Les Vies de papier, hommage à tous les passeurs de livres

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vies de papierMalgré son titre platement racoleur, ce livre n’est pas un hommage aux vies de papier mais à la littérature même et à tous ses passeurs. Cela commence par les écrivains qui sont souvent dépassés par leurs héros et sont amenés à écrire des phrases qui les confondent par leur vérité. Cela continue par les libraires et les traducteurs. Les libraires offrent l’objet livre dans leur établissement et les traducteurs permettent aux lecteurs qui ne connaissent pas la langue d’origine d’avoir connaissance d’une œuvre.

Aaliya a toujours habité Beyrouth, elle a 72 ans et les cheveux bleus, rapport aux modes d’emploi qu’elle ne lit jamais. Elle habite depuis cinquante ans le même immeuble, ne fraie avec personne. Personne de vivant, s’entend, parce que son univers est peuplé de livres envahissants. Ils remplissent une pièce entière, car Aaliya possède une passion secrète : elle traduit ses livres préférés en arabe à partir de traductions française et anglaise. Ses cartons de feuilles s’entassent, envahissent l’espace vital. La musique – surtout celle de Chopin – elle l’a découverte grâce aux livres. Aaliya l’élevée, celle au-dessus nommée ainsi par son père qui est mort très jeune, immédiatement remplacé par son frère dans le lit de sa mère, car une femme sans mari, ce n’est rien du tout. Une série de demi-frères suivra. Et déjà cette sensation d’éloignement, de rejet des autres :

Je suis le membre superflu de ma famille, son inutile appendice. (p24)

La femme inutile du titre anglais, An Unnecessary Woman.

Elle sera mariée très tôt à un mari impuissant qui la répudiera au bout de quelques années, la laissant dans l’appartement qu’elle ne quittera plus malgré les pressions diverses de sa famille. Elle ne se remariera pas, elle travaillera dans une librairie et très vite entreprendra l’œuvre de sa vie : les traductions de ses romans préférés.

Aaliya nous raconte sa vie avec un humour ravageur, dans le désordre, avec des circulations aléatoires dans le Beyrouth du présent et du passé :

Beyrouth est l’Elizabeth Taylor des villes : démente, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame. Elle épousera n’importe quel prétendant énamouré lui promettant une vie plus confortable, aussi mal choisi soit-il. (p.106)

Beyrouth est son point d’ancrage. Beyrouth et ses atroces guerres civiles, Beyrouth et ses injustices sociales, où on ne peut compter sur rien ni personne, où les traces de balles et les luxueux immeubles neufs côtoient les trous non comblés et les routes défoncées…

De son enfance nous ne saurons pas grand-chose, Aaliya peine à se souvenir de son père-oncle :

Lorsque je pense à lui, les yeux de ma mémoire sont atteints de cataracte. (p.23)

Un souvenir revient, plus tard, lorsque, tenant la belle-fille de la main droite et son fils de la main gauche, il intervertit les deux enfants lorsque la circulation devient dangereuse. Aaliya l’élevée mais moins que rien en tant que fille.

Aaliya subit les hautes et les basses marées des enfers du vieillissement. (p.62). Une vieillesse solitaire, parce que « l’élevée » ne veut surtout pas frayer avec les autres femmes de l’immeuble qu’elle appelle les sorcières, refusant les solidarités de femmes. Une vie sans mari, sans enfant, sans amie à part Hannah qui s’est suicidée des années auparavant. Elle contemple terrifiée la fin de vie de sa mère, ose un premier geste de compassion, déstabilise la forteresse dans laquelle elle s’est isolée.

La vieille dame avance dans Beyrouth, avec ses cheveux bleus et sa nostalgie ; elle transcrit souvent ses sentiments ou impressions par une citation, comme si les auteurs avaient déjà traduit dans leurs propres mots les expressions de sa vie, comme cette citation de Pessoa :

Ah ! C’est la nostalgie de cet autre que j’aurais pu être qui me désagrège et qui m’angoisse !

