Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Le salon du livre de Genève 2012

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C’est une première pour moi. Les Editions Cabédita fêtent cette année leur quart de siècle, et beaucoup de livres sont exposés, ce qui laisse peu de place pour les écrivains chargés de dédicacer leur ouvrage !

Eric Caboussat et mes compagnons de dédicace

Sur le présentoir à droite, la biographie de Louis Favre, avec la photo bien connue de Christ souriant et farceur.

L’éditeur au premier plan ne rigole pas : le salon est une grosse foire avec des enjeux financiers.
Les auteurs, insouciants, se contentent de sourire naïvement.
 
Vers les  quinze heures, le sourire se fait crispé: la conférence sur Louis Favre approche…

Le « Petit Littéraire » est en fait un espace genre presqu’île coincée entre deux puissants fleuves de spectateurs (?) en marche.

Très vite certains s’arrêtent, quelques uns repartent, d’autres restent, qui me demanderont une dédicace, plein d’émotions dans la voix. Mon écriture tremble, je rature, troublée par la violence du ressenti face au destin de Louis Favre, mort fusillé à trente-trois ans par amour des autres et de son pays.
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La résurrection de Marianne

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Le choc des soins intensifs.

– C’est la première fois que vous venez la voir ? Alors vous ne savez pas… On va vous expliquer…

Bientôt je me trouve caparaçonnée dans une tenue verte comme si j’allais opérer un grand malade, me voilà propulsée personnage d’une série médicale alors que je venais rendre visite à mon amie Marianne. Blouse soigneusement fermée dans le dos. Gants chirurgicaux. Masque qui me remonte jusqu’aux yeux et me fait pleurer.

– Elle est très contagieuse, il ne faut pas que vous repartiez avec ça, ce serait un drôle de cadeau pour votre famille.

Marianne est pliée en deux dans son lit. Des tuyaux partout, un œil fermé, on lui a fait une trachéotomie, sa glotte est paralysée, elle est sortie du coma il y a très peu de temps. Elle ne peut pas parler, des cordes vocales sont paralysées, elle communique par l’intermédiaire d’un bloc sur lequel elle écrit comme elle peut.

Ce bloc : les phrases se chevauchent, les expressions confuses, les mots douloureux de la stupeur, les mots courageux de qui veut communiquer et ne pas perdre contact avec le monde des vivants.

« Comment vont les enfants ? » écrit-elle.

Je lui réponds et la conversation s’engage derrière le masque, un échange entre celle qui souffre et l’autre, son amie, dans l’effroi de ce qu’elle voit, devine, de la lutte de celle qui se bat et ne comprend pas ce qui lui est arrivé.

« C’est dur quand on aime causer », écrit Marianne et elle ne peut voir mon sourire et mon émotion. Marianne n’aime pas causer comme elle dit, elle aime communiquer, ce qui n’est pas du tout la même chose. Marianne est une des personnes les plus courageuses, les plus fines et les plus aimantes que je connais. Elle ne parle pas, ce n’est pas du verbiage mais de la conversation, elle a des antennes pour la souffrance des autres, elle les écoute et leur répond selon son cœur. Marianne n’aime pas causer, elle aime écouter et répondre, je ne peux pas le lui dire à ce moment-là, je ne peux pas dire cela derrière ce masque à cette femme qui s’agite par moment, le visage figé et l’œil mort.

Marianne, est-ce toi, là, sur ce lit d’hôpital, à ramasser les bribes de toi-même pour en faire un être humain ?

Un grondement rauque monte des profondeurs, une expression de panique dans son œil ouvert, j’appelle l’infirmière. La quinquagénaire chaleureuse qui m’a équipée tout à l’heure arrive, se penche vers la gorge de Marianne, aspire avec un tuyau ce qui la gênait tout en n’arrêtant pas de parler.

– Ce n’est rien, voilà, c’est déjà arrangé, je fais attention avec Marianne parce qu’il y a deux jours j’étais en train de lui donner des soins et elle m’a frappé, elle a une bonne droite, Marianne, vous vous en souvenez, Marianne ?

