papier spécifiant qu’elles passeraient toute leur vie au couvent, jusqu’à leur mort.

L’Église autrichienne dénonce une mise en scène médiatique.

Tout le monde aime la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Que se passera-t-il maintenant ? Nul ne le sait. Trois vieilles dames fragiles contre la hiérarchie à laquelle elles ont obéi toute leur vie. Cette stupéfiante transgression me fait penser à l’héroïne de Par la fenêtre qui s’évadait de sa maison de retraite pour vivre son rêve. Lorsqu’on s’approche de la mort, on trouve parfois une liberté que l’on n’a jamais connue.

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