Archives de l’auteur : Nicole Giroud

L’attelage

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Cette photo bucolique, parfaitement cadrée, diagonales centrées sur la tête du bœuf de gauche, immortalise un monde en train de mourir. Le photographe le sait-il ? Il a soigné la composition, parfaitement conscient de la beauté de la scène et du charme qu’elle dégage. La nostalgie face à ce monde révolu qui semble si paisible, c’est nous qui la ressentons, le photographe, lui, a saisi une scène quotidienne dans un environnement en sursis.

Attelage

La lumière illumine la robe blanche des bœufs et contraste avec la tenue sombre de l’homme. Ces corps immaculés d’une propreté parfaite semblent avoir été apprêtés pour la photo tant ils resplendissent, ils s’inscrivent en faux dans notre imaginaire de la campagne, avec tas de fumier près de l’habitation, boue et bouse nauséabonde, comme si ceux qui nous nourrissent depuis toujours devaient susciter la méfiance. Monde nourricier donc monde impur, trop proche du corps de l’animal, celui qui l’aide dans son travail ou celui qu’il tue pour nous.

Dans moins de dix ans les bœufs vont s’effacer du paysage. Des millénaires de traction animale remplacés par un engin motorisé en une poignée d’années car d’ici peu le tracteur va révolutionner les techniques agricoles.

La lumière inonde la robe fantomatique des bœufs en sursis, les bœufs blancs, placides sous le joug, qui peinent depuis toujours le long des chemins creux ombragés par le bocage. Ils ont mené leur énorme charrette de foin à bon port et attendent le déchargement devant la grande porte cochère de la grange.

 L’homme qui les a conduits, sabots aux pieds et longue badine de noisetier à la main, sourit devant l’objectif du photographe, l’homme des villes avec son bel appareil qui est devenu son beau-frère.

Sa longue baguette lui sert à la fois de canne et de fouet, histoire de faire claquer le bois vert en rappel lorsque les bœufs sont pris d’une velléité d’indépendance ou de paresse. Il n’a jamais recours à la violence : le déplacement de l’air, un son aigu dans le silence et le rythme lent des sabots reprend.

L’homme pose dans sa grande vareuse noire qui lui couvre le corps, descend jusqu’aux sabots et on cherche en vain les canons du pantalon. Une veste courte, un chapeau tuyau de poêle crânement installé sur la tête, il sourit.

Ce sourire de circonstance ne cache pas la fierté de qui nourrit les hommes par son travail. Cette tâche sacrée en un temps où l’alimentation est encore rationnée lui donne de l’assurance. Un paysan est indispensable à la communauté, l’homme gracile qui lui fait face, avec ses images emprisonnées, lui paraît inutile, c’est comme une horloge comtoise dans la salle commune alors que lui, c’est la miche de pain.

Seulement l’horloge compte ses jours et il ne le sait pas. 

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Dédicaces de « Mission et calvaire de Louis Favre »

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Et voilà le temps des dédicaces, vous savez, cet exercice réjouissant où l’auteur, assis derrière une petite table, attend les futurs lecteurs pour leur dédicacer son ouvrage.

En général on l’installe au milieu du passage, de façon à ce que, même s’il (ou elle) essaie de se cacher derrière une pile de livres, on ne peut éviter de le voir.

Alors s’il vous plaît ne me laissez pas seule, venez me voir!

Je serai le samedi 2 juin, veille de la Fête des Mères, (beau cadeau si vous voulez lui faire découvrir une personne magnifique), à Reignier aux presses du Salève le matin dès 10 heures et à Annemasse l’après-midi dès 15 heures à la librairie Chapitre.

Le samedi 9 juin je signerai chez Virgin à Archamps de 15 à 18 heures et le 16 juin à l’Espace Temps d’Amancy dès 15 heures également. 

 

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L’homme qui avance

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Dans la chaleur de l’été, les travaux se succèdent à la ferme, et les clichés de cette France paysanne semblent émerger des siècles passés, d’une préhistoire que l’on regarde avec une curiosité presque ethnographique alors qu’ils ont moins de soixante ans.

