Marie Charrel nous immerge dans un village sans nom d’Albanie

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Ce roman va nous conter l’histoire d’Elora, née dans le village sans nom. Dès sa naissance, elle subit l’oppression des femmes et le joug du code coutumier avec son lot de vendettas qui déciment les familles. Toute l’Albanie vit sous la dictature communiste d’Enver Hoxha, l’une des plus sanglantes et répressives d’Europe.

Trente ans plus tard Sarah découvre la montagne albanaise en même temps qu’un couple de touristes français. Elle habite en Islande depuis son enfance, mais elle est d’origine albanaise. Elle n’est pas là pour faire du tourisme, mais pour prendre possession de son héritage, une bicoque dans un village sans nom, et obéir à la mystérieuse injonction de sa mère défunte : « Trouve Elora ».

Nous sommes faits d’orage se mérite, et je conseillerais de lire la quatrième de couverture avant d’en commencer la lecture. Ensuite, pour échapper à la désorientation première due aux sauts dans le temps et les lieux, il faut également se montrer attentif aux lieux et dates qui sont clairement indiqués.

Nonobstant ces précautions, quel bonheur de lecture ! Ce texte qui tient du conte autant que du roman, de la tragédie antique autant que de la poésie, est une ode à la liberté et à la montagne, aux éléments naturels constitutifs de la vie. Ce n’est pas pour rien si, dans le titre, orage est au singulier, parce que c’est la matière de la vie des personnages de cette histoire, une décharge violente des éléments et des hommes.

Dans ce texte d’une très grande beauté formelle, l’utilisation de l’italique est destinée à nous éclairer de diverses façons, mais petit à petit, comme si nous étions nous aussi en train de grimper dans les montagnes d’Albanie.  Apparaissent alors des éléments du Kanun albanais, corpus de règles de vie et d’obligations, ou bien quelques vers d’un poème éclairant un moment du texte :

Nous sommes une et plusieurs. Unique et multiples. Nous sommes chacune des créatures qui effleurent les coteaux rocheux et les plaines, celles des vallons et des ruisseaux, des mousses et de l’écorce. Nous sommes le végétal et l’animal, le minéral et l’aquatique, les vies éteintes et celles à venir, nous sommes le secret que le vent porte aux oreilles de ceux qui savent l’entendre.

Nous murmurons. Nous murmurons.

Ils n’écoutent pas toujours. (p. 149)

Apparaissent parfois des sortes de didascalies nous signalant l’évolution de l’histoire vers la tragédie, mais de laquelle ? Du terrible engrenage de vengeance auxquels les hommes sont obligés d’obéir ? De la tragédie de ce peuple soumis à la dictature d’Enver Hoxha, tout aussi sanguinaire que celle de ses homologues soviétiques ou chinois, mais moins connue parce que le pays est petit ?

Le dévoilement se fait par touches, ici rien de facile, mais une poésie obsédante et une écriture envoûtante, sans hésitation devant le néologisme, le terme rare ou vieilli lorsqu’il correspond à la sonorité, au mouvement qu’elle entend restituer. Caracoles et voltes colorées, hourvaris, stridor et autres trouvailles cymbalisent ou trémulent. Lorsque l’orage cesse et que la pluie gave la terre sèche de cette odeur si particulière que l’on appelle le pétrichor, la violence fait place à l’apaisement.

Je ne saurai trop conseiller ce texte incantatoire et puissant, si différent de la littérature actuelle, un appel au voyage et à l’ailleurs.

Nous sommes faits d’orage
Marie Charrel
Éditions les Léonides, août 2025, 400 p., 21,90 €
ISBN : 978-2-488335-00-3

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