Vends maison de famille, et souvenirs si affinités

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Vends maison de familleCela commence par la chute de la mère qui s’occupe seule de la maison de famille et de son immense jardin. Reproches sous-jacents, non-dits : il faudra vendre la maison de famille.

Nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, à cette situation : que faire de cet héritage lourd de nos déceptions d’enfance, jalousies, reproches, haines parfois. Il faut se délester de ses souvenirs, et c’est ce que fait le narrateur de Vends maison de famille.

Banal ? Pas vraiment. Il y a d’abord le personnage écrasant du père, ogre jardinier obsédé par sa création, embauchant ses deux enfants, Estelle et son frère cadet comme esclaves de sa folie végétale. Les deux enfants font de la résistance à leur façon, en allant vomir aux toilettes les légumes de la soumission. La mère en arrière-plan, reste silencieuse et consentante. Avant de prendre le pouvoir après la mort du père.

Les courts chapitres virevoltent au travers des souvenirs lancés comme des balles de jongleur dans le ciel du passé, écriture fluide, élégante, légère. La virtuosité du narrateur mène à une conclusion douce-amère qui force l’admiration du lecteur : bravo l’artiste !

Un exemple parmi d’autres ? Après la mort du père, le narrateur décide de brûler le fouet avec lequel il avait été frappé durement. Las, le cuir brûle mal :

Il avait peut-être acheté un fouet indestructible. Puisqu’il refusait l’incinération, il finirait enterré. Je me rendis sur sa « tombe », un grand carré de terre planté de muguet, de jonquilles, de tulipes, de lys, de pivoines, de dahlias, de bambous, de delphiniums… Il y avait travaillé d’arrache-pied comme s’il craignait d’être pris de cour. J’y serai mieux entretenu que dans un simple cimetière. Plaisantait-il ? Il avait parfois de l’humour. Ce fut son chant du cygne, sa préparation à la mort, courtisée avec des fleurs. Lorsqu’il était tombé malade, quelques années plus tard, son mausolée était fin prêt, mais l’administration lui avait opposé que l’époque des seigneurs inhumés sur leur domaine était révolue. Entre-temps, toutes ses plantations avaient abondamment poussé. Il me fut difficile de trouver un coin de terre vierge.

L’histoire oscille entre retours en arrière, voyages dans la vie du narrateur professeur de français à l’étranger et subtiles manipulations de la mère. Elle refuse la vente de la maison et envoie à son fils un album de famille. Cette partie du roman est très réussie :

Et la voilà à présent qui cherche à me refourguer l’enfance d’un autre. Nous nageons en pleine science-fiction. Elle tente de m’implanter de faux souvenirs.

En me penchant sur la photo, je m’aperçois qu’une goutte de sueur perle sur le front lisse de mon père et s’apprête à tomber sur le sol. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Car à Maulna, je l’ai compris très tôt, l’homme avait bien été chassé du paradis.

Dans toutes les familles les photographies, ces instantanés destinés à immortaliser un beau moment et à abolir les autres, servent à construire la légende du passé familial heureux, peut-être aussi à rétablir la balance, après le prisme déformant de la révolte :

Ma mère me suggère peut-être que j’ai la tête comme une passoire, ou pire, comme un miroir de sorcière qui déforme tout. La belle affaire ! Sa manœuvre porte un nom : blanchiment. Elle blanchit le sale passé, le trempe dans un grand bac de nettoyage pour le remettre en circulation sous la forme d’une histoire bien proprette.

Nombre d’entre nous se reconnaîtront dans cette façon de faire face à ses souvenirs, de nier l’héritage avec force alors qu’il s’exprime à pleins tubes à travers nos réactions. « Vous êtes bien le fils de votre père », dit un voisin hargneux lors d’une dispute.

Personnellement j’ai trouvé la dernière partie plutôt faible et la fin un peu bancale dans cette histoire sans pardon. Le reproche le plus important se situe au niveau des personnages. À part le pater familias et la mère, les personnages semblent falots, à la limite de l’illogique et du bricolage narratif ; la sœur qui revient brusquement de Chine avec son armada d’enfants après des années de brouille, son mari dont on n’a jamais entendu parler, Léa la femme douce et compréhensive du narrateur servant plus de faire-valoir à son époux coincé dans une adolescence prolongée… Peut-être est-ce volontaire : de notre enfance émergent les tout-puissants parents, ceux que l’on évoque lors des réunions de famille. Le reste ? Dommages collatéraux. Seule une ligne dans le ciel bleu et un objet du passé dont l’utilité est enfin révélée par la mère suggèrent une possible réconciliation.

Ces quelques réticences ne doivent pas masquer le vrai plaisir de lecture que j’ai ressenti : l’écriture de François-Guillaume Lorrain est élégante, loin de certaines recherches parfois lassantes. Laissez-vous prendre par le charme mélancolique, les touches d’humour et la cruauté de cette maison de famille dont le jardin tient plus du bagne que du vert paradis de l’enfance.

Vends maison de famille
François-Guillaume Lorrain
Flammarion, mars 2016, 224 p., 18 €
ISBN : 978-2-0813-7598-7

(Vu 138 fois)

Une réflexion au sujet de « Vends maison de famille, et souvenirs si affinités »

  1. Edmée De Xhavée

    Le sujet m’attire beaucoup, je suis un peu perplexe aussi devant le fait qu’il semble s’agir surtout d’un duel père-fils auquel on a ajouté des personnages secondaires qui n’ont pas assez de texture en regard de ce père monumental. Mais… je suis curieuse malgré tout!

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