Marianne grogne quelque réponse pathétique, les poings serrés, surtout ne pas pleurer, comment je prendrais un mouchoir dans mon sac avec un harnachement pareil ? Il fait atrocement chaud dans la petite chambre, le temps de la visite me semble infini et j’ai honte. Le dos douloureux, la sueur, sur le front, l’impression que quelque chose court le long de la peau, c’est l’immonde staphylocoque, le super agressif que l’hôpital n’arrive pas à juguler. Marianne, est-ce toi ? Sentiment d’irréalité. Marianne aime la montagne, elle fait partie depuis des années du Club Alpin, elle marche dans des endroits vertigineux et c’est ce qu’elle fait avec tous ces tuyaux plantés dans son corps, elle avance et les abîmes qu’elle côtoie en ce moment elle doit les affronter toute seule.

– Lorsque vous partirez n’oubliez pas de replier la blouse de cette façon, l’extérieur doit se retrouver à l’intérieur pour confiner au maximum le staphylocoque. Et après le masque. Et les gants. Ensuite vous vous frottez longuement les mains avec l’antiseptique qui se trouve sur le lavabo. C’est important.

Cette vilaine bactérie est une sorte de garde-fou. Penser à s’en protéger freine le désarroi tout en augmentant la honte de penser à soi dans une situation pareille. Le staphylocoque court partout sur Marianne, comment va-t-elle se défendre ? Je ne peux m’empêcher de la toucher, de lui prendre la main, je voudrais absurdement lui communiquer de ma vitalité, prendre un peu de sa souffrance.

Je quitte lentement les couches de protection, me lave les mains le visage tourné vers Marianne :

– Est-ce que tu me reconnais maintenant que j’ai enlevé tout ça ?

Elle hoche la tête, bien sûr qu’elle m’a reconnue. Un dernier baiser de la main avant de m’enfuir, elle n’a pas bougé.

 

– Marianne, je cherche Marianne, vous savez où je peux la trouver ?

La jeune femme en fauteuil roulant à qui je me suis adressée secoue la tête en signe de dénégation, se concentre puis, illuminée me montre du doigt la chambre devant laquelle je me trouve.

Elle m’attend sur son lit, souriante, un tuyau dans le nez relié à un appareil.

– Alors comme ça tu cherches Marianne ?

– Je l’ai trouvée.

Je l’ai vraiment trouvée, c’est elle, la Marianne de toujours, malgré le tuyau et son œil gauche bandé de noir.

– Non, ne m’embrasse pas, j’ai toujours le staphylocoque.

C’est comme si nous nous étions quittées la veille ou il y a dix ans, nous avons tant de choses à nous dire ! Elle parle beaucoup, ce n’est pas tout à fait sa voix :

– J’ai une corde vocale paralysée…

Mais c’est elle quand même. Un je ne sais quoi de métallique transforme un peu sa voix chantante mais le rythme est le même, l’attention aux autres est là, le regard attentif aussi. Son visage a retrouvé sa mobilité, Marianne est vivante.

Les photos de ses petits enfants et de ses filles sur la table de nuit attestent le long séjour. Un sac de supermarché accueille ses vêtements sales, elle a soigneusement plié son pyjama sur l’oreiller. Marianne a toujours été une bonne ménagère, elle gère son séjour à l’hôpital avec la même intelligence que l’organisation de sa vie quotidienne. C’est sa vie quotidienne. Depuis de longs mois et sans doute encore pour longtemps.

– Je suis en train de déjeuner, aujourd’hui c’est de la choucroute, ils ont peut-être un peu forcé sur le lard fumé et les saucisses…

– C’est de la vraie nourriture, avec du goût ?

–  Non, uniquement des substances nutritives, et ça arrive directement dans l’estomac, je ne sens rien du tout, d’ailleurs je n’ai jamais faim.

Le liquide coule goutte à goutte, laiteux, couleur crème.

– Tu en as pour longtemps ?

– Trois heures… trois fois par jour.

– C’est un travail à plein temps !

