La maison des rencontres, cruelle allégorie

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Un vieil homme d’origine russe émigré aux Etats-Unis raconte à sa fille adoptive certains éléments de son passé. Une trame classique pour une immersion dans la Russie de la deuxième moitié du vingtième siècle, du goulag à la Russie des années 2000 et la guerre. Celle-ci est omniprésente, que ce soit la seconde guerre mondiale et son lot de viols comme arme de guerre, la guerre en Afghanistan où meurt le fils de son frère, ou celle de Tchétchénie qui se profile.
Le héros du livre se retrouve peu de temps après la guerre au goulag, en Sibérie. Suit une description dantesque de ce monde clos où la guerre pour la survie se perpétue jour après jour, avec ses catégories d’individus clairement identifiées :
« Voilà comment le pouvoir était distribué dans notre ferme des animaux. Tout en haut on trouvait les porcs – la conciergerie d’administrateurs et de gardes. Ensuite venaient les urkas : désignés comme « éléments socialement amicaux », ils avaient le droit à un régime de faveur et, en outre, ils ne travaillaient pas. En dessous des urkas, on trouvait les serpents – les informateurs, les un-sur-dix – et en dessous des serpents, les sangsues, les escrocs bourgeois (faussaires, arnaqueurs et autres individus de la même engeance). Plus bas dans la pyramide se trouvaient les fascistes, les anti, les cinquante-huitards, les ennemis du peuple, les politiques. Et puis il y avait les sauterelles, les juvéniles, les petits calibans : fruits de la révolution, des déportations et de la terreur, ils étaient les orphelins sauvages de l’expérience soviétique. Sans leurs lois et leurs protocoles absurdes, les urkas auraient été exactement pareils aux sauterelles, en un peu plus gros, et pour finir, tout en bas, dans la poussière, il y avait les bouffeurs de merde, les foutus, les faiblards ; ils ne pouvaient plus travailler, et ils ne pouvaient plus supporter la souffrance de la faim, de sorte qu’ils n’avaient pas vraiment la force de se disputer les eaux sales et les ordures. Comme mon frère, j’étais un « élément socialement hostile », un politique et un fasciste. J’étais un communiste. Et je suis resté un communiste jusqu’au début de l’après-midi du 1er août 1956. Il y avait des animaux, de vrais animaux, dans notre ferme des animaux. Des chiens. »
Suit une plongée hallucinante dans cet univers où la seule règle est la survie dans la brutalité et la sauvagerie. Lev – le petit frère du narrateur –, refuse de participer à ce retour vers l’animalité, il entend rester un homme et le paie cher malgré la protection de son aîné.
Passons sur le triangle amoureux classique, les deux frères étant amoureux de la même femme, Zoya, une femme libre qui choisira le plus jeune.
Les deux frères finissent par sortir du goulag mais ils n’en ont pas fini avec l’oppression, ils rejoignent un monde dont l’unique obsession qui tient lieu de pensée se résume à cette interrogation : comment survivre à l’univers étouffant du système concentrationnaire soviétique ?
Ce livre foisonnant, très maîtrisé, intense, m’a remplie de malaise. Une sensation d’étouffement, d’obscurité comme si tout se télescopait dans une absence de repères, chacun tâtonnant à la recherche de son humanité.
Et la maison des rencontres, qu’est-ce que c’est ? L’espace où les hommes mariés peuvent accueillir leur épouse le temps d’une soirée et d’une nuit. Et devant la fenêtre, dans l’ébauche d’un vase, une fleur rouge sang, signe dérisoire et essentiel d’humanité.

La Maison des Rencontres
Martin Amis
Traduction de l’anglais Bernard Hoepffner
Gallimard, 2008, 19,50 €
ISBN : 978-2-07-078199-7

(Vu 46 fois)

Une réflexion au sujet de « La maison des rencontres, cruelle allégorie »

  1. Chesnel Jacques

    Nicole
    bravo pour votre choix de lecture… découvrez un autre auteur britannique :
    IAN McEWAN et son dernier opus OPÉRATION SWEET TOOTH… j’espère que du même auteur vous avez lu SUR LA PLAGE DE CHESIL
    amicalement
    Jacques

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