Le papier photographique uniformément dentelé, la précision des cadrages signent le photographe, l’oncle dont je ne me souviens pas suite à une dispute mortelle dont la famille ne s’est pas remise.

Coups de poings, mots définitifs.

A la campagne en ce temps-là on ne se traînait pas devant les tribunaux, simplement on ne pardonnait pas.

 

Le premier cliché pourrait s’intituler l’homme qui marche et la scène se passe dans la cour d’une ferme du centre de la France, au milieu du XXème siècle.

Le beau bâtiment de pierre aux voûtes soignées respire l’harmonie et l’équilibre. Toutes les ouvertures du premier étage se répondent dans une parfaite symétrie : de chaque côté une fenêtre suivi de deux meurtrières allongées et au milieu une sorte d’oratoire surmonté d’une croix. Les entourages légèrement cintrés des portes et fenêtres sont revêtus d’une alternance de briques et de pierre, la ferme signe son inscription dans un terroir catholique d’ordre et de conscience de la « belle ouvrage ».

Le bâtiment sur la photo fait partie d’un ensemble, à chaque espace sa fonction. Ici, le poulailler avec la réserve de maïs à l’étage, puis le fenil et enfin l’étable des vaches avec le grenier au-dessus.

Le poulailler n’est ouvert que le soir, pour rentrer les poules et les mettre à l’abri du renard, la journée elles picorent dans la cour comme en ce moment, à la recherche de grain échappé de la machine. Au-dessus du poulailler, une fenêtre ouverte donne une idée de l’épaisseur des murs.

Au centre du bâtiment, la plus grande porte permet le passage des chars pour le déchargement du foin. C’est l’endroit le plus spacieux, le plus agréable, avec l’odeur du foin, cette herbe sèche qui donne envie aux petits de faire une cabane ou un igloo de feuilles mais ils ne risquent aucune tentative, ils savent la dure raclée qui les attendrait pour avoir « gâché le foin ».

A droite, l’étable, moins haute, surmontée d’une fenêtre pendant de celle de gauche. Il y a peu de vaches, on trait à la main, on les connaît par leur petit nom.

Ce n’est pas une photo de la ferme, mais du travail de la ferme car les bâtiments n’ont pas d’importance en eux-mêmes, ils ne servent que d’enveloppe nécessaire au labeur des hommes. On les soigne, car on a de l’orgueil et du respect, mais l’essentiel se trouve ailleurs.

C’est l’effervescence, on a terminé la récolte du blé, la batteuse devant la porte de la grange sépare le grain de la paille qui s’amoncelle à droite de la machine avant d’être rangée dans la grange ; le grain atterrit à gauche dans de grands sacs de jute, il faut ensuite le répandre dans le grenier à l’abri des souris, dans l’un des bâtiments perpendiculaires à la ferme, le dernier étant la partie habitation.

Les poules picorent les grains oubliés dans cette cour déserte de femmes et d’enfants. Les femmes s’activent à la cuisine et houspillent les enfants, le soir on fera bombance pour remercier les travailleurs.

Le photographe a centré son cliché sur l’avancée de l’homme chargé d’un lourd sac de blé qui peut peser entre soixante et quatre-vingts kilos ; l’homme avance, on sent le poids, la force de la charge et le pas lent, l’arrachement au sol. Derrière l’homme qui marche on devine celui qui surveille l’équilibre de la charge.

L’homme avance, puissant, concentré, en direction du photographe. Il doit mettre le grain à l’abri, tâche importante, confiée à l’homme le plus fort de l’assemblée. Il montera l’échelle de bois où son aide l’aura précédé pour l’aider à équilibrer le sac durant la montée. C’est difficile, dangereux dans la montée, le grain se comporte comme un fluide, glisse, coule en traître dans le dos de celui qui serre le lien de ligature du sac.

L’homme se trouve au centre de la photo, ligne du toit, lignes délimitant la cour, l’importance de l’homme qui masque presque la machine, cette « batteuse » dont la présence, une fois par an, atteste de la réussite de la récolte.

L’homme avance, écrasé par la charge, tête penchée, sûr de sa force et de la noblesse de sa besogne.

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