Concerto pour la main morte : Olivier Bleys exorcise l’angoisse créatrice

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Concerto pour la main morteComment résister à un titre pareil, surtout quand le roman est chaleureusement conseillé par une amie ? Olivier Bleys et son Concerto pour la main morte m’étaient inconnus et j’aimerais vous faire partager cette tardive et belle découverte.

L’histoire, entre fable surréaliste et conte moral se passe dans un endroit perdu de Sibérie :

Le petit village se nommait Mourava, ce qui traduit de l’ancien russe donne à peu près « la jeune herbe ». Encore ne l’appelait-on « village » que par commodité, ou pour le distinguer d’autres plus frustes encore, parfois de simples campements qui s’échelonnaient sur de grandes distances le long du fleuve Ienisseï, région de Touroukhansk, Sibérie centrale. (p. 9)

Débarquent du bateau un pianiste français et son piano. Colin Cherbaux aborde ce lieu improbable dans le but précis de se mesurer avec son piano et son incapacité à jouer le concerto n°2 de Rachmaninov. Son agent lui a procuré un concert où il doit jouer celui-ci, or :

— Je joue, mais pas ce concerto… Quand j’essaie de m’y mettre, mes doigts enfoncent les touches n’importe comment. Après quelques mesures, ça devient du potage et je dois retirer mes mains du clavier. (p. 96)

À partir de cette situation un tantinet surprenante et absurde,  Olivier Bleys nous offre un feu d’artifice littéraire. J’ai eu souvent l’impression qu’il serait capable de nous montrer toute la poésie du mode d’emploi d’un lave-vaisselle !

L’écriture est superbe, les images ciselées :

Sur la neige qui avait repris et tricotait une maille blanche aux aiguilles des sapins

tout peut arriver. Y compris la rencontre avec Oleg, un ex-astronaute devenu ermite et spécialiste de l’hypnose qui va exorciser l’incapacité de Colin. C’est le passage un peu long de l’histoire, ce retour aux vies antérieures du pianiste français, mais quels délices de lecture :

Une gifle polaire claqua au visage du pianiste, hâtant de fait son réveil. Ce fut un autre courant d’air, à l’odeur de neige battue, qui ballotta l’ampoule du plafonnier et corna les photos punaisées çà et là sur les cloisons. Même le grand poêle du vestibule, quand s’enroula autour cette écharpe d’hiver, protesta à longs pets de fumée qui embaumèrent toute la cabane. (p. 213)

Ce livre est un vrai plaisir de lecture. L’humour est très présent, dans ces contrées glacées fréquentées par les ours :

— Ça fait huit mois que je n’ai vu personne, indiqua Oleg en réchauffant le thé. Le dernier à m’avoir rendu visite portait un sac à dos et venait de Suisse. Il prétendait faire le tour du monde à pied. Malheureusement, deux ou trois jours après son passage chez moi, il a rencontré un ours plein d’appétit. J’ai ramassé un tibia et des morceaux de crâne au bord de la rivière.

— Ce sont des choses qui arrivent, commenta sobrement Vladimir.

— Il est heureux qu’il arrive encore des choses en Sibérie, fit l’ermite en versant l’infusion dans des verres minuscules à culot de métal. (p. 147-148)

La vodka coule à flot et les ivrognes ne manquent pas, tout comme l’amitié qui ne va pas tarder à naître entre Vladimir et Colin. Ce dernier a atterri par hasard chez Vladimir qui voulait prendre le bateau que vient de quitter le Français, et la fin du roman est une sorte de chiasme narratif d’un effet très poétique.

Je vous conseille la lecture de ce beau livre pour la qualité de son écriture, sa poésie, son humour, sa tendresse envers les êtres, mais pas seulement. Concerto pour la main morte est une magnifique démonstration d’une partie du travail d’écrivain, la transposition dans un texte à la fois de faits réels et de l’état psychique de celui qui écrit.

Dans une conférence de présentation Olivier Bleys explique qu’il a écrit le Concerto suite à un voyage auquel il a participé, voyage qui, du Transsibérien au fleuve Ienisseï a mené huit écrivains français auprès de villages perdus. Cette fiction est donc fondée sur des faits réels, avec Colin en double de l’auteur : le pianiste ne peut plus jouer et l’écrivain ne peut plus écrire parce qu’il se trouve dans une période de doute. Olivier Bleys dit avoir été porté par son texte qui s’est écrit très vite.

Avec cette métaphore de l’impuissance créatrice, de la difficulté de se coltiner à l’œuvre qui doit advenir, Olivier Bleys nous offre plus qu’une fable ou un roman avec personnages pittoresques et paysages grandioses; il dévoile l’essence de son travail, la nécessité d’écrire avec ce que l’on est, ce que l’on a vécu, afin de proposer au lecteur ce qu’il attend :

Il n’y a que deux façons de passer le temps, ici, c’est l’alcool et les histoires. (p. 68)

Inutile de se trouver à Mourava, « la jeune herbe », partout dans le monde les lecteurs attendent des histoires. Avec ou sans alcool.

Concerto pour la main morte
Olivier Bleys
Albin Michel, août 2013, 240 p., 18 €
ISBN : 978-2-226-24966-1

(Vu 21 fois)

2 réflexions au sujet de « Concerto pour la main morte : Olivier Bleys exorcise l’angoisse créatrice »

  1. Edmée De Xhavée

    Ca semble en effet succulent, on doit avoir envie de rire plus d’une fois mais aussi le style est humoristique avec une grande élégance… Et oui, ça doit avoir une sorte d’aura onirique, surréaliste… mais charmeuse!

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