Collier rouge et roman pâle

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À une heure de l’après-midi, avec la chaleur qui écrasait la ville, les hurlements du chien étaient insupportables. Il était là depuis deux jours, sur la place Michelet et, depuis deux jours, il aboyait. C’était un gros chien marron à poils courts, sans collier, avec une oreille déchirée. Il jappait méthodiquement, une fois toutes les trois secondes à peu près, avec une voix grave qui rendait fou.
Dujeux lui avait lancé des pierres depuis le seuil de l’ancienne caserne, celle qui avait été transformée en prison pendant la guerre pour les déserteurs et les espions. Mais cela ne servait à rien.

Quelle superbe entrée en matière !

Durant l’été 1919 un juge militaire venu de Paris doit rendre son jugement dans une petite ville du Berry écrasée de chaleur. C’est la dernière affaire du grand bourgeois Lantier du Grez, ensuite il reviendra à la vie civile. Celui qu’il doit juger s’appelle Morlac, c’est un paysan du coin qui a reçu la légion d’honneur.

Il a vraiment fallu que ce soit un acte d’une bravoure exceptionnelle pour qu’on vous décerne la Légion d’honneur. La Légion d’honneur ! A un simple caporal ! Je ne sais pas ce qu’il en était dans l’armée d’Orient mais, en France, je crois avoir entendu rapporter deux ou trois cas de ce genre seulement.

Devant la prison, sans discontinuer, un chien hurle pendant que son maître croupit dans sa cellule.

Tout le livre est là. Dans ce face à face entre deux hommes que tout oppose : la fonction, la classe sociale, la culture. Une femme sert de lien entre eux, c’est Valentine, paysanne par nécessité et femme de gauche très engagée chez qui trône une bibliothèque. C’est elle qui a éveillé Morlac à la lecture des grands libertaires du XIXe siècle avant de devenir son amante et de lui donner un enfant. Guillaume, le chien qui hurle à l’extérieur de la prison, lui appartenait et il n’a pas quitté Morlac durant tout le conflit.

Du crime commis par le prisonnier et qui donne le titre au livre, nous ne saurons rien avant la conclusion. Lors du défilé du 14 juillet 1919, Morlac a pris sa décoration d’honneur et en a décoré son chien. D’où le collier rouge, rouge de la décoration, rouge de la pensée, rouge du sang versé.

Insulte à la nation et sacrilège. Pour le paysan le chien méritait mieux les honneurs que lui, cette prestigieuse médaille n’était qu’un douloureux quiproquo. Un peu comme la guerre, évoquée, esquivée, restituée à travers la douleur des hommes et les tentatives de fraternisation sur le front.

Pourquoi n’ai-je pas été touchée par ce livre alors que tant d’éléments méritent le détour ?

L’écriture est belle, élégante et fluide. En cette année de commémoration Jean-Christophe Rufin nous donne une perspective intéressante du conflit avec par exemple la fonction des chiens durant le premier conflit mondial et l’armée d’Orient passée à la trappe des analyses. L’auteur domine son sujet comme personne, j’allais dire en routier de la narration, mais la structure choisie, la raison repoussée jusqu’à la fin du roman de l’emprisonnement du soldat tient difficilement la route; les dialogues incessants lassent un peu. Manque d’intensité pour ce long face à face entre des personnages désincarnés, la guerre en creux avec ses valeurs à la fois trop peu cernées et trop peu chahutées, la difficulté d’appréhender l’absurdité de ces années terribles et de son bilan dans la tête des hommes, tout cela m’a gênée. Trop de métier et d’à-propos, un paysan obtus qui n’emporte pas l’adhésion, un juge un peu trop propret, trop vide.

Le moment d’émotion je l’ai éprouvé en lisant l’hommage de l’auteur au photographe qui l’accompagnait lors d’une mission et qui lui avait raconté l’histoire de son grand-père et de sa transgression. J’ai pensé : enfin de la sincérité, loin de la littérature et des belles phrases.

Le collier rouge
Jean-Christophe Rufin
Gallimard, 2014, 15,90 €
ISBN : 978-2-07-013797-8

(Vu 396 fois)

5 réflexions au sujet de « Collier rouge et roman pâle »

  1. araucaria

    Bonjour,
    Arrivée ici par le plus grand des hasards, je trouve vos billets très intéressants et judicieux. Ne seriez-vous pas intéressée par la bibliothèque virtuelle « Babelio » qui recueille les critiques et citations de tous les amoureux des livres et de la littérature? Nous y avons besoin de personnes de votre qualité.
    Bonne soirée. Bien cordialement.
    Odile

    1. Nicole Auteur de l’article

      Bonjour Araucaria le bel arbre qui pique, bonjour Odile,
      Je suis déjà sur Babélio!
      Très cordialement,
      Nicole

  2. christiane

    Ce livre m’intéresse, par son thème. Ce chien, cet homme. La part animale : fidélité aveugle et sans concession de la bête. Flou contradictoire (peut-être ) dans celui qui a vécu la guerre et son absurdité, suivi de son chien. Là où ils ont, tous, perdu . Là où la fraternité a remplacé parfois la haine.
    La force de ce lien : sonore pour l’animal, muette pour le prisonnier. Une mémoire les relie.
    Je n’ai pas lu lu livre. Il me parait intéressant.
    Je note vos réticences. Quand même Rufin, ce n’est pas n’importe quelle plume… ni n’importe quel homme.

    1. Nicole Auteur de l’article

      Christiane,
      Le livre me paraissait également intéressant, il faut dire que le battage autour de celui-ci est fort bien orchestré. J’ai été sensible aux mêmes arguments que vous mais je n’ai pas été vraiment déçue.
      Nous avons l’habitude que l’on essaie de formater nos opinions, le livre chef d’oeuvre de l’année comme le produit de l’année de la grande distribution.
      Après il y a la lecture et des sensibilités différentes, c’est ce qui fait la richesse de l’acte de lire, me semble-t-il. La personnalité de l’auteur ne m’intéresse que dans la mesure où elle est le sujet du livre, ambassadeur ou balayeur, le statut social m’indiffère. Ce qui m’intéresse, c’est le livre. L’écriture. La structure. Les faiblesses, même. Je ne peux m’empêcher de traquer les complaisances, pourtant, pour écrire moi-même depuis fort longtemps, je sais comme c’est risqué d’écrire, comme on peut vite dériver de l’intention de départ.
      A part pour ceux qui se sont vraiment montrés malhonnêtes avec leurs lecteurs, je ne crois pas manier le couperet, seulement la réserve. C’est le privilège de n’être liée en aucune manière avec les maisons d’éditions: je n’ai pas l’admiration obligatoire.

      1. christiane

        Je n’ai lu aucun livre de Jean-Christophe Rufin. Je respecte votre réserve. Juste, je trouvais l’argument intéressant, l’homme aussi.
        Quant à lire ce livre… j’ai d’autre ouvrages sur ma table de nuit.

Les commentaires sont fermés.