Une femme drôle : Zouc, double de Maryline Desbiolles

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Une femme drôleCe petit livre si dense, si personnel de Maryline Desbiolles me trouble profondément.

L’auteur découvre l’artiste suisse à la télévision durant son enfance, dans les années 70, télévision en noir et blanc, Zouc tout en noir devant un rideau blanc, Zouc, de son vrai nom Isabelle von Allmen, née en 1950 dans le canton de Berne. Zouc, l’artiste si singulière qui suscite le rire ou le malaise, ou les deux à la fois. Une artiste peut-être destinée aux femmes, tant elle leur parle d’elles à toutes les étapes de leur vie.

Zouc, cette comédienne étrange, pourvue d’un accent suisse et d’une voix capable de monter très haut dans les aigus lorsqu’elle se livre à l’une de ses incarnations : en scène, elle est à la fois la petite fille capricieuse, la mère exaspérée, la maîtresse d’école, la paysanne du Jura… Zouc, drôle à faire peur.

Lisez attentivement la magnifique quatrième de couverture qui est un condensé de ce livre attachant et déroutant. Lire la suite

Une femme drôle
Maryline Desbiolles
Éditions de l’Olivier, octobre 2010, 80 p., 11,20 €
ISBN : 9782879297224

Reconnaissance, le livre universel de Pierre Péju

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ReconnaissanceLire Reconnaissance de Pierre Péju, c’est pénétrer dans un pays dont on aurait oublié les paysages et les retrouver grâce à la clarté et  la netteté cruelle du style, la beauté de l’agencement des mots. Nous voilà enfin en pays de connaissance ou de re-connaissance, rivière douce et cruautés diverses, paysage enchanteur ou angoissant, nous voilà revenus dans notre pays, notre enfance chahutée ou cruelle, avec ses personnages improbables, mais chacun sait que la réalité dépasse la fiction.

L’argument de Reconnaissance paraît bien mince, comme un conte d’enfance surgi dans la vie d’un écrivain qui adorerait raconter des histoires. Voici ce que Pierre Péju écrit sur la quatrième de couverture : Lire la suite

Reconnaissance
Pierre Péju
Gallimard, janvier 2017, 368 p., 21 €
ISBN : 978-2-07-269735-7

Norma, opéra finlandais chevelu et confus

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De l’art de se laisser piéger par la quatrième de couverture… J’avais beaucoup aimé Avec joie et docilité de la Finlandaise Johanna Sinisalo, je me suis donc réjouie de découvrir Norma de Sofi Oksanen, également Finlandaise. La quatrième de couverture promettait le meilleur roman de l’année, j’aurais dû me méfier.

NormaAnita Ross s’est jetée sous le métro d’Helsinki, mais absolument rien ne laissait prévoir un geste désespéré, et sa fille Norma se lance dans la recherche de la vérité.

Un polar finlandais ? Un roman fantastique ? Un roman de société ? Un peu de tout cela à la fois. Le polar, c’est évident : une mort suspecte, des gens menaçants qui rôdent et la fille de la victime, Norma, qui enquête.

Norma est victime d’un hirsutisme très particulier : non seulement ses cheveux poussent à toute allure, l’obligeant à les couper plusieurs fois par jour, mais ils sont vivants. Ils ressentent des émotions, repèrent les maladies graves. Ils empêchent Norma de mener une vie normale. Voilà pour le côté fantastique.

L’enquête de Norma la mènera du trafic de cheveux (les siens !) pour femmes en quête de beauté capillaire à des fermes d’enfants, où des femmes misérables louent leur ventre pour que d’autres femmes puissent satisfaire leur désir d’enfant. Voilà pour l’aspect sociétal. Lire la suite

Norma
Sofi Oksanen
Stock, mars 2017, 396 p., 22 €
ISBN : 9782234081796

Lapins et autres lièvres à débusquer

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Dépêchons-nous, je suis en retard ! En retard, toujours en retard… dit le lapin blanc que suit Alice avant d’atterrir au pays des Merveilles.

C’est sûr, si nous parlons de Pâques, je suis en retard, mais pour les élections présidentielles ? Quel lapin va sortir du chapeau, ce dimanche ? Quel  pays des Merveilles truffé d’absurdité et de folie nous attend ?

J’ai eu envie de mettre en illustration non un lapin (délire chocolatier et nœud kitsch hélas dépassé), mais le lièvre de la Fondation Beyeler.

Le lièvre

Il est inquiétant, ce lièvre, un concentré de bronze, de puissance et de sauvagerie qui, du haut de ses deux mètres, crache indéfiniment un filet d’eau.

