Entre humains et machines : les robots

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Le professeur Hiroshi Ishiguro de l’université d’Osaka est célèbre dans le monde entier. Dans une autre vie le scientifique à l’éternel blouson de cuir noir voulait être peintre. Il a toujours été fasciné par le corps humain, mais désormais il entend créer des robots les plus proches possibles de la réalité humaine.

clone HiroshiEn 2005 son robot-clone a sidéré le monde entier et a fait du professeur Ishiguro une star des médias.

Geminoïd H1, ce robot copie conforme à l’original, suscite d’abord le malaise : même grain de peau, mêmes mains, mêmes cheveux. Le professeur a poussé le désir de perfection jusqu’à utiliser ses propres cheveux pour les implanter sur le cuir chevelu de Geminoïd H1. La peau de silicone élastique, les cheveux noirs à la coupe si semblable à celle du professeur, les mains si parfaitement conformes quoique immobiles, tout égare le spectateur. Qui est le vrai Hiroshi Ishiguro ? Lire la suite

« Dépasser la réalité », un Japon doux-amer

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« Dépasser la réalité » C’est la devise de la société Family romance à Tokyo. Cette entreprise procure contre rémunération des acteurs professionnels qui prennent n’importe quel rôle dans la vie privée des clients de l’entreprise. Cela va du rôle de père, parfois durant de longues années, à celui de mari, d’amant ou tout autre demande n’incluant aucun crime. Les contacts sexuels sont interdits, tout comme l’investissement affectif, déontologie oblige. Les acteurs et leurs clients suivent un programme très structuré.

Les clients doivent remplir un formulaire très précis indiquant leurs préférences, et les questions vont très loin dans la constitution du personnage. De son côté, l’acteur choisi dispose d’un manuel pour toutes les situations possibles auxquelles il peut être confronté dans son rôle. On imagine que l’outil de travail s’est étoffé au fil du temps et des cas de figures, l’agence Family romance existant depuis huit ans.

Tokyo
                                                Tokyo, photo Claude Béguin

L’entretien du fondateur de l’entreprise, Yuichi Ishii, avec un journaliste de The Atlantic, un journal de Washington, est relayé cette semaine par Courrier International. Yuichi Ishii raconte certaines situations cocasses ou douloureuses, d’autres typiquement nipponnes, comme lorsqu’un employé doit se répandre en excuses pour une erreur commise. Un acteur prend la place du fautif, et nous, spectateurs, nous nous retrouvons dans le film tiré du livre d’Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements. La même scène ritualisée de la personne agenouillée, humiliée, insultée, la même violence.
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Au revoir là-haut, guerre, crapules et excès

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Au_revoir_la-haut

Si ce n’est déjà fait, le roman de Pierre Lemaitre Au revoir là-haut ayant connu un succès phénoménal, je ne saurai trop vous encourager à le lire avant la suite qui connaît en ce moment un énorme battage médiatique. Vous vous trouverez plongé dans l’atmosphère parfaitement bien rendue de l’immédiat après-guerre. La grande, celle de 14-18.

Lorsque le roman débute, la guerre n’est pas tout à fait terminée. Lors de la dernière attaque française contre l’ennemi, attaque suscitée par la fureur des Poilus devant les Boches qui ont exécuté deux éclaireurs, le soldat Albert Maillard se rend compte que les soldats ont été abattus dans le dos. Il comprend aussitôt que c’est l’officier commandant, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle – abrégé en Pradelle par les soldats – qui est responsable de ces meurtres. Ce dernier pousse Albert dans un cratère de bombe où le malheureux est vite enseveli sous les giclées de boue provoquées par une autre bombe. Surgit alors un autre soldat, Édouard Péricourt, qui sauve Albert mais voit la moitié de son visage emportée par un éclat d’obus.

En cinquante pages, les trois personnages principaux sont campés : le petit comptable Albert, l’artiste grand bourgeois Édouard et l’arriviste noble sans scrupules Pradelle. On entre dans le vif du sujet, fort bien documenté. La gabegie de l’immédiat après-guerre, les gueules cassées et leur impossible retour à la vie civile où on les a remplacées, tout est là, y compris la douleur des familles. Lire la suite

Au revoir là-haut
Pierre Lemaitre
Albin Michel, août 2013, 576 p., 22,50€
ISBN : 9782226249678

La caissière au regard vide

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Elle me poursuit depuis quelques semaines.

C’était pendant la période des fêtes. Nous nous répétons comme toutes les années que cette fois, promis, juré, nous ne participerons pas à cette débauche qui nous écœure. Trop de tout qui ne fait même pas plaisir face à trop de rien dont on chasse d’un revers de la main la mauvaise conscience, trop de vide enrobé dans des chants sirupeux et obsédants d’une enfance fantasmée, trop plein d’objets et de nourriture dans la galerie marchande, et toujours la musique lancinante, et les décorations, et le personnel attifé d’un bonnet de père Noël.

