Ne ratez pas le train du Liseur du 6h27 !

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Voilà du réjouissant, du jouissif, du libertaire : précipitez-vous sur ce petit opus de 210 pages d’humour, de poésie et de liberté ! Qu’il ait été publié aux éditions du Diable Vauvert, maison indépendante dans tous les sens du terme, n’est pas innocent. Petite parenthèse : allez vous promener sur le site de la dite maison, cela vous changera agréablement des gros paquebots.

Dans l’opus de l’enfant très réussi de Raymond Queneau et de Jean-Pierre Jeunet nous avons affaire à un liseur et non une liseuse :

Certains naissent sourds, muets ou aveugles. D’autres poussent leur premier cri affublés d’un strabisme disgracieux, d’un bec de lièvre ou d’une vilaine tache de vin au milieu de la figure. Il arrive que d’autres encore viennent au monde avec un pied bot, voire un membre déjà mort avant même d’avoir vécu. Guylain Vignolles, lui, était entré dans la vie avec pour tout fardeau la contrepèterie malheureuse qu’offrait le mariage de son patronyme avec son prénom : Vilain Guignol, un mauvais jeu de mots qui avait retenti à ses oreilles dès ses premiers pas dans l’existence pour ne plus le quitter.

Le ton est donné. Guylain Vignolles, trente-six ans, essaie de se faire oublier. Il vit avec un poisson rouge nommé Rouget de Lisle (Amélie Poulain, je vous dis…) et exerce le plus épouvantable des métiers pour qui aime lire et les livres : il actionne le pilon de la broyeuse Zestor 500 et passe sa vie à détruire sa raison de vivre. Mais tous les soirs, en nettoyant la machine, il récupère les feuillets qui n’ont pas été broyés, les sèche entre des buvards et les lit le lendemain matin aux passagers du RER de 6h27.

Je ne déflorerai pas la quête de Guylain, vous risqueriez de ne pas lire le livre et ce serait dommage pour vous.

Tout m’a plu dans ce roman sensible, drôle et atypique.

D’abord l’écriture, à la fois enlevée et peaufinée comme seuls se le permettent ceux qui ne comptent pas sur l’écriture pour les nourrir ; ensuite les personnages dits avec mépris secondaires qui peuplent le récit : tous bénéficient d’un traitement royal, les gentils comme les méchants. Yvon Grimbert le gardien qui lève la barrière pour les camions pleins de livres ne s’exprime qu’en alexandrins, quant au prédécesseur de Guylain dont les jambes ont été broyées par la machine, il passe son temps à rechercher tous les exemplaires du livre qui a été fabriqué ce jour-là avec la pâte à papier, histoire de récupérer ses jambes. Du côté des méchants ce n’est pas triste non plus mais la palme revient à la machine, une bête monstrueuse qui n’est pas sans rappeler La Bête humaine… On n’est d’ailleurs pas loin de Zola pour les conditions de travail :

D’abord il ne se passa rien. A peine un tressaillement du sol lorsque la Chose lança un premier hoquet de protestation. Le réveil était toujours laborieux. Elle rotait, crachotait, paraissait rechigner à s’élancer mais une fois la première gorgée de fioul passée, la Chose se mettait en branle. Monta d’abord du sol un grondement sourd suivi aussitôt d’une première vibration qui partit à l’assaut des jambes de Guylain avant de travers son corps tout entier. (…) La Zestor était une ogresse qui avait ses humeurs. Il arrivait parfois qu’elle s’engorgeât, victime de sa propre voracité. Elle calait alors bêtement en pleine mastication, la gueule remplie à ras bord. Il fallait alors près d’une heure pour vider l’entonnoir, (…) une heure pour Guylain à se contorsionner dans les entrailles puantes, à suer toute l’eau de son corps et à subir les invectives d’un Kowalski plus énervé que jamais dans ces moments-là.

Bien sûr un événement minuscule va se produire et déclencher la quête du héros, le conduire de manière savoureuse et décalée vers la Dame de ses rêves, dame pipi/écrivain dans un centre commercial. Zola s’éloigne, nous revenons à Amélie Poulain, cela vire un peu rose bonbon mais Guylain a bien gagné le droit de présenter quelqu’un à Rouget de Lisle… et nous de revenir  de cette lecture sans prétention enchantés du voyage, comme les voyageurs du RER de 6h27.

Le liseur du 6h27
Jean-Paul Didierlaurent
Au diable Vauvert, 2014, 16 €
ISBN : 978-2-84626-801-1

(Vu 84 fois)

Une réflexion au sujet de « Ne ratez pas le train du Liseur du 6h27 ! »

  1. saravati

    J’aime beaucoup (oui, je me répète) votre manière d’épingler de jolis récits. Je ne doute pas que malgré les circonstances un peu désastreuses mises en place au début, ce livre doit rutiler d’humour.
    Ma liste de vos coups de coeur s’allonge avec fracas. Où trouver le temps ? Dans les méandres d’entre les lignes ? Merci Nicole !

Les commentaires sont fermés.