Archives de l’auteur : Nicole Giroud

« Le monde d’hier » et « Les derniers jours de Stefan Zweig » : résonances

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Un grand livre provoque des lectures en échos, résonances et cascades, tel le livre testament que Stefan Zweig a écrit en exil, Le monde d’hier. Sous-titré Souvenirs d’un Européen et publié à Stockholm en 1945, trois ans après le double suicide de Zweig et de sa jeune femme Lotte, ce livre très dense a trouvé deux générations plus tard un écho profond chez Laurent Seksik.

Les deux ouvrages de ce dernier, tous deux intitulés Les derniers jours de Stefan Zweig, – approche sensible d’un double suicide annoncé – , l’un sous forme d’un roman paru aux éditions Flammarion en 2010 ; l’autre sous forme d’une bande dessinée avec la splendide recréation graphique de Guillaume Sorel, parue chez Casterman en 2012, reprennent les éléments biographiques absents de l’œuvre de Stefan Zweig et c’est extrêmement intéressant. La cascade se termine (momentanément ??) par une pièce de théâtre, façon de conclure par un autre support, vivant celui-là, cette exploration romanesque de l’exil brésilien de Zweig avec Lotte à partir de septembre 41. La jeune femme est très présente, fragile, émouvante, sacrifiée par avance au désespoir du grand homme qui ne sait pas mourir seul. Le 22 février, tout est accompli, admirablement décrit du point de vue de Lotte.

Beau roman, magnifique bande dessinée, écho plein de nostalgie de la grandeur passée de Zweig et d’une certaine Europe, laminés par la guerre.

Reprenons Le Monde d’hier de Stefan Zweig :

« Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, la monarchie des Habsbourg ; mais que l’on ne cherche pas sur la carte ; il a été effacé sans laisser de trace. J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, capitale de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle ne fût ravalée au rang d’une ville de province. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originelle, a été réduite en cendres dans ce pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux ; même la vraie patrie que mon cœur s’est choisie, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. »

Tout est dit dès ce terrible premier chapitre : l’écroulement de l’empire austro-hongrois (« ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuées »), de la culture et de la civilisation.

La civilisation ne peut rien contre la barbarie ; le pacifisme des grands écrivains que Stefan Zweig fréquente, leur volonté de créer l’unification de l’Europe pour éviter un second désastre puisqu’ils n’ont pu lutter contre le premier: tout cela est voué à l’échec.

Comme la description de l’impuissance de l’empire austro-hongrois à étouffer dans l’œuf le nazisme par excès de démocratie éveille de sombres résonances ! Comme la description de ce premier chapitre ressemble à notre monde actuel ! Ce Monde d’hier c’est le nôtre, avec ses faiblesses et ses dangers.

Cela ressemble à un conte de fées qui vire au cauchemar : l’écrivain commence par une vie d’enfant gâté, on ne peut considérer son  ennui à l’école comme une intense souffrance (au passage, on pourrait reconnaître certains travers de notre éducation, sont-ils intemporels ?), il est très vite reconnu comme écrivain et mène des études en dilettante. Son éducation de grand bourgeois cosmopolite rencontrant les esprits les plus brillants du début du XXe siècle, ses voyages, tout cela  n’est pas  sans évoquer le « grand tour » des aristocrates anglais.

Impossible de citer tous les grands esprits qu’il côtoie, rencontre ou dont il devient l’ami : Romain Rolland, Emile Verhaeren, Théodore Hertzl, Sigmund Freud…