Mais le glissement est insidieux. La musique pénètre malgré tout dans la tête, Joyeux Noël, Mon beau sapin, Douce nuit, les Noëls de Disneyland deviennent des souvenirs personnels. Reconstruction, manipulation. Plus c’est grossier et plus ça marche.

Guirlandes à foison, jouets, exposition de foies gras, de saumons fumés EXCEPTIONNELS, sans oublier le bœuf DE CONCOURS à la boucherie. À moins d’une force d’âme surprenante, une fois, deux fois, on glisse dans le caddie ce que l’on avait décidé d’ignorer. Il y aura du monde, les enfants viennent de loin, il faut bien les gâter…

Le caddie était plein et les files d’attente aux caisses s’allongeaient. Sauf une, la dernière contre le mur, seulement deux personnes devant nous. Mon conjoint file comme l’éclair, il a toujours tout fait comme s’il avait le diable aux trousses et je peine à le suivre. Depuis toujours.

Là, j’avais le temps. La caissière travaillait lentement. Typait chaque article comme si elle découvrait le maniement de sa caisse. Encaissait de la même façon. Nous commencions à éprouver un sentiment étrange, ce n’était pas de l’irritation, plutôt un malaise, avec la troublante impression que la personne juste devant nous éprouvait la même chose. Lorsque ce fut notre tour, nous avons compris : c’était le regard. Aucune lueur, une absence de vie totale. Un bonjour mécanique, même pas de la fatigue devant la période la plus chargée de l’année, ou de l’irritation devant le tapis roulant où les articles entassés menaçaient de s’effondrer, non, du vide face au trop-plein. J’étais en train de récupérer mon ticket lorsque mon mari est parti en trombe avec le chariot. Comme d’habitude. La caissière le regardait, toujours ces yeux vides qui suscitaient un intense malaise. Je me suis sentie obligée de justifier cette rapidité :

— Il fait toujours comme ça, il ne sait pas aller lentement.

— Pourquoi aller vite ? On a tout le temps, le temps…

J’ai acquiescé avant de m’enfuir, poursuivie par ces yeux morts. C’était comme si la vie avait déserté cette femme. Quel malheur avait fondu sur elle ? Quelle difficulté matérielle l’obligeait à se trouver là, en pleine grand-messe de la consommation? La solitude qui devait être la sienne était accentuée par l’ostracisme dont elle était victime. La dernière caisse un peu cachée, près des portes de sortie, près du froid.

Lorsque je suis revenue dans le supermarché, j’ai cherché malgré moi la caissière au regard vide. Elle n’était pas là.

L’art de perdre, roman de la désillusion post-coloniale

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L'Art de perdreVoilà un beau roman, intense, loin des bavardages et des récupérations historiques commodes (et payantes). Voilà un roman qui ne pouvait pas plaire à tous puisqu’il reconstitue l’histoire d’une famille de harkis à travers trois générations, et bien sûr, à travers celle-ci, l’histoire de la décolonisation de l’Algérie et la façon dont la France a traité ceux qui l’avaient servie. Ce roman ne pouvait donc obtenir le prix Goncourt, malgré sa force et sa vérité. L’histoire ne se répète pas, vraiment ? La France a refusé il y a peu le droit d’asile à des interprètes afghans dont la mort était assurée s’ils restaient dans leur pays.

Alice Zeniter, l’auteur de L’Art de perdre, a obtenu le Goncourt des lycéens, et je pense qu’elle peut se glorifier d’avoir touché la jeunesse plutôt que les débatteurs trop bien nourris du prix Goncourt.

Pour Ali, la vie commence par un coup de chance qui va lui apporter la fortune, mais Ali est philosophe :

Mektoub. La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables.

Le futur d’Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j’écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses. Il demeure à jamais incapable d’incorporer au récit de sa vie les différentes composantes historiques, ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qui feraient de celui-ci une porte d’entrée vers une situation plus vaste, celle d’un pays colonisé, ou même – pour ne pas trop en demander – celle d’un paysan colonisé.

C’est pour cela que cette partie de l’histoire, pour Naïma comme pour moi, ressemble à une série d’images un peu vieillottes (le pressoir, l’âne, le sommet des montagnes, le burnous, l’oliveraie, le torrent, les maisons blanches accrochées comme des tiques au flanc de pierres et de cèdres) entrecoupées de proverbes, comme des vignettes cadeaux de l’Algérie qu’un vieil homme aurait cachées çà et là dans ses rares discours, que ses enfants auraient répétées en modifiant quelques mots et que l’imagination des petits-enfants aurait ensuite étendues, agrandies, et redessinées pour qu’elles parviennent à former un pays et l’histoire d’une famille.

C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. (p. 22-23)

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L’art de perdre
Alice Zeniter
Flammarion, août 2017, 512 p., 22 €
ISBN : 978-2-0813-9553-4