Salina, la trame usée des procédés de Laurent Gaudé

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salina-Voici revenue la saison des prix, et Laurent Gaudé figure avec son roman Salina sur la liste de certains parmi les plus prestigieux. Nul doute qu’il sera récompensé par l’un ou l’autre, c’est un si bon candidat : une écriture superbe, un auteur sympathique, une histoire lointaine, entre mythe et mouture héroïque.

L’écriture se déploie avec une ampleur à nulle autre pareille. Je l’avais découverte, subjuguée, lors d’une représentation théâtrale de La mort du roi Tsongor. J’avais retrouvé ce souffle épique dans Pour seul cortège. Dans Salina on retrouve les mêmes ingrédients : la mort, la recherche de la paix, la cruauté. Lire la suite

Salina
Laurent Gaudé
Actes Sud, octobre 2018, 160 p., 16,80 €
ISBN : 978-2-330-10964-6

Les enfants perdues de l’Angleterre

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CausetteJ’ai déjà dit ailleurs tout le bien que je pense du magazine Causette. J’ai parlé de l’humour qui se dégage de nombre d’articles, humour qui n’exclut pas le sérieux du propos et de la documentation. Dans chaque magazine, au moins une enquête de fond ou une interview fouillée d’une femme impliquée dans le monde contemporain. Pour son reportage « La série qui brise le silence », la journaliste Virginie Roels a été envoyée par Causette à Rochdale, cette petite ville industrielle sinistrée près de Manchester, où des hommes de la communauté pakistanaise ont transformé des adolescentes fragiles en objets sexuels et les ont obligées à se prostituer.

L’équipe de la BBC a mis trois ans pour approcher certaines victimes, et a raconté ensuite l’histoire de trois d’entre elles dans la série Three girls, emblématique des quarante-sept victimes recensées à l’époque du procès qui a eu lieu en 2012. Cette série a eu un retentissement énorme en Angleterre, parce qu’elle n’était pas inspirée de faits réels, mais relatait ces faits le plus minutieusement possible. D’autres victimes se sont mises à parler. L’Angleterre a pris alors conscience de la façon dont les instances judiciaires, sociales et policières avaient traité les victimes.

La série de la BBC a été diffusée sur Arte en juin 2018.

À Rochdale, depuis la diffusion, en mai 2017 sur la BBC, de la série Three girls, qui retrace fidèlement le calvaire de trois de ces gamines, pas un jour ne se passe sans que de nouvelles victimes se fassent connaître. Lors du procès, en 2012, quarante-sept victimes avaient été identifiées. Elles sont aujourd’hui plus de trois cents. En juillet dernier, la municipalité a lancé un appel à témoignages, mis en place un numéro vert, envoyé des agents dans les rues, les écoles, pour les encourager. Un peu tard…

Un peu tard, en effet, pour des faits qui avaient été signalés huit ans plus tôt par l’assistante sociale Sara Rowbotham :

Dès 2004, j’ai alerté ma hiérarchie, celle des services sociaux, ainsi que celle de la police, en leur disant que ces jeunes filles étaient en danger imminent, qu’elles étaient manipulées et abusées.

Personne ne fera rien. Ne pas faire de vagues, ne pas rajouter au chômage et à la misère économique un conflit racial. Car les agresseurs sont des Pakistanais, et les victimes de onze à seize ans, rappelons-le, des gamines « à problèmes ». Lire la suite

La foire aux enfants de Barcelonnette

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Je ne suis pas généalogiste, mais je lis avec plaisir les Rameaux (le bulletin d’information du Centre Généalogique de Savoie) qui est une mine de faits et de collections de Vies minuscules que n’aurait pas renié l’écrivain Pierre Michon, des vies qui rejoignent souvent l’Histoire avec une H majuscule.

Dans les Rameaux d’octobre (n° 84), la responsable de l’antenne du Chablais, Annie Teuma, raconte l’histoire de son aïeul qui a quitté sa famille piémontaise lorsqu’il était enfant. Au passage (p. 29), elle cite un extrait du livre de Romain Rainero, Les Piémontais en Provence :

… le problème des mineurs piémontais dans l’émigration vers la France […] ne débute pas avec la véritable émigration de masse. Il prend ses racines dans une très ancienne habitude de « louage » des enfants qui, lors des migrations saisonnières classiques, caractérisait cette forme d’expatriation enfantine. Ici, nous ne parlons pas de jeunes gens, mais bien d’enfants dont l’âge est compris entre 5 et 13 ans. La foire de Prazzo, en Italie, et Barcelonnette, en Haute-Provence, étaient les centres de cette pratique de « louage ». En temps normal, une véritable « foire aux enfants à louer » s’y tenait, peu avant Pâques, autour du 20 avril.

