Archives par étiquette : Littérature française

Les âmes féroces et la compassion de Marie Vingtras

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L’adjoint hypersensible de Lauren, la shérif de Mercy, appelle cette dernière : il se trouve en face du cadavre de Léo, une jeune fille de dix-sept ans. Comment est-ce possible, cette mort violente dans cette petite ville américaine où il ne se passe jamais rien, une ville qui portait jusque-là si bien son nom très doux de Mercy, la compassion, la miséricorde chrétienne ?

Est-ce le début d’un roman policier classique, avec une jeune morte découverte dans un cadre plein de sérénité, allongée sur les iris sauvages d’avril ? Ce mélange de beauté tranquille et de violence va imprimer le texte d’une étrange et malaisante poésie bancale. On est scotché au texte dès le départ pour des raisons qui ne sont pas les bonnes.

Il n’y a pas vraiment d’enquête dans ce roman très construit, très littéraire, où quatre voix vont se succéder, une par saison, et mettre à jour les ressorts intimes des habitants de Mercy, les âmes féroces du titre. Continuer la lecture

Les âmes féroces
Marie Vingtras
Éditions de l’Olivier, août 2024, 272 p., 21,50€
ISBN : 978 2 8236 2102 0

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Le mage du Kremlin, manipulations et puissance

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Un chercheur français est convoqué dans une magnifique demeure par un puissant, c’est le narrateur. En face de lui Vadim Baranov va raconter à cet auditeur attentif et muet (il ne s’exprime jamais) comment lui et quelques autres ont réussi à hisser Vladimir Poutine au sommet de l’état. Le narrateur argument s’efface d’ailleurs dès le troisième chapitre pour laisser toute la place à celui qui est le personnage du roman. Baranov est fictif, mais tout le monde reconnaîtra Vladislav Sourkov, le puissant idéologue du Kremlin. Toutes les personnes importantes citées dans le roman existent ou ont existé avant leur fin tragique, les oligarques Boris Berezovsky et Mikhaïl Khodorkovski par exemple.

Si l’argument bateau de la structure du texte surprend un peu par son extrême banalité, il est en réalité très habile. Un peu comme si l’auteur nous faisait un clin d’œil pour que nous ne soyons pas dupes devant ce qui se présente comme une fiction. Au vu de sa connaissance intime des rouages de la Russie de Poutine, on est très vite embarqués, et on oublie que l’auteur ne nous livre pas une version historique de faits attestés, mais la façon dont ils ont pu se passer, nuance.

N’empêche, le lecteur est embarqué dans l’intimité des puissants qui ont pensé créer Vladimir Poutine, et c’est fascinant. Baranov et ses semblables ont voulu restaurer la Grande Russie, et lui donner un Tsar qu’ils pensaient malléable. Ils ont voulu

Construire le mythe de notre puissance  (p. 222)

Ce livre nous plonge dans l’intimité de ceux qui ont éprouvé une humiliation devant la décadence de la Russie et éprouvaient un formidable désir de revanche.

Notre chef-d’œuvre a été la construction d’une nouvelle élite qui concentre le maximum de pouvoir et le maximum de richesse. Des hommes forts, capables de s’asseoir à n’importe quelle table sans le complexe de vos politiciens loqueteux et de vos businessmen impuissants. Des personnages complets, capables d’utiliser toute la gamme des instruments qui servent à produire un impact sur la réalité : le pouvoir, l’argent, même la violence quand cela est indispensable. Vos pseudo-dirigeants ne sont pas équipés pour faire face à une élite de ce genre, qui semble venir directement d’un autre âge, du temps glorieux des patriciens de la Rome antique, celle des fondateurs des empires de tous les temps. (p. 166)

Écrit avant la guerre en Ukraine, malgré certaines faiblesses ce livre nous éclaire sur le désir de puissance de la Russie avec lequel il nous faudra compter.

Le Mage du Kremlin aurait-il eu autant de succès si les lecteurs l’avaient considéré uniquement comme un roman ? Si l’auteur du livre, Giuliano da Empoli n’était pas un politologue très connu ? S’il n’y avait eu l’omniprésence de Vladimir Poutine dans les médias et notre conscience ?

J’ai lu Le Mage du Kremlin en parallèle avec La danseuse de Kiev et la vision de la série documentaire sur les oligarques de Poutine disponible sur Arte.tv. Ce mélange de points de vue, d’images d’archives et d’immersion me semble très important.

Le mage du Kremlin
Giuliano Da Empoli
Gallimard, avril 2022, 279 p., 20 €
ISBN : 988-2-07-295816-8

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La guerre sans fard d’Olivier Norek

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Olivier Norek nous plonge dans la Guerre d’Hiver, les cent jours d’une guerre atroce dont nous ne savons rien. Parce que cela se passait en novembre 1939 pendant la « drôle de guerre » ? Parce que les Alliés, en particulier la France, se sont comportés d’une façon dont personne n’a eu envie de se souvenir ? La lâcheté fait tache dans les livres d’histoire.

