Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Découpages et collages 2

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Mont_Blanc_Turner

Le Mont Blanc depuis Bonneville par Turner

Vous vous souvenez que je m’étais arrêtée à la sixième version de Fragments l’abrégé de Fragments de vie avant désintégration. 

Pourquoi un titre pareil, un truc à décourager le lecteur le plus motivé et à faire fuir les autres pire qu’un Doberman baveux sur une plage de Méditerranée ?

À cause d’un avion de ligne indien, le Kangchenjunga, qui a explosé en plein vol sur le Mont Blanc en 1966.  Sur le glacier des Bossons on n’a retrouvé que sept corps intacts sur les cent dix-sept personnes qui se trouvaient à bord. Parmi ces sept corps, celui d’une Indienne nue, vêtue de ses seuls bijoux. Quarante-cinq ans plus tard, je suis allée à une conférence donnée près de chez moi par un homme qui s’annonçait comme le découvreur des restes du Kangchenjunga et du Malabar Princess. Il a raconté ses découvertes sur le glacier des Bossons et une exposition de ses trophées a suivi, avec des éléments très choquants que je ne pouvais laisser sombrer dans l’oubli.

Voici l’origine de ce roman : le choc ressenti par les scalps de victimes présentés dans des vitrines, le cynisme inconscient de celui qui les avait trouvés et les exhibait. Ensuite j’ai cherché des détails sur ces deux catastrophes si troublantes : deux avions civils indiens qui s’écrasent au même endroit à seize ans de distance alors que jamais aucun autre avion civil ne s’est abîmé sur le massif du Mont-Blanc. J’ai découvert les éléments de cette histoire arrivée à une heure de chez moi, pleine de mystères et d’horreurs. De quoi écrire une dizaine de romans, Henri Troyat a ouvert la voie avec la première catastrophe indienne, celle du Malabar Princess, en écrivant La neige en deuil, je m’intéresse à la suivante, survenue seize ans plus tard, celle du Kangchenjunga. J’ai ressenti de la stupeur face à tout ce que la région de Chamonix essaie de cacher, à savoir la gestion honteuse des corps des victimes lors de ces deux catastrophes.

J’ai inventé des personnages, bien sûr, comme la fille de cette Indienne réellement retrouvée nue et intacte sur le glacier des Bossons et la vie même de cette femme, l’enchaînement qui l’a conduite à mourir si loin de chez elle. Le reste a suivi, les allers retours entre le Bombay des années soixante et Chamonix. J’ai dû rajouter le personnage de l’écrivain à la quatrième ou cinquième version pour alléger l’histoire, celui-ci a pris de l’importance au fil du temps.

Je ne vais pas vous raconter ce mélange d’éléments parfaitement véridiques et de recréation romanesque, je voulais juste vous expliquer le contexte de ce titre bizarre, Fragments de vie avant désintégration. J’ai bien sûr été effondrée lorsque j’ai entendu parler du roman Constellation d’Adrien Bosc alors que j’en étais à ma quatrième version. Heureusement nos propos ne se rencontrent absolument pas.

Il faut cependant que je change de titre, c’est évident, et j’ai besoin de votre aide parce que cela fait plusieurs années que pour moi le livre porte ce titre et je peine à lui en trouver un autre.

J’ai pensé à des horreurs :  un titre racoleur style Indienne nue sur le Mont Blanc, classique, La vie interrompue, Le sari rose avec les oiseaux, mystérieux La danseuse du Kangchenjunga…

J’attends vos propositions. J’enverrai avec plaisir une version électronique du roman aux internautes qui auront fourni les titres les plus originaux. La primeur, plusieurs mois avant la publication.

J’attends avec impatience vos suggestions.

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L’Anthogrammate : de la littérature feel good ?

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L'AnthogrammateDans certaines librairies un nouveau concept est apparu bien au beau milieu de la canicule, je veux parler du panonceau « littérature feel good », sous-titrée La littérature qui vous fait du bien.

Cela m’a rendue perplexe. Est-ce que cela sous-entend que le reste de la littérature vous fait du mal ? C’est quoi la littérature qui fait du bien, et à qui, au fait, est destinée cette nouvelle catégorie de livres ? Les étalages proposés m’ont donné une réponse logique : on cible les femmes, grandes dévoreuses de littérature sentimentale. Beaucoup de littérature à l’eau de rose, donc, des romans sentimentaux dignes de figurer dans la collection Harlequin et parfois, égarée au milieu des bons sentiments et des héroïnes qui devront en baver avant d’atteindre le nirvana, de la littérature tout court.

