Archives par étiquette : Littérature anglaise

L’art de retourner les puissants: l’histoire de Mother Naked

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Vous n’en pouvez plus de cette période anxiogène ? Vous frôlez l’overdose devant l’avalanche de retours d’enfances actuels avec leur lot de jérémiades ? Plongez-vous dans le quinzième siècle du Nord de l’Angleterre avec L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown.

Mother Naked (Mère nue) est le nom que s’est choisi le ménestrel qui remplace celui attendu à la fête des marchands et des nobles de Durham et qui est malade. Il est chargé de distraire cette noble et riche compagnie par ses histoires et la musique à l’aide de son psaltérion, un instrument à cordes pincées apparu au Moyen Âge.

C’est une musique à laquelle ne s’attendaient pas les invités, bientôt mis en cause dans les histoires du ménestrel.

Le discours commence avec humilité :

Amis ! En ce jour célébrant la Saint Godric, il me faut d’abord vous dire une chose. Au vénérable Sacristain, à ses deux estimables invités présents à la table d’honneur, et à tous les autres rassemblés dans cette pièce – j’implore votre pardon. Honte m’en coûte de me présenter à une heure si tardive et aussi détrempé. […]

Je ne suis point, hélas, le Ménestrel Melchior Blanch–

Chers amis !…

AMIS ! Vous êtes en colère, aye, mais taisez-vous que je vous en livre les raisons !…

Je vous remercie de vous être tus. (p.13-14)

C’est ainsi que, durant 260 pages, une seule personne parlera : le ménestrel qui n’était pas attendu. Pourtant les réactions de son auditoire – que l’on n’entendra jamais–, nous seront parfaitement compréhensibles une fois la surprise de lecture passée. Interruptions, exclamations, hostilité, fascination, rejet, silence, inquiétude, tout passera par la typographie, les blancs du texte, les points de suspension correspondant aux réactions du public et aux mises en cause qui suivront.

L’auditoire, tout comme les lecteurs, reste fasciné, embarqué dans ce qui est tout comme distrayant. Et très vite surgissent les membres de la famille Payne (paysan, villageois) et ceux de la famille Deepslough (marécage profond), ainsi que la misère paysanne, puis un spectre à la vengeance terrifiante.

La misère et le poids de l’église, la puissance des seigneurs et le quasi-esclavage de ceux qui travaillent la terre, qu’ils soient paysans libres ou bien serfs.

Un seul narrateur dans ce texte, mais quelle voix puissante, quel art de passer de la quasi-soumission à l’imprécation !

…Voyez ! Mon épouvantable histoire contrarie ce Mercier qui quitte la salle en chancelant comme s’il avait bu la bière de Joan ! Mon histoire sanglante aura peut-être bouleversé les habitudes raffinées de cet homme ? Après tout, vous, Merciers – Sacristain, Walter, Hugh, aussi – vous habitez un monde opposé à celui que je décris. Avec vos soies fragiles et vos lins dorés, on vous laisse draper cette vie de ce qu’elle n’est point. Bien, amis, permettez-moi de retirer ces étoffes pour que vous, élégants fumiers, puissiez admirer la merde qu’il y a en dessous…

Quoi, personne ne se plaint de mon insolence ? (p.236-237)

C’est l’heure des règlements de compte, je vous laisse découvrir comment, de misérable ménestrel trempé par l’orage, Mother Naked devient l’instrument vengeur des humiliés et chante une dernière chanson avec son psaltérion.

À lire, donc, autant pour la magistrale réussite de ce texte que pour la cruauté de l’univers qu’il nous dévoile.

L’Histoire de Mother Naked
Glen James Brown
Traduction Claire Charrier
Les Éditions du Typhon, Juillet 2025, 280 p., 22€
ISBN : 978-2-490501-70-0

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Les éléments de John Boyne, noir tissage du destin

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Dans son roman Les éléments John Boyne reprend la théorie de l’antiquité selon que la matière de l’univers était composée de quatre éléments : l’eau, la terre, le feu et l’air. Cela lui permet de mettre en scène quatre personnages qui se croisent ou s’affrontent autour de la thématique de l’abus sexuel et de tout ce qui peut en dériver.

