Viviane et Nicolas

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« Viviane et Nicolas ». Je crois que j’ai toujours prononcé leurs prénoms d’une traite, sans virgule, sans souffle entre les deux tellement ils ne faisaient qu’un.

Nous nous sommes rencontrés assez tard, happés par le quotidien, l’éloignement géographique et le silence qui s’établit de part et d’autre au fil du temps et de l’oubli. La vie n’attend pas, il faut avancer, on n’a pas le choix. Puis le chemin ralentit, la pente augmente et se fait caillouteuse, on se retourne alors sur tous ces embranchements que l’on n’a pas empruntés, tous ces cheminements que l’on a négligés, et les cousins oubliés réapparaissent, le lien se recrée comme si nous nous étions quittés la veille. Comment avons-nous pu vivre toutes ces années sans nous rencontrer, sans être émus par l’entité « Viviane et Nicolas » ?

La chaleur de leur accueil dans leur petite maison, jamais je ne l’oublierai. Pas plus que l’harmonie qui se dégageait de leur couple. Il est de bon ton de murmurer « C’est magnifique » en apprenant qu’un couple s’aime depuis un demi-siècle, mais on dit cela de la même façon que « enchanté », c’est juste une formule : comment peut-on s’aimer si longtemps, impossible, c’est une façade, cela ne se fait plus…

Comme c’est triste, ce désenchantement  !

Ces deux-là étaient tombés amoureux à quinze et seize ans et ne s’étaient plus quittés. Ils ont eu quatre enfants, des petits-enfants, des amis, des soucis de travail et de santé. Mais toujours à deux pour gérer ce qu’il arrivait. Toujours deux pour offrir aux autres de l’amour, tant celui-ci se multiplie plutôt qu’il se partage.

Les yeux d’un bleu intense de Nicolas ne quittaient pas beaucoup Viviane, et Viviane parlait aux uns et aux autres, mais son point de repère, son ancrage, c’était Nicolas. Quelle harmonie entre ces deux-là, quelle chaleur dans ce couple porté par la générosité ! Leur aide à la petite sœur de Viviane atteinte d’une atroce maladie, leur soutien à ses filles, à son mari, jusqu’au bout, quoi de plus normal de soulager la croix de la cadette, quoi de plus normal de toujours être là pour les autres, enfants, petits-enfants, amis, cousins.

Il n’y avait rien de normal dans cette immense générosité, il n’y a rien eu de normal dans la maladie de Nicolas. Il en parlait avec légèreté, tout allait bien, super, il était en pleine forme.

Et puis la mort d’un choc septique, pendant une opération qui ne l’inquiétait pas.

— Nous avons eu le temps de nous dire que nous nous aimions, a dit Viviane au téléphone d’une voix brisée.

Et les enfants qui se relaient pour ne pas laisser maman seule, les enfants qui s’occupent de toutes les démarches obscures à celle qui est en plein désarroi après la perte du pilier de sa vie.

Viviane et Nicolas. Il va falloir apprendre à dire seulement « Viviane », à suspendre ce « Et N… » naturel comme le chant d’une fontaine.

Mais la source s’est tarie. Devant ce silence impossible à masquer, tout n’est que bruissement d’affection, bras qui enserrent Viviane qui maigrit, maigrit, impossible à réchauffer. Elle sourit d’un pauvre sourire dans son visage émacié, « J’ai perdu ma moitié » dit-elle pour justifier son effrayante perte de poids.

Les enfants sont toujours là, ils se relaient, ils sont inquiets, elle comprend. Se force à manger. Se force à avancer. Sans celui qui n’est plus là mais pourtant l’accompagne, elle s’habitue à ce manque et à cet accompagnement. Elle doit continuer le chemin, portée par ceux qui ont besoin d’elle, ceux à qui elle veut continuer de donner. Elle avance malgré le gouffre. Elle recommence à danser, parle de tous ceux qui l’entourent d’une façon ou d’une autre, toujours le mot « merci » à la bouche, en oubli total du « je ». Elle continue, elle avance, ne se mure pas dans le chagrin, toujours à l’écoute des autres, comme ils ont toujours fait avec Nicolas.

« Viviane et Nicolas », cela ne peut pas mourir, malgré les déchirements de la vie.

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