Archives de catégorie : Société

Le neveu d’Anchise : lumière et sensualité de Maryline Desbiolles

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Dans les romans de Maryline Desbiolles, personnages et lieux sont récurrents, tant son œuvre est ancrée dans un territoire. Les personnages se retrouvent, se croisent, se répondent en échos au fil du temps, comme dans la vie. Publié il y a plus de vingt ans aux éditions du Seuil, Anchise avait reçu le prix Fémina. Le Neveu d’Anchise reprend l’histoire après la mort du vieil homme et nous conte un moment crucial de la vie de son petit-neveu, Aubin.

Je ne l’ai pas connu […] ce vieux con de boiteux, ce vieux fou, mon grand-oncle Anchise, l’apiculteur qui peu de temps après s’immola dans sa voiture à laquelle il avait mis le feu sur un chemin blanc de la colline. (p. 7-8)

Inutile d’avoir lu le roman précédent, même si une furieuse envie de retrouver Blanche et Anchise vous viendra à la lecture de celui-ci. Le personnage est restitué à touches impressionnistes, et son amour fou pour celle dont on avait oublié le prénom et qu’on surnommait Blanche,

le surnom qui disait bien plus l’extraordinaire de sa blondeur

serre le cœur. Continuer la lecture

Le Neveu d’Anchise
Maryline Desbiolles
Seuil, janvier 2021, 144 p., 16€
ISBN : 978-2-02-146517-4

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Les enfants qui n’ouvrent plus les yeux

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Cette photo de Magnus Wennman a remporté le premier prix de la catégorie People (« personnes ») au concours World Press 2018

À Horndal, en Suède, Djeneta (à droite) est clouée dans son lit depuis deux ans et demi tandis que sa sœur Ibadeta l’est depuis six mois.

Elles sont endormies, mais ce ne sont pas des enfants comme les autres : ni le soleil, ni le bruit, ni la faim ne les dérangeront. Elles ne se réveilleront pas pour prendre leur petit déjeuner et aller à l’école, elles ne se chamailleront avec personne.

Cette maladie qui atteint Djeneta et Ibadeta touche indifféremment garçons et filles, entre huit et quinze ans. Ils sont atteints d’une maladie un peu mystérieuse qu’on appelle le syndrome de résignation et ils peuvent rester pendant des années dans cet état végétatif, incapables de répondre au moindre stimulus. Ils sont comme des lampes qui se sont éteintes, faute de courant. Ils semblent dormir, pourtant il semblerait qu’ils sont conscients. Continuer la lecture

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Cueilleur d’essences, de Dominique Roques, des senteurs et des hommes

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Ce livre est le récit de trois décennies de vagabondage aux sources du parfum. Ni chimiste, ni botaniste, j’ai plongé dans la parfumerie après des études de gestion, suivant ainsi mon attirance de toujours pour les arbres et les plantes. J’ai commencé ce parcours par goût et par curiosité, il est devenu une passion et depuis trente ans je me consacre à rechercher, trouver, acheter et parfois produire des dizaines d’essences pour l’industrie du parfum. Dans les champs de roses ou de patchouli, dans les forêts du Venezuela ou les villages du Laos, j’ai été initié aux odeurs par les gens des terres du parfum. Ils m’ont appris à écouter l’histoire que racontent les essences et les extraits quand on en ouvre les flacons et je suis devenu ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler un « sourceur ».

Tout est dit dans cette présentation de l’auteur. Dominique Roques va nous embarquer dans un fabuleux voyage où il ne sera pas seulement question d’odeurs, mais beaucoup de gens. Ce livre est rempli d’humanité : compréhension empathique de tous ces paysans, gemmeurs et autres planteurs ou ramasseurs, tous ces milliers de gens à travers la planète qui souffrent du froid ou de la chaleur et risquent parfois leur vie pour donner des senteurs à la nôtre. Nombre d’entre eux mènent une existence misérable.

Ce livre est un hommage à toutes les personnes qui se battent pour que l’existence de ceux qui sont à la source des essences nécessaires à la parfumerie soit moins difficile.