Ce nouveau concept me semble tout droit sorti des brain-storming des ateliers de bien-être américains ou canadiens et rappelle l’extraordinaire essor des livres de développement personnel.

J’avoue avoir ricané.

Pourtant quelque chose a fait vaciller mes convictions : le roman L’Anthogrammate ne fait-il pas partie de la littérature feel good ? Marguerite Letourneur, cette vieille crapule qui se venge salement de son amour de jeunesse et raconte des histoires à tout le monde, Marguerite mon institutrice à la retraite fait partie de la littérature qui vous fait du bien.

Je vous explique l’affaire.

Une personne qui m’est chère a pris l’habitude d’offrir mes livres à la place de chocolats lorsqu’elle est invitée chez des amis. C’est elle la légitime propriétaire du slogan « Offrez des livres, cela ne fait pas grossir mais cela muscle le cerveau ».

Il y a quelques semaines elle a offert pour son anniversaire L’Anthogrammate à une de ses amies atteinte d’une grave maladie très handicapante. Quelque temps plus tard, lors d’une visite, elle l’a surprise plongée dans les aventures de Marguerite et le roman était déjà bien avancé :

— Tu ne lis que celui-là ? Tu as pourtant reçu d’autres livres pour ta fête, tu ne veux pas alterner ?

— Non, celui-là me fait tellement de bien, avec lui j’oublie totalement ma maladie.

Son mari a confirmé : il entend sa femme rire, ce livre lui fait du bien à lui aussi puisque la compagne de toute sa vie retrouve son humour.

Voilà. Je me suis sentie violemment émue, heureuse d’avoir fait du bien à une personne en pleine détresse.

Bien entendu il n’est pas nécessaire d’être malade pour apprécier L’Anthogrammate, je vous assure que le livre fait rire aussi les bien-portants.

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L’alphabet des anges, débuts emphatiques

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L'alphabet des angesDans le cadre de la sélection suisse du concours Lettres Frontière 2015, j’ai lu L’alphabet des anges publié aux Éditions de l’Aire à Vevey dans la jolie ville du bord du lac Léman.

Un livre très mince et écrit gros d’à peine une centaine de pages une fois enlevés la préface et les remerciements de l’auteure, Xochitl Borel, jeune inconnue au prénom aztèque surprenant et poétique qui signifie fleur.

Est-ce la raison pour laquelle la jeune auteure file la métaphore végétale en nommant l’héroïne de son histoire Aneth ?

Après la seconde guerre mondiale, une jeune femme tente un avortement avec les moyens de l’époque mais le fœtus s’accroche et une petite fille naît, un œil crevé par l’aiguille à tricoter. Ce sera Aneth, petite fille mi-végétal mi-animal qui va petit à petit devenir aveugle.

C’est un texte étrange, entre poésie et épanchement, envolées lyriques et dialogues enfantins, pas vraiment abouti.  J’ai été peu sensible à l’envol des mots peinant à cacher les faiblesses de la construction et le manque de profondeur. Cela m’a fait penser à certains textes d’adolescents doués se prenant au jeu de leurs propres phrases en oubliant le thème de départ. L’auteure est jeune, talentueuse, il lui faudra apprendre à dompter ses phrases et  lutter contre l’emphase.

Nous vivions un mois d’avril frileux, bien loin encore des prémices du printemps. Sur les arbres, il n’y avait pas la moindre ombre de bourgeons, le paysage, tristement doux, s’effilochait sur la route. Seule la lumière savait que l’hiver dans son apparence d’éternité, finirait par mourir, que les primevères seraient vainqueurs, une fois encore.

Hum…

« La collection Alcantara est consacrée aux premiers romans. Elle est dirigée par Xochitl Borel et Noémi Schaub » nous apprend la quatrième page. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même…

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Le Voyant, hommage à la vision intérieure

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Le voyant

Par un hasard troublant, ce livre est un des derniers que j’ai lu et chroniqué avant de connaître de graves problèmes de vue. Depuis le 1er août je pense intensément à Jacques Lusseyran, à sa vision optimiste de la cécité. J’en ai conclu que l’extraordinaire pouvoir d’adaptation de l’enfance conduit à des richesses là où l’âge mûr ne voit que détresse, la danse sur le fil de l’adversité nécessite des jambes agiles. Voici la critique.

Dans ce livre vibrant qui tient de l’incantation, du galop d’un cheval fou, du fouet et de la caresse, Jérôme Garcin nous restitue l’essentiel de la vie de Jacques Lusseyran, scandaleusement oublié après la seconde guerre mondiale.

