Le géant qui fixe le ciel

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bronzette

Il est allongé là depuis plusieurs saisons.

Le squelette dépouillé de l’arbre qu’il fut encombrait le pré et le regard. L’image de la mort : la tempête eut pitié. Le paysan le débita sur place, mais, troublé par les branches et leurs formes si émouvantes, il mania la tronçonneuse comme un sculpteur le ciseau à bois.

Artiste-paysan, voilà ce qu’il devenait sans le savoir. C’était plus fort que lui, impossible de débiter l’arbre mort en bûches, ces contours anguleux lui parlaient, ce n’était pas du bois, non, quelque chose de vivant, d’intime.

Il disposa le tronc sur le sol, puis les branches torves devinrent des jambes maigres avec leurs genoux repliés. L’individu prenait forme. Il l’installa confortablement, avant-bras soulevés et tête remontée par une bûche-oreiller pour qu’il puisse regarder la vie qui passe. Il lui peignit des yeux très grands, très blancs, pupille noire toute ronde au milieu. Il avait reconstitué, sans même le vouloir ou le savoir, les yeux et le visage des statues de l’île de Pâques, les Moï.

Trait de génie ? Art brut ? Au flâneur de décider, mais quand celui-ci remonte le chemin, la silhouette noire le happe.

Nous ne savons pas où nous allons, perdus dans une immensité qui nous dépasse, nous effraie et nous séduit. Nous avons peur du dernier chemin et pourtant nous avançons. Et voilà cet homme de bois dégingandé couché sur le sol qui observe le monde, cet homme qui fixe le ciel de ses yeux énigmatiques dont les couleurs violentes commencent à passer.

Un homme noirci par les aléas du temps, amaigri par tant d’immobilité.

On dirait qu’il a cessé de se battre et qu’il attend. Il expose son corps au soleil, regard vide, pupilles figées vers le ciel.

Il attend, comme les vieillards sur un banc qui regardent passer la vie.

Pâquerettes et herbe grasse, soulagement de ce repos, de cette abondance. Et puis la pluie, et la dureté du soleil qui noircit tout. Et le froid, et le brouillard. Enfin la neige.

Il attend toujours, soulevé sur ses avant-bras, jambes repliées et écartées comme s’il était à la plage en train de contempler la mer. En vacances. Il observe de son regard vide les marcheurs qui ne sont pas encore fatigués, qui n’ont pas encore cessé de lutter.

La nuit, il se demande quel chemin d’étoiles il a envie de rejoindre.

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