Les Lettres d’Esther de Cécile Pivot : éloge des mots, de la lenteur et de l’échange

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Juste avant le confinement je me suis rendue dans une librairie que j’aime beaucoup, Histoires sans fin à La Roche-sur-Foron. Imaginez qu’elle est située dans la « rue du silence » au cœur de la cité médiévale dont je parle dans L’Envol du sari. Une librairie tortueuse, sinueuse, enchantée, loin des immeubles formatés où l’on rencontre aussi de merveilleux libraires.

Les inévitables têtes de gondole, les squatteurs de télé, de radio, de journaux divers. Un matraquage peut-être justifié mais lassant.

— Quel livre vous a beaucoup émus tous les deux récemment ?

Les-lettres-d-EstherLe libraire et Émilie la jeune vendeuse se regardent et sont d’accord, il me faut lire Les Lettres d’Esther de Cécile Pivot. Ils m’expliquent tous les deux pourquoi ils ont été touchés par ce livre, ils prennent du temps. Voilà à quoi servent les libraires, voilà ce qui les différencie des vendeurs qui cherchent le titre sur leur terminal, mais n’ont pas lu le livre.

Esther, une libraire du Nord de la France, se lance dans un atelier d’écriture pas comme les autres : les participants vont expédier de vraies lettres par la poste à la personne de leur choix. Les personnes qui se lancent dans l’aventure sont toutes cabossées par la vie. Deuil impossible, perte de sens du métier, dépression post-partum, solitude, petit à petit les mots vont se poser sur les maux, avec la lenteur nécessaire à l’échange de courrier.

C’est ce qui m’a beaucoup plu dans ce livre, ce retour à l’attente de la lettre, le temps de la réponse et de la réflexion, loin des courriels dont la personne qui vient de les envoyer attend déjà la réponse.

Comme nous avons perdu avec cette séduisante immédiateté !

Nous pénétrons dans les Lettres d’Esther un peu par effraction, mais seulement un petit peu, car Esther a obtenu l’autorisation des participants. Joli artifice de Cécile Pivot pour nous faire entrer dans l’intimité de cette correspondance en supprimant le voyeurisme inhérent à la lecture de lettres qui ne nous sont pas destinées.

Je ne sais plus à quel moment exactement j’ai décidé de réunir notre correspondance pour en faire un livre. Après l’exercice des monologues, je crois. Excepté Juliette, qui a hésité avant d’accepter, Jeanne, Samuel, Jean et Nicolas m’ont donné leur accord sans hésiter, à condition que leurs prénoms soient modifiées. Samuel, lui, a tenu à conserver le sien. (p. 9)

Selon son vécu, le lecteur s’attache à certains personnages plutôt qu’aux autres, chacun est libre des échos de ses blessures et de ses espoirs. C’est un beau roman plein de finesse et de sensibilité où personne ne juge personne, et où chaque participant progresse à son rythme et à celui de la réception par la poste de lettres qui deviennent de plus en plus importantes.

L’auteure incorpore dans son roman une histoire bouleversante : au Japon, dans un village qui a été décimé par le tsunami, un villageois a eu l’idée d’installer une cabine téléphonique dans son jardin. À l’intérieur, un téléphone pour permettre à qui le voudrait, de parler à ses morts. C’est le « téléphone du vent » destiné à apaiser la souffrance, et il va trouver sa place dans le roman. Magnifiquement. Il figure d’ailleurs sur le bandeau du livre.

Cécile Pivot ne se montre pas seulement pleine d’empathie pour ses personnages, mais d’une grande habileté dans la narration. Et ce n’est pas une coïncidence si l’animatrice de cet atelier d’écriture original est aussi libraire.

La lenteur, le temps, l’humanité. Au fond c’est ce qu’on trouve dans une librairie, vous ne croyez pas ?

Les Lettres d’Esther
Cécile Pivot
Calmann-Lévy, août 2020, 320 p., 19,50€
ISBN : 978-2-7021-6907-0

(Vu 23 fois)

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