On se bouscule chez les Zweig, juste avant la seconde guerre dans la maison de Salzbourg  : « Qui n’en a pas été l’hôte ? Notre livre d’or pourrait l’attester mieux que le seul souvenir, mais ce livre aussi, avec la maison et bien d’autres choses, est demeuré la proie des nationaux-socialistes. Avec qui n’avons-nous pas passé là des heures cordiales, contemplant de la terrasse le beau et paisible paysage, sans nous douter que juste en face, sur la montagne de Berchtesgaden, se tenait l’homme qui allait détruire tout cela ? Romain Rolland a demeuré chez nous, et Thomas Mann ; parmi les écrivains, Van Loon, James Joyce, Emil Ludwig, Franz Werfel, Georg Brandes, Paul Valéry, Jane Adams, Schalom Asch, Arthur Schnitzler ont été nos hôtes, accueillis en toute amitié ; parmi les musiciens, Ravel et Richard Strauss, Alban Berg, Bruno Walter, Bartok, – sans parler des peintres, des acteurs, des savants venus de tous les points de la rose des vents. »

Une vie pleine d’idées, de rencontres avec ce que l’Europe compte d’esprits brillants, une vie sur le fil quand l’abîme se creuse et que l’on continue à danser.

L’Europe des esprits tente de sonner le tocsin, mais que faire contre la montée du nazisme ?

Le Monde d’hier n’est pas seulement une accumulation nostalgique des glorieux moments du passé, il montre aussi la montée des antagonismes, la violence de la première guerre mondiale, les intellectuels dépassés, le démantèlement de l’empire, l’hyper inflation de l’après-guerre, tout ce terreau du nazisme souvent incompris des élites : « L’inflation, le chômage, les crises politiques et pour une bonne part la folie des gouvernements étrangers avaient soulevé le peuple allemand ; un gigantesque désir d’ordre se manifestait dans tous les milieux de ce peuple, pour qui l’ordre a toujours eu plus de prix que la liberté et le droit. Et quiconque  promettait l’ordre avait aussitôt des centaines de milliers de gens derrière lui. (…) Rien n’a autant aveuglé les intellectuels allemands que l’orgueil de leur culture, en les engageant à ne voir en Hitler que l’agitateur des brasseries qui ne pourrait jamais constituer un danger sérieux. »

Zweig évoque dans la toute dernière page de ce Monde d’hier cette « singulière matinée » de la déclaration de guerre à Bath, la préparation d’une petite malle pour celui qui est désormais un apatride, celui qui a œuvré pour la « fédération pacifique de l’Europe » pendant quarante ans et qui est maintenant anéanti et se sent « plus inutile et seul que jamais ».

Nous connaissons la suite, jusqu’à la dernière errance, celle qui le mènera à Rio et au suicide avec sa jeune femme Lotte, celle qui trouvera des échos chez un auteur de notre temps que je vous encourage à découvrir.

Le Monde d’hier
Zweig, Stefan
Le Livre de Poche, avril 2010, 7,90 €
ISBN : 978-2-253-14040-5

Les derniers jours de Stefan Zweig
Seksik, Laurent
Éditions Flammarion, janvier 2010, 187 p., 17,30 €
ISBN : 9782081231894

Les derniers jours de Stefan Zweig
Seksik, Laurent/Sorel, Guillaume
Casterman, février 2012, 16 €
ISBN : 9782203041769

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Exotisme et forêts glacées: Le terroriste noir, héros oublié

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Le terroriste noirVoici un voyage africain au cœur de l’hiver, voyage de ces tirailleurs sénégalais venus de toute l’Afrique et découvrant les rigueurs de l’hiver de l’Est de la France pendant la seconde guerre mondiale, voyage des lecteurs déconcertés par ce mélange d’Afrique et de terroir vosgien, de patois et de langue des griots.

L’écrivain guinéen Tierno Monénembo nous raconte l’histoire vraie d’un soldat du 12e régiment des tirailleurs sénégalais, Addi Bâ, qui s’est évadé après avoir été fait prisonnier pendant la bataille de la Meuse et a constitué en 1942 le premier réseau de résistance des Vosges, ce qui lui vaudra le surnom de « terroriste noir » par la Gestapo.

Il finira par être fusillé le 3 décembre 1943 avec son compagnon de résistance Marcel Arburger.

Là s’arrête la réalité historique et commence le roman.