La Finlande est un pays neutre depuis son indépendance en 1917, elle est dotée d’une armée mal équipée, mal armée, aux effectifs ridicules face à son puissant voisin. Voilà que Staline veut les terres de Finlande qui permettront à ses troupes de manœuvrer facilement dans la guerre. Il pense avaler la petite Finlande d’un battement de cil. L’auteur emploie une majuscule pour tout ce qui se rapporte à celui dont on n’ose prononcer le nom, celui à qui l’on s’adresse en tremblant, Lui le dieu cruel et tout puissant qui a des millions de morts à son actif. Ses représentants les commissaires du peuple ont tout pouvoir et les militaires ne contestent aucune de leurs décisions, aussi aberrantes soient-elles.

L’auteur raconte d’abord l’été de ces paysans heureux avant la grande boucherie de l’hiver, quand les appelés viendront défendre leur pays avec un héroïsme sans faille. En face d’eux, si peu nombreux, l’armée de l’Ogre russe, inépuisable réserve de chair à canon venue de toutes les républiques de l’Union.

Les Finlandais résistent, à la grande colère de Staline. Continuer la lecture

Les Guerriers de l’hiver
Olivier Norek
Michel Lafon, août 2024, 448 p., 21,95€
ISBN : 978-2-7499-4720-4

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Drôle de mère que cette Daronne

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Envie de sucrer la morosité ambiante ? J’ai le remède : La Daronne de Hannelore Cayre.

Patience Portefeux, issue d’une famille de fraudeurs d’envergure, végète depuis vingt-cinq ans comme traductrice de l’arabe pour le ministère de la Justice. Elle a cinquante-trois ans,  une mère en EHPAD dont il faut payer la pension et deux honnêtes filles qui ne roulent pas sur l’or. Lorsqu’elle a l’occasion de voler une grosse cargaison de cannabis, les gènes familiaux se réveillent.

Que dire devant ce roman à l’héroïne improbable, au cynisme assumé et à l’humour décapant ? Continuer la lecture

La Daronne
Hannelore Cayre
Éditions Points, février 2020, 192 p., 6,95€
ISBN : 978-2-7578-8291-7

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Fantômes à l’ombre de Winnicott

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Le titre du roman À l’ombre de Winnicott m’a immédiatement fait penser au célèbre psychiatre anglais avec sa mère moyenne, «  good enough mother », la mère assez bonne, quand ma fille se plaignait de la sienne. Je ne voyais pas très bien ce que la couverture avait à voir avec Winnicott, et je fus fort surprise de découvrir un roman gothique que je m’apprêtais à refermer. Autant le dire tout de suite, je ne suis pas amatrice de ce genre de littérature. Mais dès la première page du texte, le mélange de stéréotypes et d’humour est détonant :

Viviane Lombard, puisque tel était son nom, hésita à s’engager dans l’allée cavalière encadrée de bois denses et bordée de chênes moussus dont les ramures se rejoignaient en une voûte de branches dénudées. Lui vint alors à l’esprit l’idée qu’elle pouvait encore faire demi-tour et reprendre un train pour Londres,

où se jeter sous un train pour Londres.

Non, cela créerait trop de désagréments au chef de gare, aux voyageurs, à tout le monde. Et causerait beaucoup trop de chagrin à Émilienne, sa cousine. (p.11)

J’étais intriguée et déjà conquise. Pourtant nous avons affaire à tous les stéréotypes du genre. Un jeune couple innocent (et fortuné) vient d’emménager dans un inquiétant manoir perdu dans la campagne du Sussex, en Angleterre, pays où les fantômes sont estampillés d’origine. Ils ont hérité la demeure de Winnicott Hall où ils comptent vivre avec leur fils de dix ans qui est aveugle. Une gouvernante française vient s’occuper de l’enfant. Nous avons donc un château hanté, un enfant aveugle, une mère un peu snob, un père archéologue (comme le deuxième mari d’Agatha Christie), une gouvernante gothique et dépressive, ainsi qu’un majordome quintessence de Down Town Abbey, des jeunes bonnes un peu évaporées et une cuisinière rassurante ; il ne manque plus que les fantômes ! Justement, « Y en a aussi », comme on dit dans les Tontons flingueurs. Continuer la lecture

À l’ombre de Winnicott
Ludovic Manchette/Christian Niemiec
Le Cherche Midi, août 2024, 504 p., 22,50 €
ISBN : 978-2-7491-7992-6

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