Hommage aux hommes, description précise des plantes et des arbres. Quel fabuleux vocabulaire pour décrire les odeurs et les images qu’elles font naître ! Continuer la lecture

Cueilleur d’essences
Dominique Roques
Éditeur1 / Éditeur2, mars 2021, 304 p., 20,90€
ISBN : 9782246826231

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À la ligne, point final pour Joseph Ponthus

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Son premier roman, À la ligne – Feuillets d’usine, m’avait mise KO debout, comme des milliers de lecteurs, en 2009, et j’ai oublié comment nous étions devenus « amis FB », Joseph Ponthus et moi. Nous étions nombreux à suivre cet homme si chaleureux, si tourné vers les autres. Et puis Joseph est entré à l’hôpital. Il n’a pas caché que c’était pour une chimio, mais sans s’attarder sur sa souffrance ou son angoisse. Non, il expédiait des messages pleins d’humour et de reconnaissance pour le personnel, à une exception près, me semble-t-il, qui concernait les cuisines. La bonté connaît tout de même des limites.

Quelle vitalité, quel humour, quelle joie dans ses messages, avec parfois des précisions sur les traitements, comme des petits cailloux douloureux sur son chemin. Et puis un jour sa femme Krystel a écrit « Joseph ne vous répondra plus, il est mort ce matin ».

Comme des centaines d’autres personnes qui ne l’avaient jamais rencontré, j’ai perdu un ami. Je me suis traînée pendant des jours, sidérée par cet injuste tirage au sort des Parques : Joseph n’écrira jamais de second roman. Il est mort deux ans après la reconnaissance de son statut d’écrivain.

À la ligne, point final.

Les brillantes études ne débouchent pas toujours sur un parcours balisé avec confort matériel à la clé. Originaire de Reims, Joseph devient éducateur spécialisé en région parisienne et se montre très proche des jeunes dont il s’occupe. Il suit la femme de sa vie en Bretagne mais ne trouve pas de poste. Alors il devient ouvrier intérimaire dans l’agroalimentaire,

L’agro

Comme ils disent

Ouvrier intérimaire, cela veut dire corvéable à merci, horaires chamboulés, imposés, changements d’usine et de domaine, d’abord la transformation de poissons et crevettes puis l’abattoir.

Un travail épuisant qui met le corps en morceaux, dans un univers dont la plupart d’entre nous n’ont aucune notion. Nous achetons nos barquettes d’animaux en portion, réifiés, calibrées, sans penser une seconde à la souffrance des animaux ni à celle des hommes qui les ont transformés en objets abstraits.

Joseph va rendre compte de cet univers :

Au fil des heures et des jours le besoin d’écrire s’incruste tenace comme une arête dans la gorge

Non le glauque de l’usine

Mais sa paradoxale beauté

La dureté du travail, les postes insoutenables, les bottes dans le sang des animaux, les accidents, mais aussi la solidarité : Joseph rend la paradoxale beauté de l’usine d’une façon sidérante. Pas de ponctuation dans ce texte comme un long poème, ponctué de constantes références littéraires et de chansons, celles qui aident à supporter. Mais l’usine poursuit ceux qui y travaillent jusque dans leur vie privée. Continuer la lecture

À la ligne
Joseph Ponthus
Gallimard, août 2020, 288 p., 7,50 €
ISBN : 978-2-07-288186-2

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Évadée de l’EHPAD au volant d’un camion de pompiers

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Véhicule de secours et assistance aux victimes

Kevin. B, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

L’histoire d’Amandine Berthet s’évadant de sa maison de retraite pour rentrer chez elle, puis réaliser enfin un de ses rêves les plus chers a semblé de la fiction à nombre de lecteurs. Parfois la réalité dépasse la fiction : fin mars une retraitée s’est évadée de sa maison de retraite au volant… d’un camion de pompiers. Elle a profité, comme Amandine dans mon roman, de ce moment propice qui ne se reproduira sans doute jamais et qu’il faut saisir.

Le samedi 27 mars, rapporte le Progrès de l’Ain, les pompiers sont appelés dans une résidence de Châtillon-sur-Chalaronne pour porter secours à un résident de l’EHPAD La Montagne. Une résidente qui n’a pas perdu tout sens de l’observation constate que dans leur précipitation les pompiers ont laissé la clé de contact. Aussitôt, alors que tout l’établissement est occupé à porter secours ou à regarder les pompiers s’activer, elle se glisse dans le camion, le met en route et se sauve.

Elle veut retourner chez elle, comme Amandine dans Par la fenêtre.

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