Vanessa se réfugie dans une petite île de Cornouailles  pour mettre à distance le séisme qui a ravagé la vie de sa famille. Aurait-elle pu empêcher le désastre si elle avait compris l’appel au secours de sa fille Emma ?

Non, balbutiai-je d’une voix éteinte tout en secouant la tête, refusant d’admettre ne serait-ce qu’un instant que ce qu’elle suggérait était possible. Non, c’est faux. Il ne ferait jamais ça. Impossible. Tu te trompes. Il ne ferait jamais une chose pareille à sa propre fille. Il l’aimait. Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Mais bon sang, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? (p.104)

Evan quitte l’île en même temps que Rebecca. L’adolescent fuit la honte que lui vaut son homosexualité. Il fuit son père qui voit en lui un grand footballeur alors qu’il rêve de devenir peintre. Mais la réalité le rattrape, il se retrouve avili lorsqu’il se prostitue, devient footballeur. Lorsqu’il se retrouve accusé de complicité dans un viol qu’il a filmé, sa vie bascule.

La docteure Freya Petrus, cheffe de service des grands brûlés, a subi de graves sévices lorsqu’elle avait douze ans de la part d’ados de quatorze ans. Elle ne peut s’empêcher de s’intéresser aux garçons de quatorze ans.

Il n’a rien à craindre. C’est plutôt moi qui pourrais avoir peur.

Après tout, un médecin spécialiste des grands brûlés devrait savoir qu’il vaut mieux ne pas jouer avec le feu. (p.267)

Aaron Umber ne s’est jamais remis de son viol, lorsqu’il avait quatorze ans, par une femme adulte et cela a contribué au naufrage de son couple. Il part avec son fils Emmet, quatorze ans, rejoindre son ex-femme Rebecca sur l’île où son ex-belle-mère Vanessa a voulu être enterrée.

Voici la trame de ce roman qui démontre que tout est lié alors que les éléments sont indépendants. En fait, que l’on change d’époque, de lieu, de statut, si l’on a vécu quelque chose de terrible cela nous poursuit, avec son lot de culpabilité et d’impossibilités à avancer.

Chaque récit semble indépendant, mais le lecteur comprend vite qu’il est pris dans une toile. Cette impression est décuplée par le choix de l’auteur de faire s’exprimer le héros de chaque récit à la première personne, supprimant toute distance pour le lecteur. C’est particulièrement éprouvant et dérangeant concernant l’élément feu qui nous brûle et nous glace tout à la fois. Le terrible passé d’un criminel excuse-t-il ses crimes ? La violence se retrouve à différents endroits du roman, et la haine, et la cruauté. Mais l’amour aussi, avec des personnages lumineux comme le prêtre nigérian de l’île, dont le prénom Iféchi signifie « lumière de Dieu ».

Dans ce roman où présent et passé s’entremêlent parce que nos vies sont tissées de tous ces fils, même ceux que l’on voudrait enlever, culpabilité, remords et impuissance ne peuvent être contrebalancés que par l’amour, et la fin du roman laisse entrevoir une lumière.

Tous les éléments se mêlent pour revenir à l’eau primordiale, comme une chaîne dont il faut se libérer mais accepter la réalité.

Les éléments
John Boyne
JC Lattès, août 2025, 512 p., 23,90€
ISBN : 9 782709 674300

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Les tribulations de Jonathan Coe face au Brexit

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Benjamin, Doug et leurs amis du club qu’ils avaient créé lorsqu’ils avaient vingt ans, ont d’abord traversé les années Thatcher dans Bienvenue au club, puis nous les avons retrouvés quadragénaires et confrontés aux années Tony Blair dans Le Cercle fermé.

Dans Le cœur de l’Angleterre les voilà quinquagénaires et confrontés au Brexit. Les mêmes personnages, de roman en roman, avec comme fil conducteur le temps qui passe et l’évolution de l’Angleterre. Chaque fois un moment de crise, que ce soit pour leur pays ou pour eux-mêmes. Que faire de sa vie, dans le premier opus, crise de quarantaine dans le deuxième, et maintenant celle de la cinquantaine, quand chacun cherche avec plus ou moins d’angoisse comment aborder les prémices de la vieillesse.

Après les bouleversements et les heurts des décennies précédentes, leur pays est au bord du fiasco et le Brexit se profile à l’horizon sans que personne, parmi les intellectuels, ne le voient arriver.

