Les champions de la dédicace et les autres

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Dédicace-Birmann_AnthyComme je vous admire, ô vous, les champions de la dédicace, les marathoniens qui passez de librairie en librairie, sautez de train en train et parcourez la France avec l’allégresse du vainqueur, celui qui, toujours aussi frais malgré le rythme épuisant, affiche le sourire éblouissant de celui qui semble découvrir son premier lecteur.

Je n’appartiens pas à cette race des seigneurs à la foulée élégante et racée, je suis plutôt le genre petite foulée et chevilles fragiles, vite essoufflée par le sport en général et celui de la dédicace en particulier.

Hier samedi, j’ai dû me secouer un peu : allons, deux dédicaces, une le matin, une l’après-midi, et dans le même secteur, ce n’est tout de même pas la mer à boire ! L’argument de mon coach compagnon de toujours semble raisonnable, mais je traîne un peu les pieds :

— On part si tôt ? C’est pour dix heures, et tu sais, les gens ne courent pas les librairies de bon matin, surtout dans une zone commerciale…

— Tu as pensé aux gilets jaunes ? Les ronds-point de Thonon seront peut-être occupés.

J’ai oublié les gilets jaunes, ces frères en révolte, ces oubliés qui voudraient qu’on voie qu’ils existent. Vite, le sac, le manteau et les chaussures. Sur le trajet un imprévu redoutable : la foire de la Saint Martin à Bons-en-Chablais, où coule une population matinale et réjouie devant la fête populaire et où nous attend une très très longue déviation de contournement.

L’époux a toujours été du genre testéroné au volant de sa voiture, et son sens de l’orientation va faire mieux que les panneaux jaunes qui nous empêchent d’aller dans la direction de Thonon, mieux que ce malheureux GPS dont il n’a suivi aucune indication dès le départ, il va trouver la petite route qui nous sauvera du retard.

Nous rencontrons donc un certain nombre de voies sans issue et un arrêt au-dessus d’une pente très raide. La région est plutôt montagneuse. La voix féminine du GPS n’arrête pas de parler de calcul en cours et la mienne de voix augmente l’irritation du navigateur, je comprends très vite que mes « on est perdus » n’arrangent pas la situation. Je me tais, plutôt crispée.

Quelle chance, les gilets jaunes sont en train de s’installer, et l’un d’entre eux guide ceux qui arrivent en véhicules pour se garer. Chance, parce que mon sens social n’aurait peut-être pas résisté à un arrêt prolongé.

Nous avons un bon quart d’heure de retard quand nous arrivons devant la librairie dans la zone d’activité commerciale d’Anthy-sur-Léman. De l’extérieur, cela ressemble à tous les autres hangars gris des enseignes diverses et variées. Que vient faire une librairie dans cet entrelacs de magasins où notre société de consommation étale sa triste arrogance ? Je ne vais jamais seule dans ce genre d’endroit, et je suis snob : j’aime les librairies avec de vrais murs, si possible dans des centres de petites villes, et si le bâtiment est ancien, tarabiscoté, avec des voûtes et des étagères qui montent jusqu’au plafond, je me sens à la maison.

Un grand parking, c’est pratique. La gérante du magasin vient au-devant de moi, anxieuse, elle a déjà téléphoné à la librairie du centre de Thonon pour savoir s’ils avaient des nouvelles. Je m’excuse :

— Non, non, ce n’est pas grave, vous êtes là et les clients ne sont pas encore arrivés. J’avais peur des gilets jaunes.

— Je vous ai mise là…

Bien en vue depuis l’entrée, une mini-table haut perché à plateau métallique de cinquante centimètres de diamètre, et dessus, une pile de livres. Le genre de guéridon où on pose un café et une soucoupe pour le ticket de caisse. À côté, un tabouret haut en bois. Où est-ce que je vais signer les dédicaces ? J’ai l’habitude de mon grand bureau en bois plein de papiers et de stylos où mes coudes s’installent confortablement pour la réflexion.

Allons, je peux bien sortir de ma zone de confort, comme on dit maintenant ! Je m’installe sur le tabouret, sors mon stylo, fais mine d’écrire. La table se met à tourner et oscille dangereusement. Un mélange entre les tables tournantes des esprits frappeurs et celui des assiettes au bout d’une pique des acrobates du cirque de Pékin.

