Les âmes féroces et la compassion de Marie Vingtras

Shares

L’adjoint hypersensible de Lauren, la shérif de Mercy, appelle cette dernière : il se trouve en face du cadavre de Léo, une jeune fille de dix-sept ans. Comment est-ce possible, cette mort violente dans cette petite ville américaine où il ne se passe jamais rien, une ville qui portait jusque-là si bien son nom très doux de Mercy, la compassion, la miséricorde chrétienne ?

Est-ce le début d’un roman policier classique, avec une jeune morte découverte dans un cadre plein de sérénité, allongée sur les iris sauvages d’avril ? Ce mélange de beauté tranquille et de violence va imprimer le texte d’une étrange et malaisante poésie bancale. On est scotché au texte dès le départ pour des raisons qui ne sont pas les bonnes.

Il n’y a pas vraiment d’enquête dans ce roman très construit, très littéraire, où quatre voix vont se succéder, une par saison, et mettre à jour les ressorts intimes des habitants de Mercy, les âmes féroces du titre.

Au cours de ce printemps détonant, Lauren Hobler, la shérif homosexuelle de la petite ville raconte sa vie et sa ville qui ne mérite pas vraiment son nom de Mercy. Benjamin Chapman, le séduisant professeur de Léo relayera Lauren pour l’été. Un drôle d’oiseau, ce Benjamin, qui est venu enfouir des événements de sa vie passée dans cette bourgade perdue.

Emmy, la meilleure amie de Léo s’exprime à son tour en automne, et jalousie, révolte, vengeance balaient le vernis de la famille parfaite, de l’amitié indestructible.

Enfin arrive l’hiver, saison associée à la mort, et Seth, le père de Léo. Le prénom choisi par l’autrice est très éclairant. C’est un prénom très populaire aux USA, dont le sens biblique est celui de remplaçant. C’est le troisième fils d’Adam et Eve, celui qui est né après la mort d’Abel, tué par Caïn. Mais, dans le panthéon égyptien, Seth est le dieu du désordre et de la violence. Les deux éléments se rejoignent à la fin du roman où tout se dénoue.

L’autrice a voulu écrire, selon ses propres termes, « une incursion dans la noirceur humaine ». Un bon roman échappe très souvent à son auteur et révèle des strates inconscientes. Dans Les âmes féroces, violences familiales, chute dans l’échelle sociale, recherche de filiation, d’identité ou de rédemption, rêves inavouables, tout est mêlé et chacun y trouvera ce qu’il veut. Ce qui m’a frappée, c’est la solitude des personnages, comme si un voile invisible empêchait toute communication à de rares exceptions près, quand l’amour remplace la peur.

Au fil des saisons et des personnages qui s’expriment, le portrait de Léo s’affine. La jeune morte couchée sur un lit de fleurs ne connaissait que la solitude, elle était étrangère à la jalousie et la culpabilité, ignorante des secrets passés et à la façon dont ils corrompent le présent. Elle apparaît comme le seul personnage lumineux de cette histoire. Son prénom complet Léonora, signifie compassion, celle qui apporte la lumière. Compassion ? N’est-ce pas la signification du nom de la petite ville de Mercy ?

Les âmes féroces
Marie Vingtras
Éditions de l’Olivier, août 2024, 272 p., 21,50€
ISBN : 978 2 8236 2102 0

Shares