– Toute l’organisation ici est un travail à plein temps. Entre les repas et la rééducation, je n’arrête pas. Regarde comme je marche !

Elle pince le tuyau d’alimentation, le purge, le ferme, prend sa canne en tâtonnant un peu et se met debout, ondulant les épaules pour me faire rire. Charlot à l’hôpital.

– Ne fais pas trop le clown, tu vas tomber !

Elle marche ! Et même très bien malgré ses problèmes d’équilibre, malgré sa peur de tomber.

– C’est comme en montagne. La corde ne sert à rien qu’à te sécuriser parce que si tu tombes c’est deux personnes qui meurent au lieu d’une. Là c’est pareil : j’ai peur de marcher toute seule, je préfère être accompagnée mais c’est un leurre, une fausse assurance. Je dois apprendre à marcher toute seule alors je me force…

Marianne la courageuse, l’angoissée qui a toujours dominé sa peur. Je regarde son avant-bras gauche : il est bandé.

– Je n’ai plus de sensations. Il ne répond plus.

Il y a encore beaucoup de muscles ou d’organes aux abonnés absents dans le corps de Marianne mais elle est patiente, elle lit dans le regard des autres qu’elle va y arriver, elle lit dans le mien l’admiration, la certitude qu’elle va y arriver. Elle sait que cela prendra du temps, son ami lui dit que cela n’a pas d’importance, qu’ils ont toute la vie devant eux….

– Toute la vie ! Tu te rends compte de ce qu’il dit !

– Il a raison : tout le reste de votre vie, et c’est sans doute très long. Il y a trois mois c’était minuit moins le quart pour toi.

– Plutôt minuit moins dix….

Je regarde les photos sur la table de nuit ; un très beau bébé tout seul ou dans les bras de sa maman, la plus jeune fille de Marianne a accouché quelques semaines avant l’accident cérébral de sa mère.

– Comme il est beau, ce bébé, Marianne !

– Oui, il est vraiment très beau, je l’ai même vu une fois, dans le parc, avec interdiction de le toucher…

Douleur dans sa voix. Le staphylocoque doré si redoutable aux personnes fragiles l’empêche de sentir la vie nouvelle, sa tendresse émerveillée doit vivre une intense frustration.

– Tu le prendras plus tard dans tes bras.

– Bien sûr mais ça évolue si vite, un bébé, et je resterai à l’hôpital si longtemps, est-ce que j’aurai la possibilité de lui donner un biberon ? Est-ce qu’il ne sera pas déjà trop grand ?

La souffrance de ne pas pouvoir créer ce lien rend son œil humide. Elle regarde son fauteuil roulant.

– Ma petite fille est venue me voir, elle aussi, elle m’a dit Tu en as de la chance, grand-maman, de ne pas être obligée de marcher ! Elle comprendra plus tard que c’est une drôle de chance…

Marianne est en paix malgré sa souffrance. Ses filles sont venues tous les jours pendant qu’elle était dans le coma, elles lui ont parlé, lui ont demandé son avis sur les décisions à prendre la concernant. Son ami, elle savait qu’il serait là mais ses filles sont mariées, elles ont des enfants, une vie, savoir qu’elles ont tout le temps été là est une grande joie, une assurance contre l’angoisse, presque contre la mort.

– Je ne me souviens de rien du temps que j’étais aux soins intensifs. On me raconte mais c’est perdu. Une chose, un rêve qui revient souvent et qui est si fort que ce n’est pas un rêve, c’est la réalité : tu es l’infirmière qui s’occupe de moi, tu dors à l’hôpital où tu as un lit et ta fille est là aussi, c’est elle qui ouvre la porte aux gens qui viennent.

– Tu vois bien que c’est un rêve, parce que même toute petite, jamais je n’ai joué à l’infirmière ou au docteur !

Nous nous regardons intensément. Emotion. Je l’ai laissée tomber pendant presque trois mois, je ne pouvais pas lui rendre visite, c’était une culpabilité épouvantable mais je ne pouvais pas. Je sais qu’elle comprend et qu’elle m’a pardonné, moi aussi je me sens en paix.

