Mille ans après la guerre : superbe et déchirant !

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Carine Fernandez est pour moi un des très grands auteurs de ce siècle, elle tisse une œuvre forte et rare, loin du battage médiatique. Est-ce une raison d’ignorer son grand talent ? Son écriture magnifie la moindre des descriptions, installe le lecteur dans son univers très personnel. Le Moyen-Orient la taraude depuis longtemps, un Orient vernaculaire, intime, des Mille et une nuits populaires où les femmes s’ennuient et où les hommes tendres ne se reconnaissent pas dans le miroir qu’on leur tend. Vous avez sans doute de beaux souvenirs de La servante abyssine ou du châtiment des goyaves.

Mille-ans-apres-la-guerreMille ans après la guerre explore un tout autre registre, comme si, après avoir beaucoup décrit les pays où la très jeune Carine avait fui l’ennui de la campagne française et l’oppression de parents réfugiés espagnols trop sévères, elle revenait à l’origine, cette guerre d’Espagne qui a conditionné l’exil de ses parents et l’atmosphère de son enfance.

Longtemps on ne saura pas qui il est, c’est seulement le vieux, un vieillard au drôle de sourire, toujours accompagné de son chien Ramón durant leurs longues promenades au bord du Tage, dans la région de Tolède. Ensuite ils rentrent à  Aldeanueva, la cité ouvrière où Miguel habite depuis longtemps.

Le vieux au chien, les voisins se contentaient de le saluer d’un signe de tête en le voyant passer, avec son visage satisfait où s’était figé, depuis des années, un sourire indélébile, creusé au même titre que les rides. L’ouvrage du temps ou de quelque éboulement interne de la personne. Un faux sourire qui n’avait rien d’affable, rien d’une marque d’amitié ou de simple humanité. Le même sourire que son chien. (p. 12)

Le vieil homme est veuf depuis cinq ans et coule depuis des jours heureux avec son chien. Mais voilà que sa sœur annonce par lettre qu’elle va s’installer chez lui ! Alors le vieux fuit la dictature féminine qui voudrait renaître. C’est un long voyage en car qu’il entreprend avec Ramón, un retour sur les lieux de sa jeunesse où il n’est pas revenu depuis la guerre civile, en Estrémadure. Mais rien n’est pareil. Le village a été reconstruit en hauteur, l’ancien englouti sous les eaux d’un barrage.

« Je reviens chez ma mère. » Il réalise soudain que cette petite phrase lui a trotté tout le voyage dans la caboche, et même avant le départ, depuis le moment où il a lu la lettre de Nuria. Cette phrase l’avait accompagné nuit et jour dans les camps, l’avait aidé à vivre. On le libéra, mais l’enfance était morte avec la mère ; et l’âge d’homme lui avait gravé, à tout jamais, le rictus des ivrognes et des suppliciés sur sa trogne de paysan. (p. 45)

La romancière tisse les fils de son histoire avec sensibilité, puissance et douleur, et c’est la guerre d’Espagne qui nous attend au détour du voyage du vieil homme, cette atroce guerre civile qui ne s’est pas terminée avec la fin du conflit mondial. Les camps de travail ont remplacé la prison, puis, les rouges libérés ont dû vivre dans la délation et la suspicion. Cette guerre ne s’est jamais terminée dans la tête de ceux qui sont revenus.

Et la vie du vieil homme nous revient en lambeaux, le suicide de son fils (la cruauté de la description dont les parents font leur deuil chacun de leur côté est sidérante), l’enfance et l’adolescence, du temps où on le surnommait Medianoche dans le village, et son frère jumeau Mediodia, Minuit pour l’aîné, Midi pour le cadet. Mediodia le fragile, celui qui se laisse embarquer dans les histoires et finira exécuté par les Franquistes alors que son frère rejoindra leurs geôles, toujours en attente d’une exécution qui ne viendra pas. La culpabilité de ne pas avoir su protéger son frère. L’incompréhension de ce qu’on lui reproche. Et les prisonniers. Les personnes lumineuses comme Andrés, el médico, qui fera l’éducation du petit paysan, les disputes entre factions politiques rivales, les classes sociales, jusque dans l’innommable, la peur de parler, l’envie de mourir, tout, tout est dans ce roman.

