Archives de catégorie : Société

Supercherie dans le salon de la Paix

Shares

Dans son numéro 892 de juin 2021, en pages 78 à 81, Sciences et Avenir nous parle d’un programme de recherche destiné à comprendre et déterminer précisément l’origine et la fabrication d’objets de la collection d’objets d’Amérique du Nord du musée Quai-Branly-Jacques-Chirac.

Les résultats obtenus par les scientifiques sont stupéfiants, par exemple ils trouvent qu’un tomahawk des nations des plaines centrales était un cadeau diplomatique offert au roi Louis-Philippe, en 1845 offert par le guerrier Petit Loup qui tint ce discours au dernier monarque des Français :

J’ai entendu dire que la paix vaut mieux que la guerre, et j’enterre le tomahawk entre vos mains – je ne me bats plus.

L’article précise que la délégation indienne des guerriers iowa (des Ayouais ou Aiouez comme on les nommait en France, où on était un peu nostalgique du premier empire colonial du pays) avait apporté d’autres présents : un fouet, une pipe et une ficelle de wampum. Ce dernier objet, une sorte de broderie très fine de coquillages, était considéré comme précieux lorsqu’il était un collier ou une ceinture et servait de monnaie d’échange lors des rencontres diplomatiques. Dans le cas précis, il s’agissait d’une ficelle.

Le vieux roi des Français serra la main des fiers guerriers amérindiens et leur offrit à son tour, comme le voulait l’usage, des médailles d’or et d’argent ainsi qu’une somme d’argent.

Ce message de paix de guerriers venus d’Amérique rendre hommage à la nation qui avait conquis un temps leur territoire semblait très émouvant.

Mais… Continuer la lecture

Shares

Girl, d’Edna O’Brien, entre puissance de l’horreur et empathie

Shares

Le roman d’Edna O’Brien s’inspire de l’enlèvement des lycéennes par la secte Boko Haram en 2014 et donne la parole à l’une d’elles, Maryam, qui réussira à s’échapper.

Voici pour le contexte de ce roman comme je crois n’en avoir jamais lu. Le petit fantôme d’une jeune fille à peine nubile me hantera longtemps.

J’étais une fille, autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école.

Ainsi commence le roman coup de poing d’une écrivaine irlandaise de 88 ans qui se plonge dans la tête et la chair d’une adolescente nigériane.

L’identification à l’héroïne fonctionne aussitôt. Et l’horreur. Et le cauchemar éveillé de ces gamines chosifiées, incisées, violées, torturées, forcées d’apprendre des versets du Coran qu’elles ne comprennent pas. La forêt, l’environnement hostile, la présence d’autres jeunes filles qui ont rendu les armes et perdu toute étincelle d’espoir. Viols répétitifs, travail d’esclave avec la peur et la faim qui tenaille. Continuer la lecture

Girl
Edna O’Brien
traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
Sabine Wespieser, septembre 2019, 256 p., 21 €
ISBN : 978-2-84805-330-1

Shares

L’ultime robot consolateur

Shares

Brève vertigineuse

Nous connaissons tous Paro, le craquant petit robot japonais qui fait fondre les pensionnaires des maisons de retraite, avec ses yeux immenses et sa fourrure toute douce de bébé phoque. Il pousse de petits cris, bouge ses nageoires, suscite tant de sympathie que même les résidents les plus perdus ressentent de l’affection pour lui.

Paro, l’ami de nos vieux jours, peut-être.

Nao, lui, mesure une cinquantaine de centimètres, une sorte de R2D2 aminci, avec un physique plus humanoïde, danse et parle comme un enfant. Il est français, peut-être un peu moins touchant que Paro, mais il sort les résidents de leur nuit, lui aussi. Une aide précieuse pour les médecins et les soignants. Les patients atteints de la maladie d’Alzeimer sont plus calmes. Nao aide également les enfants hospitalisés ou autistes, sa grande force est d’être polyvalent.

Ces robots sont précieux pour tous les soignants, pour les malades et leurs familles, une réussite de la robotique, lorsqu’il y a de moins en moins de personnel soignant pour prendre en charge l’angoisse des malades.

 Cette pénurie de soignants empathiques conduit cependant à d’étranges recherches. Au Japon toujours, on a inventé une sorte de main robotisée reproduisant les sensations d’une main humaine pleine de douceur et de tendresse. Elle est destinée en priorité aux hommes esseulés mais peut être employée dans les maisons de retraite.

Et que penser de ce prototype américain qui travaille sur un robot spécialisé dans la fin de vie : il caresse le bras du mourant et ce dernier entend un discours rassurant, du type « Je suis avec toi, je t’accompagne, n’aie pas peur »…

Où se trouve notre humanité si nous déléguons aux machines les derniers moments de la vie de ceux qui nous l’ont transmise, ceux qui nous ont aimés, consolés de leurs bras aimants ?

« Je suis avec toi, je t’accompagne, n’aie pas peur »… Des bras pleins de douceur et d’amour, la chaleur d’un parent plein de sollicitude, et au bout du chemin cet ersatz  de présence humaine au moment du grand passage.

Shares

Ne t’arrête pas de courir de Mathieu Palain : course à la résolution d’une énigme

Shares

Toumany Coulibaly, quelques heures après être devenu champion de France du 400 mètres en 2015, part cambrioler une boutique de téléphones avec des complices. Il a déjà passé du temps en prison et y retournera très vite. Comment peut-on gâcher sa vie et ses dons d’une pareille manière  ?

En reprenant les dates, celles qui correspondent à ses cambriolages, celles de ses victoires sur la piste, j’ai l’impression de retracer le parcours d’un champion schizophrène : vainqueur le jour, voleur la nuit. C’est une forme de suicide, en fait. (p. 147)

Dès les premières lignes de Ne t’arrête pas de courir le lecteur est immergé dans la réalité du parloir d’une prison. Le journaliste Mathieu Palain rend visite à Toumany Coulibaly, comme chaque mercredi pendant deux ans.

