Sérotonine : Houellebecq a vraiment besoin d’antidépresseurs

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CVT_Serotonine_9543Michel Houellebecq poursuit son introspection sexuelle et amoureuse entamée il y a fort longtemps maintenant. On retrouvera donc dans Sérotonine les ingrédients habituels qui forment peut-être le terreau d’une partie de son lectorat, à savoir une sexualité féminine un peu dévoyée. Pas question que le mâle occidental présenté au fil du temps soit adepte de l’homosexualité ou des amours bestiales, toutes les perversités décrites avec moult détails, ce sont les femmes qui les pratiquent. Dans le cas de Sérotonine, il s’agit de la jeune amie japonaise du narrateur, et les détails nauséeux intéresseront les amateurs.

Où sont vraiment les femmes dans ce roman ? Servent-elles uniquement à faire des fellations et à offrir abondamment leur petit cul ? Non, ce serait réducteur, et c’est en cela que Sérotonine est agaçant. On ne peut le limiter aux nombreux lieux communs qui parsèment le livre, ni à cette prose érotique navrante.

Le narrateur, ingénieur agronome transfuge de Monsanto, qui travaille pour une administration destinée à adapter l’agriculture française aux standards européens, n’est à l’aise ni dans sa vie ni dans son travail. Il sait bien qu’il faudrait tailler encore plus dans ce monde paysan désespéré dont son ami d’études Aymeric se fait le héraut. Où se trouve le narrateur, dans cette tragédie paysanne ? Un peu observateur, un peu impliqué, toujours à la lisière de la vie.

Pour les femmes, c’est pareil : passons sur le catalogue navrant des « salopes », si réducteur et irritant, le « toutes des salopes sauf ma mère » a encore de beaux jours devant lui. Restent deux jeunes femmes, deux magnifiques portraits de jeunes femmes aimées et perdues par sa faute, ravagées de douleur devant les trahisons de l’homme auquel elles se sont données sans restriction et sans calcul.

C’est là que le roman devient intéressant, par ce qu’il dit en filigranes de l’auteur, de ses regrets et de ses remords d’homme vieillissant qui n’a pas réussi à maintenir dans sa vie ce qui compte le plus pour lui, l’amour.

Sérotonine est une balade bavarde et désespérée dans le passé, les comptes qu’on ne pourra jamais régler, le pardon que l’on ne pourra jamais demander.

On comprend que le narrateur de cette triste histoire ait besoin d’antidépresseurs puissants.

Sérotonine m’a irritée : tant de talent gâché pour ça ? Une écriture tour à tour poétique, empathique, prenante, pour gratter toujours le même sillon ? Les passages concernant le désespoir paysan sont d’une vérité intense, mais l’auteur n’a pu s’empêcher de fourguer en même temps un ornithologue allemand amateur de petites filles, comme si le sexe, surtout dévoyé, lui permettait de déminer sa réflexion.

Sérotonine m’a été prêté par un ami. Un conseil, lisez-le en bibliothèque, pour ne pas encourager Houellebecq dans cette voie et l’inciter à nous sortir la prochaine fois un brûlot d’une grande intensité, sans les scories habituelles. En fait, je me rends compte que je reproche, comme pour Soumission par exemple, toujours la même chose à Houellebecq.

Sérotonine
Michel Houellebecq
Flammarion, janvier 2019, 352 p., 22 €
ISBN : 978-2-0814-7175-7

(Vu 72 fois)

6 réflexions au sujet de « Sérotonine : Houellebecq a vraiment besoin d’antidépresseurs »

  1. Edmée De Xhavée

    Moi j’avoue que je suis mal à l’aise devant les détails sexuels. J’évite de lire, et aussi d’écrire. Je ne vais pas me psychanalyser ni « tenter d’en guérir » car il me suffit d’éviter. Mais j’aurais du mal à être objective en ce qui concerne les autres aspects d’une oeuvre. Autant pourtant j’ai aimé autrefois les libertinages de Casanova par soi-disant lui-même, qui étaient très racontables… autant je bloque des 4 fers quand c’est trop…

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      On lit ce qu’on a envie (ou supporte) de lire, je pense que cela fait partie des droits du lecteur. Les détails sexuels ne me gênent pas lorsqu’ils apportent quelque chose au texte, qu’ils sont une composante inhérente à l’oeuvre comme la sexualité est indissociable de la biologie du vivant. Mais là…

  2. alainx

    Les 2 derniers livres de Houellebecq, je ne les ai pas lus. Reste que j’apprécie cet auteur au-delà de ce pourquoi on le critique.
    Ce qui est intéressant à observer, c’est que je n’ai rencontré aucune femme qui avait lu un de ses livres qui ne dise pas sensiblement des propos comparables aux tiens.
    Il serait intéressant de savoir pourquoi les femmes font une fixation sur ses scènes érotiques… Avant de courir lire et relire « 50 nuances Grey ». Alors qu’il y a chez Houellebecq bien autre chose de plus intéressant et de talentueux.

    Tu reproches à Houellebecq d’écrire conformément… à sa manière d’écrire.
    On pourrait aussi reprocher à Marcel Proust de toujours faire du Marcel Proust… 😉

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Tu dis toi-même ne pas avoir lu les derniers livres de Houellebecq, or je les ai chroniqués, les autres ayant échappé à mon blog.
      C’est intéressant ce que tu dis de la lecture des femmes, on pourrait dire que cela renvoie aussi à une certaine lecture masculine, tu ne penses pas? D’ailleurs je n’ai jamais acheté un livre de Houellebecq, c’est chaque fois des hommes qui m’en ont proposé la lecture. Instructif, quand j’y pense.
      Quant aux lectures érotiques des femmes, je n’ai pas lu les fameuses « 50 nuances », préférant l’érotisme japonais, elles signalent aussi un certain imaginaire. J’avoue que le mien ne comporte pas les fellations de chiens et autres réjouissances. Jamais d’humiliations masculines, l’homme en majesté, avec sa virilité souvent défaillante que de jeunes femmes dévouées entendent réveiller. La bonté est toujours mal récompensée…

  3. Manuel

    Et si Sérotonine était autre chose ?
    Partons des postulats d’aimer son écriture et d’avoir lu peu ou prou tous ses livres, alors il se dégage une ironie que l’auteur ferait sur lui-même , de son style exacerbé poussé à la caricature, de ses personnages épouvantails d’eux même.
    Comme pour nous dire que tout ça n’est pas bien grave , que tout ça n’est pas bien important, que les talents et adorations prophétiques qu’on lui porte ne sont que foutaises.
    Sérotonine va au delà même d’une désinvolture taquine. Inoculant du Cervantes dans nos certitudes, il ramène le sens de la vie à son humilité.

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      « Inoculant du Cervantès dans nos certitudes », vous y allez fort, Manuel! Je retiens les « personnages épouvantails d’eux-mêmes », et j’apprécie beaucoup votre lecture de l’oeuvre. J’ai moi-même beaucoup lu cet auteur qui m’irrite peut-être parce que je suis une femme, allez savoir.
      Je vous souhaite d’avoir raison, de toute façon, la vision d’une oeuvre et d’un auteur est si intriquée avec celle de ses lecteurs que toutes les grilles sont possibles.
      Merci pour votre beau commentaire!

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