Le septième jour, un Dante contemporain dans l’enfer chinois

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Le septième jourUn roman d’une beauté prégnante où les êtres cheminent vers la douceur en convoquant pour mieux s’en déprendre leur vie de souffrance et d’offenses, dans une Chine d’aujourd’hui au pouvoir arrogant et cruel.

Voilà le dernier paragraphe de la quatrième de couverture d’un roman contemporain chinois, Le septième jour, paru aux éditions Actes Sud en 2014.

L’argument n’est pas vraiment chinois au premier abord : un homme vient de mourir et pendant sept jours il déambule dans l’outre-monde à la recherche de son père adoptif ; ce faisant, il retrouve des personnes qu’il a croisées durant son existence et qui lui racontent leur vie passée.

Sept jours, le temps de la création divine, bien sûr, le temps pour notre mort qui s’appelle Yang Fei de rejoindre définitivement la cohorte des morts sans sépulture car seules les personnes à qui leur famille peut offrir une tombe peuvent prétendre reposer en paix après leur incinération, les autres errent dans les lieux de leur passé ou dans des environnements champêtres idylliques où peu à peu leur corps se décompose. Voilà ce qui est vraiment chinois dans ce roman : l’importance de l’argent dans la vie comme dans la mort.

On entre de plain-pied dans un monde étrange, voici les premières lignes du roman :

Par un épais brouillard, je suis sorti de la maison que je louais, et j’ai divagué dans la ville irréelle et chaotique. Je devais me rendre dans cet endroit qu’on appelle le funérarium, et qu’on appelait jadis le crématorium. On m’y avait convoqué, avec obligation de me présenter là-bas avant 9 heures du matin, ma crémation étant prévue pour 9h30.

Avouez que cela peut déstabiliser le lecteur occidental.

Très vite on comprend que le narrateur est mort et que le roman sera vécu selon son point de vue de nouvel entrant dans l’outre-monde : on peut être surpris par le fait qu’il doive remettre en place un œil ou une mâchoire pour se rendre présentable mais ce n’est qu’un détail parmi d’autres dans cette vision exotique des fantômes chinois.

Les distinctions entre les riches et les pauvres se perpétuent chez les morts, les VIP attendent leur crémation sur de confortables fauteuils pendant que les pauvres patientent sur des chaises en plastique. Yang Fei, notre passeur chinois contemporain, va nous promener dans un enfer où les pauvres sont pressurés, grugés, abusés par les puissants. Le petit restaurateur chez lequel l’explosion fatale au narrateur a eu lieu, se trouvait au bord de la faillite parce que ses clients fonctionnaires ne payaient pas, remettant à la fin de l’année la note aux entreprises obligées de passer par leurs exigences pour pouvoir travailler. La corruption se retrouve partout : scandales du lait coupé avec du talc, morts de nourrissons, expulsions devant la flambée immobilière, collusion de la police et du pouvoir, ventes de reins pour pouvoir survivre. Même les pauvres n’échappent pas à une forme de corruption, les petits fonctionnaires transmettant leur charge à leurs enfants.

Au milieu de tout cela, une histoire d’amour, celle des voisins de Yang Fei, la jolie Liu Mei dite Souricette et son amoureux Wu Chao. Souricette s’est suicidée parce que son ami lui a menti en lui offrant une imitation du portable dont elle rêvait. Souricette avait envie de tant de choses, des millions de Souricettes chinoises, pauvres et exploitées rêvent derrière la petite créature pathétique.

L’histoire dérisoire se déploie et tout à coup nous nous trouvons dans le chant cinquième de l’Enfer de la Divine Comédie, « Et voilà que des cris plaintifs commencent à se faire entendre, voilà que de grands sanglots frappent mon oreille », Francesca de Rimini et son amant se désolent dans le deuxième cercle de l’enfer. « Francesca, tes tourments me font pleurer de tristesse et de pitié », dit Dante, et Yang Fei ressent la même étreinte par-delà les siècles et les océans.

Oui, il y a beaucoup de poésie dans ce roman mais il faut attendre avant de se laisser saisir par l’étrangeté de ce monde, l’absolue et poétique irréductibilité de ce monde.

Des larmes perlent des orbites vides de Li Yuezhen. (…) Les larmes coulent le long de ses joues semblables à de la pierre, et tombent sur l’herbe. Puis un sourire se dessine dans ses orbites vides. Elle lève la tête et regarde autour d’elle les bébés qui chantent comme des rossignols. (…) Dans son cœur glacé jaillit un feu ardent. Un des bébés glisse par inadvertance d’une feuille, il rampe en pleurant jusqu’à Li Yuezhen, qui le prend dans ses bras et le berce doucement avant de le reposer sur la large feuille.

Vous avancerez dans ce voyage au pays de la Chine contemporaine en sept jours, autant que pour la création divine, en compagnie d’un voyageur de l’au-delà qui vous fera découvrir l’enfer des vivants et les regrets des morts.

Le septième jour
Yu Hua
roman traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut
Actes Sud, 2014
ISBN : 978-2-330-03690-4

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