Le délit de solidarité, honneur et honte

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un-agriculteur-juge-pour-avoir-aide-des-migrants-venant-d-italieCe mercredi 4 janvier 2017 sera jugé un paysan de la Roya qui a hébergé des migrants, Cédric Herrou. Vendredi 6 janvier 2017 ce sera le tour d’un enseignant-chercheur habitant dans la même vallée, Pierre-Alain Mannoni.

Ils ont commis le même crime d’état, de notre république française : aide aux migrants, ces malheureux rejetés comme des balles de ping-pong entre la France et l’Italie.

Cela s’appelle le délit de solidarité, passible de cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Délit de solidarité. On croit cauchemarder devant cette loi mise en vigueur en 1945, juste après les horreurs nazies, juste après que l’honneur de la France a été défendu par tous ces hommes et ces femmes qui ont désobéi à l’état et sauvé des Juifs au péril de leur vie. Ceux que l’on appelle les Justes. Sera poursuivie par la justice

Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger en France […]

Loi gênante, loi honteuse, qui a suscité des vagues d’indignation ;  le texte a été amendé plusieurs fois, cela sonnait vraiment trop mal pour nos politiques qui se gargarisent de notre devise, la main sur le cœur et les yeux rivés sur le pouvoir.

Amendement de Nicolas Sarkozy en 2011 : on ne peut être poursuivi

 Lorsque l’acte reproché était, face à un danger actuel ou imminent, nécessaire à la sauvegarde de la vie ou de l’intégrité physique de l’étranger […]

Amendement de Manuel Valls en 2012 supprimant la poursuite d’une personne qui a apporté son aide sans contrepartie en

 visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique […]

d’un étranger en situation irrégulière. Autrement dit d’un être humain.

Manuel Valls a abrogé le « délit de solidarité » en 2012 la même année.

Où en sommes-nous quelques années plus tard ?

Un conseiller municipal et ancien maire de la commune d’Onnion en Haute-Savoie, a été jugé le jeudi 7 avril 2016 pour avoir hébergé une famille kosovare déboutée du droit d’asile. Pour le procureur, qui demandait une amende symbolique de 1 500 euros, Fernand Bosson est « un honnête homme sur le point moral et qui a accueilli cette famille pour un mobile louable », mais il « a toutefois violé la loi ».

Embarras de la justice…

Même solidarité envers ceux qui souffrent, même poursuite en justice pour nombre de bénévoles dont on ne parle pas dans les journaux télévisés et de manière fort discrète à la radio. Citons pour mémoire cette militante de 72 ans condamnée à 1 500 euros d’amende le 18 décembre 2015 pour avoir permis à deux migrants d’éviter un contrôle policier dans la gare de Nice. Notons qu’elle a été dénoncée par un agent de la SNCF. Pratique ancienne, j’allais dire historique…

Mille euros d’amende avec sursis pour cet ancien militaire anglais qui avait voulu aider une fillette afghane à passer dans son pays.

Gêne du tribunal qui se déclare incompétent devant ce prêtre stéphanois qui avait ouvert son église aux demandeurs d’asile. Pouvait-on lui demander de renier les engagements qui ont fondé sa vie ? Où le prêtre aurait-il trouvé l’argent de l’amende ?

Les condamnations de citoyens ordinaires se multiplient pour décourager la générosité et l’humanité des citoyens dits « ordinaires ». Vous et moi, donc.

Les juges ne se sentent peut-être pas à l’aise devant leur obligation de juger des actes d’humanité, conscients d’appliquer une politique plus que du droit. La France et les autres pays européens essaient de se protéger contre des vagues d’immigration massive et pour cela ils ont besoin du plein accord de leurs citoyens. Les décourager d’aider est une stratégie qui devrait s’avérer payante si l’ensemble de la population approuve la délation et l’indifférence.

Mais les citoyens ordinaires ne sont pas si ordinaires que ça, l’Histoire nous l’enseigne, et la justice a fort à faire en ce début d’année avec les deux habitants de la vallée de la Roya.

L’agriculteur Cédric Herrou, 37 ans :

Mon métier, c’est de produire de l’huile d’olive et des œufs. Mon casier est vierge, je n’ai jamais mis les pieds dans un tribunal, alors forcément, ça va me faire bizarre.

L’enseignant Alain Mannoni :

 J’ai 45 ans et 2 enfants. Je suis fonctionnaire de l’Éducation Nationale, Ingénieur d’Étude dans un laboratoire de recherche du CNRS / Université Nice Sophia Antipolis et enseignant à la Faculté des Sciences. Je n’étais pas jusqu’à présent militant politique ou associatif.

Lisez absolument le blog d’Alain Mannoni, vous comprendrez comment n’importe quel citoyen peut être embarqué dans une action qui lui semble honorable quand il assiste à des scènes indignes.

N’importe quel citoyen. Vous et moi. Du moins je l’espère.

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6 réflexions au sujet de « Le délit de solidarité, honneur et honte »

  1. Eric

    C’est un sujet délicat et sensible

    Les représentants d’associations humanitaires le disent, nous n’avons pas su héberger ce flux de personnes fuyant leur condition de vie devenue chaotique. cela a donné des conditions de vie autrement difficiles à ces êtres humains.

    Le film « Welcome » de Philippe Lioret délivre beaucoup de messages sur le sujet :

    https://www.youtube.com/watch?v=NoRqzMGBU4U

  2. Edmée De Xhavée

    Merci d’en parler… on n’en parle pas assez, on on lit en travers en se disant que ça ne nous concerne pas.

    Combien d’entre nous ont-ils ramené un chat trouvé en Italie, un chien abandonné sauvé durant les vacances en Espagne ou ailleurs…? Nous en connaissons tous. Le geste d’amour qui veut sauver est le même, et plus engageant lorsqu’il s’agit d’humains. Nous sommes tous à la merci d’un regard qui espère accrocher le nôtre, d’une aide qu’on nous demande « juste pour une nuit », d’un coup de pouce que peut-être on est à même de donner… Nous sommes tous concernés par cette loi immorale et inhumaine. Tous. Elle nous vise tous….

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Bonjour Edmée,
      Cela me gêne, cette comparaison avec le chat ou le chien. Il s’agit de solidarité humaine, non de pitié dont le bénéfice revient vers soi-même devant notre « générosité »…

      1. Edmée De Xhavée

        C’est drôle, je pensais justement que c’était étonnant que personne ne s’en soit encore offusqué.

        Mais si tu vois l’avalanche de sites qui montrent chats et chiens en perdition que nous devons sauver et tous les sites pour des pétitions pour animaux (je n’ai rien contre), c’est choquant que l’on ne s’indigne pas plus pour des humains. Je ne compare pas, (à mon sens) mais je dis que tant de gens éprouvent ce désir de « sauver » un petit chat-chien ou autre mais sont réticents à aider un humain, or l’instinct de sauveteur devrait exister également, de la même manière… mais on réfléchit non pas en « être qui a besoin de moi » mais en « et s’il s’incruste, et s’il a de mauvaise intentions, et s’il ne veut plus partir, et si ça me coûte cher, et si je me fais pincer, et si… » :)

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