C’est l’histoire de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer, jumeaux par l’âge et l’enfance dans la même banlieue, l’histoire d’une amitié improbable entre un taulard et un journaliste dont la carrière est en pleine ascension. Tous deux partagent un rêve sportif avorté : Mathieu aurait aimé faire carrière dans le foot, Toumaly voit la sienne brisée par son comportement. Ces éléments donnent beaucoup de profondeur au livre qui ne serait, sans celle-ci, qu’une biographie partielle d’un étrange champion. Continuer la lecture

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
L’Iconoclaste, Juin 2021, 452 p., 19€
ISBN : 978-2-37880-239-4

Shares

Rentrée littéraire et broyage médiatique

Shares

Chaque année c’est le même ballet : les libraires attendent les prix et remplissent leurs gondoles de valeurs sûres, Amélie Nothomb revient en ritournelle, entourée des fidèles qui assurent chaque année la rente des bandeaux rouges : le dernier ****.

Regardez les magazines dits culturels : « les incontournables de la rentrée, les romans qu’il faut absolument avoir lu, les coups de cœur recommandés, à ne pas manquer », etc. Une injonction pour ne pas mourir idiot dans les dîners, puisque ceux-ci reprennent ou un laminoir à idées ?

La semaine passée, j’ai visionné un redoutable critique littéraire qui venait de commettre un opus sur la critique (au moins il connaissait son sujet). Il était confronté à une sympathique libraire et à une écrivaine tout aussi sympathique.

Je vous passe les amabilités d’usage, les sourires face au bougon personnage qui lui, vu son statut, n’avait pas besoin de faire assaut de séduction.

Il faut reconnaître que j’ai bien reconnu le milieu éditorial dans son discours, et lorsqu’il a expliqué que les éditeurs ne veulent pas de progressions régulières mais une grosse vente tout de suite, impossible de ne pas acquiescer. Les chiffres plutôt que le suivi d’un auteur, le marché est difficile, et il y a beaucoup de personnel dont il faut assurer le salaire.

Arrive le moment où on lui demande comment il choisit les romans qu’il va lire. Sourire de l’écrivaine et poncif bien connu :

— Vous lisez la première et la dernière page ?

— Non, j’ouvre le livre au milieu.

— Et vous lisez la page ?

— Non, un paragraphe, ça suffit vous savez pour reconnaître le style, il n’y en a pas tant que ça.

Silence de l’auteure qui encaisse. Son sourire s’est un peu figé. Peut-être pense-t-elle à tous ces auteurs dont le destin se joue sur un paragraphe pris au hasard. Peut-être pense-t-elle à ses propres romans, à l’attachée de presse qui fait des pieds et des mains pour faire lire les textes qu’elle doit défendre à un critique qui se prend pour Dieu et décide du destin d’un ouvrage d’une pichenette. Pire que le marché : je prends ce fruit bien brillant, je laisse l’autre qui a peut-être plus de goût. Trop de livres, trop d’auteurs, et la pression de la rédaction, celle des lecteurs qui veulent un article bien saignant qui donnera plus de relief au suivant, laudatif bien sûr. Éternelle balance pour satisfaire tout le monde, « Rien n’a changé depuis Balzac », assure le critique. En effet. Sauf qu’il y avait moins de livres, pas de traitement de texte et pas de photocopieuse.

Combien de centaines d’ouvrages submergent le lecteur, déjà, à la rentrée littéraire de septembre, et autant à celle de janvier ? Une question : les éditeurs croient-ils en tous les livres qu’ils publient ou savent-ils dès le départ que moins de dix pour cent trouveront leurs lecteurs ? Comment se sentent-ils, face aux auteurs naïfs et pleins d’espoir ? Devant ceux à qui ils ferment définitivement la porte parce qu’ils n’ont pas assez gonflé les caisses ?

Cette année on met en valeur beaucoup de premiers romans de jeunes femmes en général très photogéniques. De la chair fraîche pour alimenter la machine. Mais combien d’entre elles reverra-t-on dans les palmarès des années futures ?

Allons, les prix littéraires vont très bientôt exciter la machine, les gondoles vont se remplir de bandeaux avec le prix en question, cela fait vendre, le bandeau. Parfois le livre est excellent. Ne comptez pas sur moi pour entrer dans cette logique, il arrive que certaines de mes critiques concernent les livres primés, mais c’est un pur hasard. Ne comptez pas sur moi pour alimenter la machine, je ne vous parle que de livres que j’aime ou d’autres, plus anciens, qui ne méritent pas à mon avis leur réputation flatteuse.

Un écrivain met tant de lui-même dans ce qu’il écrit ! Les phrases peaufinées, lues à haute-voix, tant de fois reprises jusqu’à ce qu’elles sonnent juste, qu’elles correspondent exactement à ce que l’auteur voulait dire ou donner à éprouver au lecteur !

Certains livres merveilleux ne trouveront jamais leur public parce qu’on ignore leur existence. Le temps disponible pour qu’un roman se fasse une place est très court : trois mois maximum. Après direction le pilon, souvent. Qui ne broie pas seulement du papier, mais le cœur de celui qui l’a écrit.

Bientôt le moment excitant de la révélation des principaux lauréats agitera public et librairies, le grand cirque automnal battra son plein. Profitez de ce moment tellement français, mais n’oubliez pas s’il vous plaît les romans qui pourraient vous faire pénétrer dans un univers où vous serez chez vous, apaisé, heureux.  N’est-ce pas un des buts de la lecture, finalement ?

Shares