— Regardez, je crois que ça ne va pas être possible…

— Vous avez raison, on voulait vous mettre en valeur, bien en évidence pour les clients, mais là…

C’est ainsi que je me retrouve assise sur un confortable fauteuil face à une table pas vraiment plus grande que la précédente, mais carrée, avec des lattes de bois espacées, mais quelle importance, la dédicace est sur la page de droite, et l’épaisseur du livre amortit les creux.

Ainsi parée, je peux enfin faire connaissance avec les libraires, car elles sont plusieurs à venir saluer la dédicataire du jour. Une magnifique surprise m’attend : Anne a lu mon roman, elle ne l’a pas encore fini, ce qui fait qu’elle n’a pas mis de commentaire, elle ne met jamais de commentaire avant le point final. J’admire cette conscience professionnelle, et lorsqu’elle me fait une analyse très fine de mon roman, je la regarde avec les yeux de l’amour : cette femme est une remarquable lectrice.

J’apprendrai très vite que c’est aussi une grande professionnelle : beaucoup de clients vont directement vers elle pour lui demander conseil, comme dans une librairie traditionnelle, et ils se retrouvent devant moi, posent des questions, achètent (ou pas, bien sûr) le roman.

Mes préjugés en prennent un coup : dans une zone qui à priori ne s’y prête pas, on trouve comme ailleurs des libraires dévoués, qui aiment découvrir des auteurs et pas seulement taper sur un écran d’ordinateur pour voir si le livre demandé existe. J’ai honte de moi, parce que cette femme lumineuse essaie de m’apprendre quelques techniques de vente :

— Les gens aiment les histoires qui se sont réellement passées, et en plus votre roman se passe en partie dans la région, il faut vous lancer, quand ils passent, leur dire quelque chose comme « Découvrez un roman qui raconte des faits qui ont eu lieu dans la région », et après vous verrez, cela va aller tout seul.

En effet, cela marche. Parfois. J’ai l’impression de me trouver sur le marché : il est frais, mon roman, il est frais ! De plus Anne fait si bien son travail que rencontres et dédicaces s’enchaînent jusqu’à midi et demi. Chaque lecteur a son histoire, et il se révèle tellement en choisissant un livre, soit pour lui, soit pour une personne aimée. Moment béni que celui des échanges avec les amateurs de romans.

Avant que nous nous quittions enchantées l’une de l’autre avec en plus une adresse de restaurant avant d’enchaîner l’après-midi, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous la plus tendre des dédicaces. Il s’agissait d’un homme d’un certain âge qui voulait faire un cadeau à sa femme. Je lui demande le prénom de celle-ci et commence à écrire :

— Attendez ! Vous avez déjà écrit ?

— Seulement « pour »…

— Alors mettez : pour Poulette, de la part de son Charly avec un y…

Je complète la dédicace avant de la lui montrer, et je vois ce grand gaillard se troubler, les yeux noyés de tendresse dans l’anticipation de la surprise et de la joie de son aimée.

Je voulais terminer ce samedi matin de dédicace par cette attention, cet amour, un de ceux qui durent, qui s’amplifient avec le temps et les épreuves. L’après-midi sera moins lumineuse, c’est le moins qu’on puisse dire, je vous propose le basculement dans le côté obscur de la force dans un deuxième épisode.

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2 réflexions au sujet de « Les champions de la dédicace et les autres »

  1. GERARD PERRIER

    Belle chute ,sensible, pour un texte somme toute assez peu attachant car écrit avec du quotidien..vraiment « basique ».. en attendant la suite avec l’après midi .
    Un nouveau lecteu…marseillais qui aime les hauteurs et la nature, de ce blog .

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    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      La suite de ce texte, je l’ai écrite, mais je renonce à la publier. La configuration de certains lieux ne se prête pas forcément bien à la promotion littéraire: manque de place, lieu étroit de passage, clients pressés… Le personnel ne peut pas grand chose car il est peu nombreux, extrêmement sollicité.
      L’exercice de la dédicace est difficile quand on n’est pas une vedette, il faut convaincre les personnes qui entrent et qui sont attirées par les bandeaux rouges des prix littéraires que oui, votre roman mérite attention et lecture. J’ai voulu décrire ce quotidien « basique » comme vous l’écrivez, mais épuisant. Il faut se vendre alors que l’on voudrait seulement partager.
      Merci d’être venu sur ce blog et de peut-être découvrir mon roman.

      Répondre

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