Addi Bâ le jeune homme séducteur et réservé, né en Guinée en 1916 et adopté à treize ans par un fonctionnaire français, fait irruption dans la campagne vosgienne, au milieu de paysans qui n’ont jamais vu un noir auparavant. Voilà le mystère et l’exotisme, le frisson des femmes et la jalousie des hommes, voilà l’aventure qui débarque dans ces villages immobiles.

Impossible de ne pas penser aux griots africains dans ce livre : la narratrice est bien du cru mais sa façon de s’exprimer, même si elle est truffée d’expressions locales, fait penser à une incursion africaine au pays de la neige et le froid, comme si les forêts hostiles s’illuminaient d’une verve pleine de soleil.

« Vous a-t-on dit qu’avant son arrivée à Romaincourt, personne n’avait jamais vu de nègre, à part le colonel qui savait tout du cœur de l’Afrique et du ventre de l’Orient ? Non, vraiment ? Vous avez tout de même entendu parler du bastringue que cela faisait en ces années-là à cause des Boches, des Ritals, des Bolcheviques, des Ingliches, des Yankees, et des tas d’autres gens qui, tous, en voulaient à la France, et avaient décidé, allez savoir pourquoi, de mettre l’univers sens dessus dessous rien que pour l’emmerder ? Le fatras, Monsieur, le grand caillon, comme cela se dit chez nous ! Des morceaux de Lorraine en Prusse, la Lettonie accolée au Siam, des éclats de Tchécoslovaquie partout, des Kanaks sur la banquise, des Lapons près de l’Equateur, et lui, ici, dans ce trou perdu des Vosges, dont il n’entendit prononcer le nom que plusieurs mois après qu’on l’eut découvert gisant, à demi-mort, à l’orée du bois de Chenois ».

Germaine Tergoresse a connu Addi Bâ lorsqu’elle était adolescente ; c’est elle qui raconte les faits tels qu’elle les a compris au neveu d’Addi Bâ venu chercher la médaille de la Résistance du héros soixante ans après les faits.

Argument un peu mince, me direz-vous, mais le rendu de ces villages pleins de haine et d’ennui plongés dans l’Histoire, réveillés par ce jeune homme incongru au milieu de leur terroir, vaudrait à lui seul le détour.

Mais ce roman évoque aussi la terrible histoire des Tirailleurs Sénégalais, égarés dans un conflit qui ne les concernait pas plus que les Indiens de la Grande Bretagne, victimes du froid et du racisme des Nazis, subissant une double peine tragique.

Le personnage de Tierno Monénembo, hautement romanesque, est cependant parfaitement historique. Tout ce que l’auteur raconte sur la formation du réseau semble venir des meilleures sources.

Qui a donné Addi Bâ ? On ne le saura jamais, pas plus que dans tous les autres coins de France et ce pan de notre histoire est rendu avec une très grande subtilité.

Le premier maquis des Vosges a été organisé par un Noir : la reconnaissance plus que tardive de la République française méritait bien ce beau roman écrit par un Guinéen hommage à un autre Guinéen.

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Variations de jazz sur fond de conflit social, Cour Nord d’Antoine Choplin

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Cour Nord, d'Antoine ChoplinVariations de jazz sur fond de conflit social dans une petite ville du Nord, Cour Nord va vous saisir, vous envelopper dans ses variations syncopées, sèches, à la limite de l’épure. Malgré l’argument de départ – les relations entre un vieil ouvrier syndicaliste et son fils qui ne rêve que de musique –, Cour Nord n’est pas un ènième roman  social sur les ravages de la désindustrialisation et de la déstructuration du monde ouvrier.

« Depuis le début de la grève, on va à l’usine ensemble avec mon père. Ça dure depuis plus de deux semaines maintenant, sans compter les débrayages de septembre ».

Le titre de la première partie annonce la couleur : [exposition du thème].

Car c’est bien de musique dont il s’agit, d’une partition de jazz douloureuse entre un père et un fils qui ne se comprennent plus, chacun dans ses silences, l’impossibilité à adhérer au monde de l’autre.