– Une voisine a agressé Claude après être venue me voir, elle lui a dit que si elle avait su que j’étais dans un était pareil elle ne serait jamais venue me voir, qu’elle était traumatisée…

– Moi aussi j’ai trouvé difficile…

Cette façon qu’elle a de passer l’éponge, de comprendre.

– Tu crois que je vais y arriver ?

– J’en suis absolument sûre ! Si tu savais le chemin que tu as déjà parcouru, je n’en reviens pas. Tu étais au bord de la mort, tu ne te souviens pas mais c’était terrible. Et maintenant tu marches, tu parles, tu es redevenue toi-même ! Il y a encore du chemin, il faut laisser du temps à ton corps mais tu as fait la part la plus difficile…

Nous sommes si bien, à profiter de notre présence mutuelle, à nous laisser aller à nos silences et à notre émotion. Il y a du mouvement autour du lit de sa voisine au regard fixe, de l’animation dans le couloir, des cris inarticulés, mais la paix règne près de Marianne. Elle m’a pardonné ma lâcheté, ses yeux me disent de ne pas me monter si dure avec moi. Moment de grâce, pur instant de tendresse mutuelle.

Mais c’est bientôt l’heure de ses exercices, elle se prépare, débranche le tuyau de sa narine, me montre le flacon de désinfectant sur la table de nuit :

– Nettoie tes mains.

Dans la conversation je lui ai sans doute touché le bras comme j’ai l’habitude de le faire et je ne m’en suis pas aperçue mais elle a été vigilante pour deux. Nous voilà parties dans le couloir et elle fait de nouveau son jeu de baroudeuse devant une jeune femme médecin. Sourires, connivence, oui, vous allez vous en sortir disent les yeux de la jeune femme.

Nous sommes arrivées. Nous nous regardons intensément.

– Je t’embrasse !

– Moi aussi je t’embrasse.

– Je ne serai pas si longue à revenir.

Une main levée, refermée comme si j’avais sa main à elle dans la mienne et je m’en vais sans me retourner.

Il y a comme un air de printemps et d’allégresse dans le jardin dénudé, la vie est de retour, mon amie Marianne aussi.

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Le premier livre

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Quel est le premier livre de votre vie ?

J’ai grand plaisir à suivre le regard qui s’égare au plafond, coin droit de préférence, le premier livre ?

Oui, le premier, le tout premier, celui que vous n’avez jamais oublié.

Les voilà à la recherche de leur enfance, perdus dans un vieux rêve qui m’agace comme un vieux prurit.

Le premier livre ?

Aucun n’avoue Pue-des-pieds le démon des odeurs ou Petit Tom va à la plage… Non, parfois Babar, enfin rarement Babar, certains, particulièrement culottés, citent Victor Hugo et les Misérables.

Vraiment, au moment où les lettres viennent seulement de révéler la magie de leur assemblage, le passage à l’abstrait, la porte vers les autres mondes ? Victor ? Vous êtes sûr ?

Comment savoir… La bibliothèque familiale était si vaste.

Il n’y en a pas beaucoup qui ne fassent pas le coup de la bibliothèque, comme si chaque grand lecteur s’était épanoui au milieu de murs de savoir dorés sur tranche.

 En ce qui me concerne, pas besoin de torturer mes souvenirs : il n’y avait aucun livre dans la maison à part la bible que nos parents avaient reçue lors de leur mariage et qui était rangée dans l’armoire à linge de leur chambre, nous l’avons trouvée après leur mort.

La petite école de campagne où j’ai appris à lire, classe unique et poêle à bois, contenait une petite armoire où une vingtaine de livres avec des étiquettes constituaient la bibliothèque.

Je me souviens des couvertures de papier bleu avec leurs étiquettes blanches, du pouvoir de cet alignement sur l’étagère, de la convoitise que je ressentais.

Cet après-midi, ce sera bibliothèque à trois heures…

Moment d’excitation. Les enfants prenaient tous un livre, bientôt je les aurais tous lus plusieurs fois. Les patins d’argent, Voyage à Tombouctou, c’était éclectique, au gré des humeurs de la maîtresse et des livres que sa fille ne voulait plus dans sa chambre.