L’auteur dit ailleurs :

Nulle nostalgie n’est vécue avec autant d’intensité que la nostalgie de ce qui n’a pas eu lieu. (p.212)

L’auteur nous livre, avec sa vieille femme lectrice-libraire-traductrice un magnifique panorama de la lecture. Ce qui est écrit dans les livres ne concerne pas la vie des lecteurs : si on lit un documentaire sur les conditions dramatiques de vie de X, c’est bien au chaud dans un fauteuil, et même les héros fictifs ne nous atteignent pas toujours :

Quand je lis un livre, je fais de mon mieux, pas toujours avec succès, pour laisser le mur s’effriter un peu, la barricade qui me sépare du livre. J’essaye d’être impliquée. Je suis Raskolnikov. Je suis K. Je suis Humbert et Lolita. Je suis vous. (p.119)

Pourtant, lors d’une vraie découverte, c’est la vibration de la vie, le bonheur !

La beauté des premières phrases, le « Qu’est-ce que c’est que ça ? », le « Comment se peut-il ? », le coup de foudre comme au premier jour, le sourire de l’âme. Mon cœur commence à s’élever. Je me vois assise toute la journée dans mon fauteuil, immergée dans des vies, des intrigues et des phrases, enivrée de mots et de chimères, paralysée par la satisfaction et le contentement, lire jusqu’au sombre crépuscule, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer les mots, jusqu’à ce que mon esprit se mette à flotter, […] p.137.

C’est exactement ça. Cette allégresse et ce bonheur lorsqu’on découvre un grand livre. Ce qui justifie la chasse éperdue au grand auteur, loin du bla-bla des critiques qui ont pignon sur esprit. C’est ce que fait Aaliya, toujours à la recherche de textes hors des sentiers battus :

J’aime les outsiders, les fantômes errant dans les couloirs envahis de toiles d’araignées du château hanté où la vie doit être vécue. (p.222)

Le monde d’Aaliya s’effondre un jour d’inondation : tous ses manuscrits semblent perdus.

Joseph Roth termine La Fuite sans fin par cette phrase « Il n’y avait personne d’aussi superflu au monde. » Je me permets d’exprimer mon désaccord : personne dans le monde entier n’est aussi superflu que moi. […] Je suis celle qui n’a pas d’occupation, pas de désir, pas d’espoir, pas d’espoir, pas même d’amour-propre. (p.303)

L’auteur cite Alvaro de Campos, un des nombreux doubles de Pessoa :

Je ne suis rien

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde. (p.311)

Y a-t-il plus belle définition de la littérature ? Elle n’est pas nécessaire, elle ne sert à rien, mais elle est indispensable. Le traducteur Nicolas Richard et les éditions Escales chez qui ce très beau roman a été publié auraient été bien inspirés de respecter le titre originel du roman, An Unnecessary Woman, une femme peu nécessaire, une femme inutile, plutôt que ce très plat Les Vies de papier. Aaliya l’élevée n’est pas nécessaire, mais elle nous permet d’atteindre le rêve.

Bon, d’accord, je suis de mauvaise humeur. La faute à ce qui se trouve page 316 et qui n’a aucune place dans un travail de traduction qui se respecte, jugez plutôt :

C’est là qu’elle s’asseya. C’est là qu’elle tricota un foulard rouge pour son neveu, etc…

À ce stade là ce n’est plus une coquille, et dans un livre qui est un hommage appuyé aux traducteurs ! C’est d’autant plus irritant que le reste du roman apporte un vrai bonheur de lecture.

La quatrième de couverture n’est pas plus inspirée, réduisant l’héroïne à une vieille dame aux cheveux bleus faisant de la résistance à la culture ambiante et traduisant ses auteurs préférés, allez savoir pourquoi ils sont si connus. Où sont passés Coetzee et Yourcenar ? Danilo Kiš, Bruno Schultz et tous les autres dont les citations émaillent le texte ? L’auteur du roman a dû frémir devant la réduction drastique et conformiste des éblouissements littéraires de son héroïne.

C’est dommage car ce roman est tellement plus grand, plus profond que ce qui nous est proposé là. Malgré ces réserves, je vous recommande ce roman jouissif, drôle, émouvant, dans lequel vous vous reconnaîtrez, amis lecteurs… ainsi que nombre de vos peurs intimes.

Rabih Alameddine a obtenu le prix Fémina étranger 2016, un prix amplement mérité.

Les Vies de papier
Rabih Alameddine
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard
Les Escales, août 2016, 329 p., 20,9 €
ISBN : 978-2-36569-206-9

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