Le père est un vieux syndicaliste qui ne veut pas voir mourir l’usine à laquelle il a consacré sa vie, plein d’un idéal obsolète que son fils, ouvrier dans la même usine, ne comprend pas.  La vie de Léopold dit Léo est ailleurs, dans le jazz de Thélonius Monk, dans son groupe de passionnés de musique, le reste n’est qu’un arrière-plan très flou qui le laisse indifférent.

Abîme.

Pourtant il existe un pont entre les deux hommes : la mère qui jouait du piano pendant des heures, la mère disparue, un silence de plus, mais de douleur, une absence qui les relie malgré tout.

L’histoire se déroule de manière classique : les syndicalistes, l’intransigeance des patrons, les fissures dans la solidarité, le vieux fond raciste qui ressurgit, la grève de la faim du père, l’inutilité du combat perdu d’avance.

En parallèle, avec la culpabilité que cela implique, la musique du fils et le début de reconnaissance du groupe.

Pas de développements sirupeux, nous sommes dans les variations syncopées, la répétition, les affolements douloureux de notes qui grincent : impossible de ne pas être bluffé dans [variation, #2] par les stridulations émises par les conversations qui se mêlent, se fondent, s’opposent dans une tension extrême quand Léo écoute à la fois la conversation sur Thélonius Monk et le dialogue de deux mineurs qui parlent du suicide d’un gréviste :

«  Comme Monk, j’ai appris à jouer du piano en observant les pianos mécaniques. Les touches qui s’enfoncent toutes seules. Je crois que c’est pas une mauvaise école. Et puis ça donne une sorte de rigueur dans les tempos. Monk était incroyable, pour ça. Même à des années d’écart, il jouait toujours exactement sur les mêmes tempos.

Parce que, franchement, de là à se passer la corde au cou… Hein, c’est bien ça ? T’as entendu comme moi, il s’est pendu, le type. Dans sa salle de bains, il s’est pendu. Ce matin, ça s’est passé.

Je me raidis.

Cette liberté qu’il prend. C’est d’ailleurs pour ça que personne voulait jouer avec lui, à une époque. Il suffit d’écouter ses disques solo. Tu prends le disque de Paris, 1954. C’est une vraie claque. Le début d’Evidence, par exemple. Un truc de fou…

Si ça se trouve, c’est un type qui laisse une famille sur le carreau. Si c’est pas malheureux. »

Pas de ponctuation des dialogues dans ce livre, une écriture à l’os, quasi blanche, rien pour huiler les rouages.

Des données brutes pour empêcher les respirations faciles, une intensité et une finesse d’analyse dans les rapports père-fils : c’est du grand art.

Ce petit livre (131 pages), vous ne pourrez pas le lâcher jusqu’à la dernière variation du thème qui conclut sur une note douce.

Cela fait du bien, vous dis-je.

Cour Nord
Antoine Choplin
Éditions du Rouergue, 2010, 136 p., 13,70€
ISBN : 978-2-8126-0091-3

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Cache-cache avec le destin: Une femme fuyant l’annonce

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Une femme fuyant l'annonce

Connaissez-vous le récit du conteur perse du XIIème siècle, Farid Al-Dîn Attar ?

À Bagdad le fils du calife rencontre la mort sur le marché qui tend un bras vers lui. Terrifié, il demande à son père la permission de s’enfuir à Samarkand pour échapper à la mort. Le père se rend sur le marché, reconnaît la mort et lui demande pourquoi elle a tendu un bras vers lui :

–        C’était un geste de surprise… Je l’ai vu ici alors que je dois le prendre ce soir à Samarkand.

Aucun de nos petits arrangements n’empêchera le destin de s’accomplir.

Ils se rencontrent dans un hôpital déserté en 1967, durant la guerre des Six Jours. Ils ont seize ans : Ilan et Avram, les deux garçons, et Ora la fille.

Naissance d’un triangle amoureux classique, me direz-vous. Pas tout à fait : nous sommes en Israël, et le poids de la guerre va laminer les destins, détruire la force de vie d’Avram, le plus doué des trois, écraser sous la culpabilité les survivants qui ne comprennent pas ce qui leur arrive et ce qui les fait agir.