En réalité, lièvre et lapin appartiennent à la même espèce, et le lièvre est le plus peureux des deux. Il est associé à certaines expressions que l’encyclopédie Larousse de la fin du XIXe restitue savoureusement :

Mémoire de lièvre, qu’on perd en courant. Mémoire très courte, défaut de mémoire.

Lever un lièvre. Faire le premier une proposition : agiter le premier une question difficile.

Savoir où gît le lièvre. Connaître le secret, le nœud de l’affaire.

Le genre lièvre comprend 170 espèces dont le lièvre variable.

Céderais-je au délire obsessionnel actuel ? Je trouve que ces expressions un peu désuètes peuvent fort bien convenir à la période étrange que nous vivons. Un journal au nom de volatile lève des lièvres et sait fort bien où se niche le peureux animal. Sportifs ou pas, les citoyens perdent facilement la mémoire.

Dimanche sortira des isoloirs un lapin au gilet bleu et nous entrerons dans un autre pays. Il n’est pas sûr que les merveilles cachées dans son chapeau nous conviennent vraiment, quel que soit le mammifère rongeur.

Pour le plaisir, voici une dernière expression très connue concernant le lapin :

Poser un lapin. Primitivement, s’en aller sans payer. Par extension Ne pas tenir une promesse, un engagement spécial.

C’est sûr, quel que soit le résultat qui sortira des urnes, nous avons l’habitude des lapins.

L’amie prodigieuse II, remplissages et roueries d’auteur

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L'amie prodigieuse IINous nous sommes attachés à Elena et Lila, les deux amies d’enfance dans le premier tome de L’amie prodigieuse. Nous les avons quittées alors que Lila vient de se marier et que Elena poursuit le lycée, elles ont seize ans. Nous les retrouvons lors de ce deuxième volume pour les suivre jusqu’au moment où chacune aura trouvé une place si éloignée de l’autre dans l’échiquier social que l’on se demande comment leur amitié va survivre à ce grand écart sociologique.

C’est sans doute l’intérêt et l’astuce qui me fera lire le volume suivant, parce que là, vraiment, j’ai trouvé que ces 615 pages tenaient du remplissage. Les 238 premières pages nous racontent par le menu la vie quotidienne des deux amies : études et amour secret d’Elena pour le beau Nino Sarratore, le fils du volage journaliste chemineau et travaux dans la nouvelle épicerie de Stefano pour Lila. Déjà les fêlures entre les deux jeunes amies apparaissent :

Mon angoisse augmenta. Je dois lui raconter, me dis-je, que je ne vais plus à la fête, je dois lui dire que j’ai changé d’avis ! Bien sûr, je savais que derrière la Lila à l’apparence disciplinée qui travaillait du matin au soir, il y avait une autre Lila, nullement soumise : cependant, maintenant que je prenais la responsabilité de la faire entrer chez Mme Galliani, cette Lila rebelle m’effrayait davantage, et son refus même de se résigner me semblait de plus en plus destructeur. Que se passerait-il si, en présence de ma prof, quelque chose provoquait un de ses mouvements de révolte ? Que se passerait-il si elle décidait d’utiliser le langage qu’elle venait d’employer avec moi ? J’avançai avec prudence :

« Lila, s’il te plaît, ne parle pas comme ça… »

Elle me regarda, perplexe :

« Comment, comme ça ?

— Comme tu viens de faire ! »

Elle se tut un instant puis demanda :

— Je te fais honte ? »

(p. 199-200)

Ce passage illustre parfaitement l’ambiguïté de cette amitié de jeunesse quand les chemins choisis aboutissent à un énorme fossé, tout comme l’aspect destructeur de l’insoumission de Lila est appelé à la détruire elle-même.

Lila n’arrive pas à donner un fils à Stefano parce qu’elle est trop fragile. Elle part donc au bord de la mer à Ischia avec Elena, sa mère et sa belle-sœur, Pinuccia la femme de Rino. Très vite débarquent sur la plage Nino et son ami Bruno. Ce qui va suivre est évident,  il n’y a que la naïve Elena pour ne pas voir ce qui se passe sur cette plage. Deux cent cinquante pages pour un marivaudage, c’est long.

La suite, heureusement, est plus intéressante, la vie de la narratrice s’accélère, jusqu’à la révélation de l’écrivain qu’elle est devenue. La vie de Lila ressemble à une chute. Le beau Nino agit comme le père qu’il déteste, il la quitte, disparaît de sa vie et du livre avant de réapparaître à la toute dernière ligne. C’est ce qui s’appelle soigner son lectorat comme les feuilletonistes d’antan.

Le nouveau nom
Elena Ferrante
traduit de l’italien par Elsa Damien
Gallimard, novembre 2016, 622 p., 8,80 €
ISBN : 978-2-07-269314-4