Comme dans les précédents romans de la série, Benjamin, sa famille et ses amis sont attachants et la description de leurs avanies amoureuses, familiales et professionnelles est savoureuse. So british, pourrait-on dire, avec son lot de situations cruelles, dérangeantes ou improbables. Mais le plus improbable, dans ce texte qui commence en avril 2010, c’est que personne n’ait pressenti le ressentiment des classes populaires envers les classes dirigeantes, incapables de résoudre les problèmes du pays. Jonathan Coe montre très bien la montée du nationalisme, le sentiment d’être envahis par les étrangers, les difficultés de nombreux Anglais qui n’arrivent pas à vivre décemment. Continuer la lecture

Le cœur de l’Angleterre
Jonathan Coe
Trad. de l’anglais par Josée Kamoun
Gallimard, août 2019, 560 p., 23€
ISBN : 978-2-07-282952-9

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L’homme de Berlin, polar historique plus que noir

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Avant la guerre Gregor Reinhardt était un des détectives de la Kripo, la police criminelle de Berlin. Désormais capitaine du contre-espionnage, il doit enquêter sur un double homicide, celui de Marija Vukic, une journaliste bosniaque proche des Oustachis et celui d’un officier allemand, Stefan Hendel, dans la villa de Marija à Sarajevo.

Nous sommes en mai 1943, plongés très vite au milieu de l’imbroglio des différentes factions de l’époque. Le pouvoir en Bosnie a été confié par les nazis à leurs alliés croates oustachis. Ces fanatiques mènent une politique de massacres sur les populations serbes, les Juifs et les tziganes. Cette cruauté institutionnalisée n’empêche pas les Partisans de Tito de gagner du terrain. Ajoutez à cela que la délicate enquête confiée à Reinhardt survient au beau milieu de l’Opération Schwartz, la nouvelle offensive allemande anti-Partisans, et vous aurez un aperçu de ce qui vous attend.

Bienvenue dans l’univers glauque de cette poudrière balkanique, où le capitaine du contre-espionnage Gregor Reinhardt devra enquêter sans s’aliéner la Feldgendarmerie, l’Abwehr, la police oustachi ou les Partisans. Continuer la lecture

L’homme de Berlin
Luke McCallin
août 2020
Folio policier, traduit de l’anglais par Laurent Bury, 624 p., 8,70 €
ISBN : 978-2-07-079403-4

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Sourires de loup, Zadie Smith déchiquète la société anglaise

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Sourires de loupVoici un pavé jeté dans la mare de la littérature anglaise en 2001 par une jeune auteure de vingt-cinq ans, de père jamaïcain et de mère anglaise, dont c’était le premier roman.

Pavé au sens propre, parce qu’il fait voler en éclat le mythe de l’intégration, et pavé littéraire de plus de 550 pages qui manie l’humour anglais, le parler jamaïcain, l’argot londonien, les lamentations anglo-indiennes et le snobisme bourgeois : un véritable défi pour le traducteur Claude Demanuelli !

Dans cette saga multiethnique très dense, pleine d’humour et d’émotion, de finesse et de cruauté, on suit deux familles liées par l’amitié indéfectible entre l’Anglais Archi Jones et le Bangladais Samad Iqbal qui se sont rencontrés pendant la seconde guerre mondiale et qui sont liés par un pacte de sang. Trente ans après la fin de la guerre, ils se retrouvent à Willesden, près de Londres, et on suit leur évolution et celle de leur famille respectives pendant presque la même durée.

Ce roman-fleuve s’inscrit dans un contexte historique précis, quand l’Angleterre peine à intégrer harmonieusement tous les peuples de son ancien empire et à admettre son déclin. Zadie Smith a réussi pour son premier roman une fresque d’une surprenante maturité et d’une densité étonnante. Chacun des personnages – et ils sont nombreux – possède une véritable identité : pas de silhouettes hâtivement bâclées, mais des vraies personnes, attachantes ou inquiétantes, solidement arrimées à l’histoire. Continuer la lecture

Sourires de loup
Zadie Smith
trad. de l’anglais par Claude Demanuelli
Gallimard, juillet 2001, 544 p., 23,30€
ISBN : 2-07-075806-0

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