Le prologue, avec son abondance de dialogues sans tirets introducteurs, – contrairement au reste du roman –, déroute le lecteur ; nous sommes au cœur de l’échange de ces adolescents pris dans une guerre qu’ils devinent à peine, dans cet hôpital déserté des autres malades :

« As-tu remarqué que tout le monde nous en veut ? Comme si nous avions fait exprès de…

Parce que nous sommes les dernières victimes de l’épidémie. Ceux qui allaient un tout petit peu mieux sont rentrés chez eux. En priorité les soldats. Aussitôt après, on les a renvoyés juste à temps pour la guerre.

Il y aura réellement la guerre ?

Tu retardes ! Voilà au moins deux jours qu’elle a éclaté ! »

« Quelques jours auparavant elle s’était évanouie dans la rue en rentrant de l’entraînement au stade du Technion. Aurait-elle séjourné dans l’un des camps militaires que l’on venait d’installer en prévision de la guerre ? Y avait-elle mangé quelque chose, ou utilisé les toilettes ? lui avait demandé le médecin de l’hôpital de Rambam. On l’avait immédiatement transférée dans une ville inconnue, loin de chez elle, et enfermée dans une chambre au troisième étage d’un petit hôpital délabré avec interdiction absolue d’en sortir. Ses parents et amis n’étaient pas autorisés à lui rendre visite, ou, au contraire, étaient-ils venus la voir pendant qu’elle dormait ? »

Malaise… Ces trois adolescents eu quarantaine suggèrent-ils la dimension nucléaire du conflit ? Beaucoup de choses ont été écrites après la guerre des Six Jours, rien d’officiel cependant. Nous n’en saurons pas plus.

L’histoire reprend, en 2000 : Ora est séparée d’Ilan, son fils ainé Adam est parti avec son père en Amérique du Sud, et le deuxième fils, Ofer, s’est porté volontaire pour la guerre alors qu’il vient à peine de terminer son service militaire.

 « Ora doit s’endormir malgré tout, car, au petit matin, elle est réveillée par trois militaires en uniforme, plantés sur le seuil de sa maison. Deux d’entre eux s’effacent devant leur supérieur, qui frappe à la porte. Le médecin cherche un tranquillisant dans sa sacoche et la femme officier se prépare à rattraper Ora, au cas où elle tournerait de l’œil.

Ora les voit redresser la tête, ils s’éclaircissent la gorge, puis l’officier supérieur lève une main hésitante. Les yeux hypnotisés, sur son poing crispé, elle se dit que le temps va s’arrêter, mais l’homme se décide à frapper trois coups énergiques, le nez pointé vers le bout de ses chaussures, et, en attendant que la porte s’ouvre, il repasse son message : à telle heure, au lieu X, votre fils Ofer, qui exécutait une mission opérationnelle…

Pour fuir cette annonce, Ora s’enfuit de la maison ; elle est persuadée que si elle ne se trouve pas derrière la porte lorsque les messagers frapperont, si elle pense sans cesse à son fils de vingt-et-un ans, elle le maintiendra en vie, elle le protégera.

Pensée magique douloureuse, obsessionnelle.

« Tout son corps palpite, exhalant le nom de son fils, tel un soufflet – mais rien à voir avec l’absence, la nostalgie. Il la déchire de l’intérieur, se démenant comme un enragé, martelant de ses poings les membranes de son corps. Il la veut pour lui seul, inconditionnellement, exige qu’elle s’oublie elle-même pour se consacrer à lui ad vitam aeternam, qu’elle ne cesse de penser à lui, parle de lui sans arrêt à tous ceux qu’elle rencontre, même aux arbres, aux pierres, aux chardons, qu’elle prononce son nom à voix haute ou en silence, encore et encore, qu’elle se souvienne de lui à chaque instant, à chaque seconde, qu’elle ne l’abandonne pas, parce que aujourd’hui il réclame sa présence pour exister – et elle comprend alors que c’est la raison de sa férocité. Pourquoi n’a-t-elle pas saisi plus tôt qu’il a besoin d’elle afin de ne pas mourir ? »

Ora se sauve, effectue avec Avram le père biologique d’Ofer, le périple soigneusement préparé par le fils, la traversée de la Galilée.