Le déchirement de la guerre civile, les haines entre voisins, tortures, exécutions, punition collective des familles à qui l’on prend tous leurs biens, tout remonte à la mémoire du vieil homme comme les bâtiments engloutis de son village, les étés de sècheresse. Il se trouve confronté aux fantômes du passé, aux profiteurs qui ont accaparé les maisons, aux ombres qui le poursuivent depuis si longtemps, au souvenir de la belle Rosario et au jumeau qui ne l’a jamais quitté :

Il sait. Il voit tout en pleine lumière, le passé et le présent, comme s’il était immortel, comme s’il avait mille ans. Il sait qu’au moment précis où on l’a mis en joue, Mediodia a souri, brusquement, heureux qu’il ne soit pas venu. Et que son menton relevé dans un dernier défi, ce menton en galoche de la plus turbulente tête de mule du canton, a dit à la mort : « Va te faire foutre ! Tu t’imagines m’avoir, fille de la grande pute, eh bien non ! Tu n’auras pas ton homme, mais la moitié seulement. »

Un jeune corps identique au sien s’est effondré sur l’herbe pelée du campo, des épaules pareilles aux siennes ont tressauté une dernière fois sous la mitraille, le maillot de corps indigo s’est tout à coup trempé de rouge pour que Medianoche vive et que Mediodia survive en lui. (p. 220-221)

Mediodia, Ramón de son nom de baptême, s’éloigne comme le chien qui a disparu dans le maquis au bord du fleuve.

Il a aimé Ramón parce que seul, de tous les animaux de la Création, Ramón savait sourire.

C’est la première phrase du livre qui prend tout son sens à la fin de celui-ci.

Le chien et le vieil homme au drôle de sourire. Si Gwynplaine, le héros de L’homme qui rit de Victor Hugo, a été mutilé par les voleurs d’enfants et semble toujours rire, Miguel-Medianoche, lui, a eu le visage déformé par ses tortionnaires en prison. Les deux personnages se ressemblent par leur force d’amour et de compassion pour les humbles, leur lumière intérieure.

Mille ans pour se libérer de ce qui vous hante, ce n’est pas assez, pourtant la fin du roman est porteuse d’espoir et d’apaisement.

Laissez-vous envahir par ce beau roman qui nous parle d’une période que nous connaissons mal, mais aussi des douleurs de l’existence, des renoncements, des morts qui nous accompagnent et des apaisements nécessaires.

Parce que, jusqu’au bout, il faut accepter de vivre.

Laissez-vous porter par l’écriture puissante, déchirante souvent, de Carine Fernandez, accompagnez son héros cabossé par l’Histoire dans sa recherche et sa libération des fantômes du passé. Vous ne regretterez pas ce très beau moment de littérature et d’humanité.

Mille ans après la guerre
Carine Fernandez
Les Escales, septembre 2017, 246 p., 17,90 €
ISBN : 9782365692670

(Vu 110 fois)

3 réflexions au sujet de « Mille ans après la guerre : superbe et déchirant ! »

  1. Eric

    Merci Nicole pour votre récit de présentation accompagné d’extraits de ce livre « Mille ans après la guerre » de Carine Fernandez.
    Le titre de ce livre nous suggère à un rapprochement avec votre livre de nouvelles « Après la guerre ». Toutefois, le rapprochement me paraît être principalement dans les conséquences qu’entraînent les guerres sur des vies humaines à jamais meurtries par l’horreur.
    Cet espace temps de Mille ans, me semble souligner la profondeur des traumatismes qui ne s’estomperont jamais… Comment le pourraient-ils ?
    Reste après la guerre, à reconstruire le paysage extérieur comme intérieur. Autant extérieurement, on pourra reproduire certaines choses approximativement à l’identique, autant intérieurement, des choses ont été brisées et les liens avec d’autres êtres déchirés violemment…
    De tels récits nous rappellent, nous sensibilisent à l’importance de la paix, de la liberté et pourtant encore aujourd’hui quelques hommes s’arrogent le droit de jouer à nous faire peur pour asseoir leur puissance qui peut être si destructrice…
    En partage un lien vers la bande annonce du film « Lion » qui retrace une histoire vraie, à la fois sensible, émouvante et profondément humaine. Elle parle des liens entre fratrie, famille et racines. La quête devenue obsessionnelle d’un homme qui dans son enfance en Inde a été emporté loin des siens et recueilli dans une autre famille : https://www.youtube.com/watch?v=skz6h3UVQ0U

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    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Cher Eric,
      Votre long message est très riche.
      Vous avez raison, il y a une très grande proximité entre nos deux titres et une proximité plus grande encore entre le livre de Carine Fernandez et « Mission et calvaire de Louis Favre ». Les deux livres possèdent des ressemblances stupéfiantes, pourtant l’un est une pure fiction et l’autre raconte une histoire vraie.
      Ce n’est pas la seule proximité qu’il y a entre Carine et moi, nous sommes très proches de pensée, de sensibilité et de culture.
      Merci pour ce beau lien, je verrai avec plaisir ce « Lion » lorsqu’il passera dans la région.

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