Les enfants arrivaient de toutes les régions du Piémont et par tous les moyens, mais le plus souvent à pied à travers les montagnes italiennes, par familles entières. Une fois arrivés, les parents les cédaient pour plusieurs mois – jamais moins de six – aux éleveurs ou autres. Leurs services étaient rémunérés pour une somme donnée aux parents et qui pouvait osciller de 80 à 100 francs. […]

PiémontaisDans un autre texte,  Romain Ronairo donne la source de son travail, à savoir une enquête  effectuée par des experts mandatés en 1877 par le sénat italien pour connaître les conditions de vie des paysans italiens dans leur ensemble. Celle-ci a duré pendant plusieurs années et dresse un tableau précis de la vie rurale ; l’auteur a utilisé ce qui concernait la ruralité piémontaise, deux volumes tout de même… Lire la suite

Fais de moi la colère : imprécations bibliques, fulgurante beauté

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VillemotIsmaëlle est fille de pêcheur ; sa mère est morte à sa naissance et son père vient de se noyer sur le lac. Elle tombe amoureuse d’Ézéchiel, le mystérieux occupant noir du palais en ruine sur la colline. Ézéchiel est un condensé de fils de dictateurs africains, un mélange d’enfant-soldat, de monstre et de Christ  sanguinaire. Ils vont s’aimer malgré l’hostilité de la population. Le jeune homme n’est pas là par hasard : il est venu pour tuer la bête monstrueuse qui se nourrit des cadavres qui flottent sur le lac. Car c’est l’Apocalypse au bord du lac Léman envahi par d’innombrables cadavres…

Sommes-nous dans un livre fantastique ? Pas vraiment. Pas seulement.

Fais de moi la colère est un livre étrange, un livre qui tient de l’imprécation, un livre dérangeant, excessif et poétique. Un livre dont le très beau titre m’a séduite et qui trouve sa justification dans le texte, vers la fin du livre, p. 253-254 :

— Ô Christ, écoute ma prière de nègre, en ce soir. Ton soleil disparaît, tu le vois comme moi ; le lac est devenu une flaque sans vie. Mais toi, tu marches sur la mort, ô Christ. […] Écoute ma prière, ô toi Christ des Nègres.

— Je te prie en ce soir où la boue a monté, en ce soir où leurs morts ont fini de crever la surface. Regarde toute cette vase, mon dieu, mon frère. Regarde ce qu’ils ont fait. Je te prie en ces jours où ils rendent leur culte à Mammon, où ils sacrifient au veau d’or, où ils se vautrent – greed, greed. Regarde cette fosse où se déversent leurs sépulcres blanchis. […]

— Et pour moi qui te prie, ô toi Christ des Nègres, pour moi, qui te supplie, accorde la colère. Endurcis ma fureur, enflamme mon sang, le sang rouge sous ma peau, rends-le redoutable ;

— Je serai le fléau, mon frère, mon dieu frère, dont tu n’as pas voulu pour toi-même. […]

— Fais de moi le bras vengeur, mon frère, toi qui ne te venges pas ; et je pourrai pointer mon doigt, mon arme sur le front de ceux qui te blasphèment. Ceux qui cèdent à la rapacité. Qui sont la proie de la fosse.

— Fais de moi la colère. Ton chien resplendissant.

— Ô Christ, toi qui marches sur la fosse, toi qui es la douceur pour le juste et même pour le méchant, fais de moi la colère.

Cet extrait donne un aperçu du style de l’auteur dans ce roman ; d’ailleurs peut-on vraiment parler de roman dans ce cas précis ? Lire la suite

Fais de moi la colère
Vincent Villeminot
Les Escales, août 2018, 288 p., 17,90 €
ISBN : 978-2-36569-340-0

Le mendiant de Braga

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Cela se passait en avril à Braga, magnifique cité baroque du Portugal.

Nous avions quitté la vieille ville où nous logions pour aller visiter le Sanctuaire du bon Jésus du Mont, célèbre lieu de dévotion et de pèlerinage. Les quartiers modernes se succédaient et nous descendions une très longue rue en pente lorsque, au loin, quelque chose d’étrange a attiré mon regard, comme une danse, et bien vite je me rendis compte que c’était un homme qui marchait.

Tout en bas sur le trottoir, il avançait très vite, projetant une jambe, équilibrant avec un bras, puis l’autre, le tout avec une vigueur peu commune. Lorsque nous sommes passés devant lui, il montait toujours, face au soleil, baigné de lumière, avec sa démarche difficile, mais sa vivacité, mais son entrain. Il avançait très vite et je n’avais pu me rendre compte que d’une chose : il était jeune et plein de joie de vivre.

Nous avons visité le sanctuaire : colline grandiose et escarpée, jardins baroques, jardins romantiques, escalier interminable, église imposante, etc. Le soleil du matin n’avait été qu’une fugitive espérance, et les nuages étaient revenus.Bon JesusNous avons photographié des jeunes filles en noir rieuses accompagnées d’une femme plus âgée à la cape bardée de badges. Nous avons été surpris par cette atmosphère étonnante des confréries (Braga est célèbre pour ses confréries) où tout le monde danse et fait de la musique.confrérie Lire la suite