Trame simple et dure qui ne rend pas justice à la densité de ce livre.

Ofer est le deuxième fils d’Ora, comme Uri était le deuxième fils de David Grossman, le héros de papier et l’enfant chéri ont le même âge, et si Ora espère protéger son enfant par une parole obsessionnelle, l’auteur du livre a essayé de protéger son enfant avec les mots qu’il alignait sur les pages.

Mais Uri est mort aux toutes dernières heures de la deuxième guerre du Liban, le 12 août 2006.

Et ce livre terrible, dont tant d’éléments de la vie réelle de l’auteur accentuent le déchirement, est bien plus que la relation d’un drame personnel dont les éléments se répètent en écho.

Ora et Avram marchent, et la parole d’Ora (prénom prédestiné ?) reconstruit pour Avram la vie de sa famille. Nous découvrons la complexité de la famille d’Ora, le poids de l’histoire du pays dans la construction des individus, les interactions entre attentats, représailles, humiliations, peurs, le quotidien des gens qui vivent en Israël, Juifs et Arabes confondus.

« Elle se souvint que, au début de la première vague d’attentats-suicides – Adam était à l’armée –, Ilan, accompagné d’Ofer, s’était mis en quête d’un parcours parfaitement sûr afin d’effectuer à pied le trajet de l’école, située en ville, à l’arrêt où le garçon prenait le bus pour rentrer à la maison. Le premier itinéraire était trop proche du lieu où un terroriste s’était fait sauter, dans le bus 18, avec vingt passagers. Quand Ilan suggéra à Ofer de passer par la rue piétonne Ben Yehouda, son fils lui rappela la triple explosion qui avait eu lieu ici-même, tuant cinq personnes et en blessant cent soixante-dix autres. Il tenta de tracer un circuit un peu plus long, contournant Mahane Yehouda par-derrière pour déboucher près du marché, mais Ofer lui fit remarquer que c’était exactement à cet endroit qu’un double attentat-suicide s’était produit : quinze morts et dix-sept blessés. De toutes façons, ajouta-t-il, tous les bus reliant le centre-ville à Ein Karem passaient par la gare routière, où il y avait eu un autre attentat – dans le bus 18, encore une fois –, vingt-cinq morts et quarante-trois blessés. »

Petit à petit, nous sommes imprégnés par cette atmosphère qui n’existe qu’en Israël. L’amitié impossible entre Arabes et Juifs, symbolisée par Sami, le chauffeur de la famille. Les humiliations de l’un, les maladresses de l’autre. Le fossé ne peut pas se combler.

Ora et Avram marchent en Galilée, paysage idyllique et rencontres variées. La marche, avec son épuisement, sa vertu thérapeutique pour Avram détruit par les tortures lorsqu’il était prisonnier des Egyptiens, la marche et la parole d’Ora qui raconte la vie de sa famille à Avram et comprend enfin certains éléments, la marche et le refus d’avoir des nouvelles du conflit.

Puissance magique, toujours, mais qui se fissure au fil de l’avancée du voyage et du retour au point de départ : la guerre et ses morts harcèlent pourtant la mère qui refuse le malheur : partout sur leur trajet des mausolées, des pierres rappelant les jeunes morts dans les combats.

Le roman s’arrête à ce moment, juste avant le retour.

Avec une brève postface de David Grossman racontant l’écriture de ce livre.

«À l’époque, j’avais le sentiment – je formais le souhait, plutôt – que les pages que je rédigeais le protégeraient ».

Mais nul n’échappe à son destin. Le fils du calife, celui d’Ora, celui de l’auteur, rien ne protège ceux que l’on aime.

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