Mais la maîtresse jouait de son pouvoir : les petits n’avaient pas le droit d’emprunter, il leur fallait attendre d’être grands.

Pouvoir absolu, frustration totale.

J’étais trop petite.

 Arriva un événement familial : ma petite sœur fit une crise d’appendicite, il fallut l’opérer très vite.

Lorsque nous lui avons rendu visite le lendemain à l’hôpital, elle se trouvait dans la même chambre qu’une fille qui avait à peu près mon âge. Salutations des deux familles, puis chacun se plaça autour du lit de sa petite opérée.

C’est là que je le vis. Le grand livre rose intitulé « Contes d’Andersen ».

C’était plus fort que moi… Je me suis approchée du lit de la deuxième fille, le livre était fermé, personne ne s’intéressait à lui.

Personne ne s’intéressait à moi non plus.

Quelle révélation ! Les illustrations étaient magnifiques, La petite fille aux allumettes me bouleversa ; il n’y avait que le froid et la solitude dans cette chambre surchauffée d’hôpital. Je sentis une sacré secousse lorsque mon père me mit la main sur l’épaule :

–      Excusez-la, monsieur, je ne sais pas ce qui lui a pris…

Et il m’arracha le livre des mains pour le rendre à la voisine de ma sœur, plus exactement au père de la petite fille. Je voyais déjà la fessée que j’allais prendre, j’avais fait honte et c’était difficilement pardonnable. C’était la fin de la visite, et pendant tout ce temps j’avais lu sur le linoléum.

Le père de la petite opérée m’a souri.

–      Je vous en prie, ce n’est pas grave, c’est si beau un enfant qui s’intéresse à la lecture ! Tu as aimé ce livre, n’est-ce pas ?

J’ai hoché la tête.

–      J’espère que tu reviendras demain…

 Il a regardé mon père. J’ai embrassé ma sœur vers qui ma mère m’avait propulsée. Elle avait l’air d’aller bien, et puis elle avait eu toute l’attention de la famille, on lui avait offert une poupée. Mon père ne m’a pas frappée. Le lendemain nous sommes revenus à l’hôpital. La famille de l’autre petite fille était déjà là, le papa m’a souri :

–      Tiens, j’ai un cadeau pour toi…

Un coup d’œil à mon père qui était aussi surpris que moi mais qui ne m’a pas donné l’ordre de refuser. J’ai ouvert le paquet, je ne comprenais pas. C’était les Contes d’Andersen, le même livre que la veille, la même superbe couverture rose.

Je ne me souviens pas de la suite, l’émotion était trop forte.

Ce livre, je l’ai gardé très longtemps avant de l’offrir à un petit garçon en un temps où je pensais que je n’aurais jamais d’enfant. Il a compris que le cadeau était d’importance : ce livre aux pages usées, tachées, était le premier livre que j’ai possédé.

Une longue carrière de dévoreuse m’attendait, mais mon premier livre je le dus à l’appendicite de ma petite sœur et à la bienheureuse compréhension d’un inconnu dans une chambre d’hôpital.

Longtemps je fus une lectrice et acheteuse compulsive, emplissant la maison de livres, lisant trop vite, poussée par une sorte d’urgence comme si quelqu’un allait m’arracher le livre des mains.

J’ai eu les enfants de mes rêves et créé avec leur père la maison cocon pour qu’ils se sentent bien protégés. Lecture plaisir au moment du coucher, frissons de peur et de joie, petits héros qui triomphaient des monstres cachés dans le placard.

Je n’ai jamais racheté les contes d’Andersen, l’histoire de la petite fille aux allumettes est trop triste.

Si je demande à mes enfants quel était le premier livre qu’ils ont lu, le tout premier livre dont ils se rappellent, ils lèvent les yeux au plafond, du côté droit, perdus dans leur enfance…

–      Comment tu veux qu’on se rappelle, maman ? Il y a tant de livres dans cette maison !

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