Biographie ? Pas vraiment. Roman ? Non plus. Un objet inclassable, pétri d’admiration et d’empathie, d’une tendresse qui ne va pas sans sévérité devant cet homme magnifique, excessif et égoïste.

Jacques Lusseyran, né en 1924 dans une famille bourgeoise et intellectuelle, est victime d’un accident en classe qui lui arrache un œil et rend l’autre inopérant. Désormais aveugle à huit ans, il est admirablement pris en charge par ses parents et peut réintégrer l’école dont il est un brillant sujet. Jacques se montre d’une intelligence supérieure et considère son handicap comme un atout :

« La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint ». Et il ajoutait : « Elle est mon plus grand bonheur ».

Être aveugle ne l’empêche pas de faire de brillantes études et de s’investir dans la Résistance à dix-sept ans. Il est arrêté par la Gestapo en 1943, conduit à Fresnes puis déporté à Buchenwald. L’horreur du camp mais aussi la lumière qu’y apporte Jacques récitant de la poésie et racontant les grands auteurs français.

Le retour au bout d’un an et demi de captivité est difficile. Jacques fait partie des trente qui ont survécu sur deux mille, culpabilité, dépression, impossibilité de trouver sa place dans cette France de l’après-guerre qui ne reconnaît pas ses mérites dans la Résistance. Dépression larvée qui ne le quittera que lorsqu’il abandonnera l’Europe pour aller enseigner en Amérique.

Il tombe sous la coupe d’un gourou, Georges Saint-Bonnet, et perd tout esprit critique devant cet ami admirable qui vivra ensuite avec sa femme jusqu’à sa mort.

Il se marie trois fois, abandonnant ses enfants en France, puis son fils en Amérique avant de mourir dans un accident de voiture avec sa troisième femme à l’âge de quarante-sept ans.

Avec Le Voyant Jérôme Garcin entend réparer une injustice comme il l’avait fait avec Pour Jean Prévost. Le pays s’est montré ingrat avec cet homme qui s’est conduit de manière admirable pendant la guerre, le monde des lettres aussi, qui l’a réduit au statut d’écrivain-résistant et a refusé de publier ses romans.

Je ne sais pas si ce très beau livre réussira à sortir de l’enfer de l’oubli ce voyant magnifique ; demeure la restitution vibrante de fraternité de cet homme qui a marqué ceux qui l’ont connu, restitution qui ne cèle rien des zones d’ombres du personnage.

Les trois enfants, Jean-Marc, Claire et Catherine, ont eu le sentiment, en 1958, d’être abandonnés. C’est à la grand-mère paternelle qu’a incombé la charge d’élever les deux fillettes que leur père avait laissées pour une nouvelle vie et que leur mère, partageant désormais celle de Saint-Bonnet et peu portée sur l’éducation, avait préféré éloigner. Quant à Jean-Marc, il fut confié depuis sa plus tendre enfance à sa grand-mère maternelle, Charlotte Pardon.

Père défaillant, mari toujours volage, Jacques Lusseyran ne se sentait vraiment lui-même qu’en écrivant, sur une machine à écrire normale et pas en Braille. Et c’est cette vie-là que la postérité lui a refusée.

Il ne reste pas grand-chose de la vie brève de Jacques Lusseyran, dont la philosophie et l’éthique reposent sur un principe élémentaire ; c’est au-dedans que le regard exerce son vrai pouvoir, que le vaste monde se donne à voir et que vivent, en harmonie, se tenant par la main, les vivants et les morts. S’exercer à fermer les yeux est aussi important qu’apprendre à les ouvrir.

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Le caniche et la basket

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le caniche et la basketIls m’ont fascinée. Pas le type en short en train de boire sa bière, mais le caniche, la chaussette et la basket.

Coincé sous la chaise dans le bistrot à regarder la foule du marché défiler, la mâchoire du caniche semblait prolongée par la chaussette du maître, un peu comme la barbe postiche des pharaons. Et, posée sur le seuil en aluminium, la basket. Semelle rose et lignes blanches, du gris bleuté et du vert primevère.

Impossible de savoir si le buveur de bière était conscient des superbes accords entre les lignes gris-bleu de son polo, la laisse du chien et ses chaussettes, impossible de savoir si le chien lui aussi était sensible à ce raffinement. Quoique. Un caniche londonien se doit d’être sensible à l’harmonie des couleurs, non ?

 

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