Le travailleur qui mendie

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VM 11

Il est d’une maigreur extrême, il baisse les yeux. Il ne vit pas dans la rue : sa veste est très propre, sa casquette aussi. Rien de déchiré, d’abîmé. Il est sans doute marié, sa tenue trahit les soins d’une femme qui tient à sa dignité.

Son teint hâlé de travailleur en plein air, les muscles crispés de sa mâchoire, tout indique que jamais il n’aurait dû se retrouver là, à tendre sa misérable et dérisoire sébile de carton posée sur sa canne blanche. Canne d’aveugle suite à un accident de travail ? Impossible de le déterminer.

Restent le désespoir et la honte de cet homme, ce travailleur penché en avant, le dos parallèle à sa canne. Vivian Maier s’est peut-être mise à genoux (elle est grande) pour saisir la lumière éclatante qui descend depuis le cadre d’aluminium situé à l’arrière du mendiant, continue sur la lame de sa chemise, revient sur le gobelet et la canne. Une lumière plus douce tombe sur la casquette, le col et les épaules. À sa gauche, dans l’ombre noire d’un bâtiment obscur dont la porte est ouverte, trois mystérieux trous de lumière.

Cet homme est aussi désespéré que le clown qui n’arrive pas à sourire, mais si les deux hommes sont brisés, c’est de manière différente. Le clown respirait la solitude. Notre travailleur, lui, doit porter les soins, l’amour et l’angoisse de sa compagne.

Dans les deux cas, Vivian Maier essaie de leur rendre, à travers cette lumière qui les magnifie, leur dignité laminée.

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4 réflexions au sujet de « Le travailleur qui mendie »

  1. Eric

    Votre lecture en mot de l’image relève d’un regard bien affuté.

    Une nouvelle fois cette image de Vivian Maier traduit une tension émotionnelle. Le gobelet tenu et posé sur le pommeau courbé par la même main montre un équilibre fragile comme celui de cet homme.
    Si la prise de vue est en instantanée, la vision de Vivian relève d’une dextérité et sensibilité aigüe afin de traduire une composition forte de cette personne avec ce triangle composé de la casquette, gobelet et bras avancé. le gobelet et la canne blanche sont mis également en relief au travers du contraste lumineux.

    Lors de la consultation des œuvres photographiques de Vivian Maier, le clown m’est de nouveau apparu. Il s’agit de Emmett Kelly. Voici une vidéo tendre et poétique où l’on peut voir toute l’expression de son visage avec sa bouche si marquante. https://www.youtube.com/watch?v=7x0Et9calE8

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Merci encore une fois Eric pour la sensibilité et la richesse de votre commentaire. Ce que vous avez trouvé concernant le clown bouleverse bien entendu ma lecture, j’ai fait un Post Scriptum sur l’article, et je vais le diffuser…

  2. Edmée De Xhavée

    Oui il y a presque « trop à penser »… Je vois souvent de ces hommes qui ont une vie hors de la rue, et « mendient »… pour passer de strict nécessaire à un petit mieux, atteindre une mince et fragile zone de confort, de poire pour la soif d’un jour ou deux… J’ai « le mien » à qui je donne souvent, mais pas chaque fois, mais j’ai ainsi acquis le droit au plaisir de lui dire bonjour en passant et qu’il me réponde, que je donne ou pas… C’est un vrai plaisir, un tout petit moment de partage « pour rien »…

  3. saravati

    Une très belle photo où l’homme penché accepte de se faire photographier mais de profil seulement pour montrer la distance et garder sa dignité !
    Tous mes voeux, Nicole !

Les commentaires sont fermés.