Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Cet étrange sentiment de familiarité

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amende anglonormandeTicket de bus de Guernesey : Bianvnu a bord

Ticket de bus de Jersey : Bouonjour a bord d’la beusse

Cela ressemble à un français d’un autre temps, c’est du guernesiais et du jersiais qui n’est plus beaucoup parlé depuis la seconde guerre mondiale.

Une bonne partie des enfants des îles ont été envoyés en Grande-Bretagne avant leur occupation par l’armée allemande et leur tardive libération par les alliés. Occupation qui a laissé partout des traces sous formes de bunkers et autres souterrains tout au long de la côte et surtout dans la mémoire des îliens.

cercle littéraire Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le très joli livre Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows qui relate l’occupation de Guernesey avec beaucoup d’humour malgré le tragique de la situation.

Après la victoire des Alliés et le retour des enfants, le français a été interdit à l’école et remplacé par l’anglais obligatoire. Désormais presque plus personne ne parle français ou normand dans les îles anglo-normandes qui ont connu une autre invasion, celle des exilés fiscaux et des employés de la finance de la City.

Mais la langue normande subsiste dans les noms de lieux ou de rues, les annonces comme celles qui sont présentées au début de ce billet, un peu partout un mélange savoureux qui constitue une des spécificités de ces îles.Quant au français il subsiste sur les façades des maisons : Maison de l’Est, Maison du Bois…

Guernesey et Jersey doivent leur nom aux Vikings à qui elles appartenaient avant que Guillaume Longue-Epée devienne comte de Coutances en 933, les faisant ainsi entrer dans le duché de Normandie.

Ni à la France ni à l’Angleterre, donc, malgré les allégeances à l’une ou l’autre selon les vicissitudes de l’histoire, après la disparition du duché de Normandie.

Lorsqu’on visite les différents musées on est toujours surpris par l’insistance des anglo-normands à signifier leur fidélité à la couronne d’Angleterre. Fidélité mais pas fusion : Guernesey possède sa propre monnaie, Jersey aussi. Les deux étant équivalentes à la devise britannique, cependant on tient à montrer que l’on n’est pas vraiment en Grande-Bretagne. La reine d’Angleterre porte le titre de duc de Normandie, titre traditionnel mais significatif de la singularité des îles par rapport au pouvoir anglais.

Dans ces îles magnifiques, à la fois sauvages et policées, on se sent plongé dans un monde parallèle, un peu comme celui de la magie d’Harry Potter : les privilèges féodaux de Jersey n’ont été abolis qu’en 1966 par une loi locale… Là où l’histoire n’est pas de la littérature, c’est lorsque les anciens seigneurs réclament toujours des dédommagements. Restent des rencontres chaleureuses, étranges ou pleines d’humour avec des îliens dont les magnifiques jardins, immenses ou minuscules,  confinent à la poésie.

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Pause anglo-normande

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MadèreChers lecteurs

Encore des îles, anglo-normandes cette fois. Vous allez pouvoir vous reposer de mes écrits pendant deux semaines.

Je reprendrai mes chroniques diverses début juin.

 

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La librairie Esperança, labyrinthe poétique et littéraire

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librairieVous ne savez plus si vous rêvez ou si vous êtes éveillé : vous pensiez pénétrer dans une librairie et vous vous retrouvez dans le cerveau de Jorge Luis Borges :

L’univers (que d’autres nomment la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses.

Vous avez pénétré dans la Livraria Esperança  sur l’île de Madère à Funchal, une des plus anciennes librairies du monde.

Imaginez un lieu entièrement tapissé de livres, sur les murs, les fenêtres, les montées d’escalier. Un lieu où l’on se perd avec délices, tout occupé à lire des thèmes, parfois habituels parfois loufoques, selon lesquels 130 000 livres ont été classés. Des milliers et des milliers de livres sur plusieurs niveaux, quatre étages de livres exposés, empilés, tenus par des pinces à linge dans vingt-deux salles, soit 1’200 m2. Un labyrinthe accueillant, baroque et silencieux où des murs de livres remplacent les buis. Ils s’exposent, vous font du charme, servent de voilages aux fenêtres, de rambarde aux escaliers.

Et dans un coin de cet espace, assis devant un minuscule bureau de bois, un homme d’un autre temps souriant. La conversation s’engage en anglais. Je lui explique que je veux ramener un livre à une amie brésilienne très originale, est-ce qu’il aurait quelque chose à me proposer ? Ma demande ne le surprend pas le moins du monde.

Votre amie est mariée ? Son mari est distrait ? J’ai ce qu’il vous faut.

Et nous voilà engagés dans des tours et détours, escaliers, piles, escaliers de nouveau et un arrêt enfin ; sourire triomphant :

Le voilà.

Je ne comprends pas le portugais…

C’est un livre qui dit « tous les hommes ont besoin d’amour », mais amour au sens d’amour maternel, vous voyez… C’est très drôle. Et très vrai. J’ai soixante-sept ans et ce livre est fait pour moi. Je pense qu’il conviendra à votre amie.

Tours et détours, escaliers, piles, escaliers, encore escaliers, et au bout une femme tranquille qui prend le temps d’enregistrer le livre, aussi sereine que l’homme qui m’a conduite dans le labyrinthe.

Si vous passez par Madère, escale obligatoire à Funchal, demandez la librairie Esperança. Un si beau nom, c’est déjà un voyage. On vous répondra avec un sourire lumineux,  la plus ancienne librairie de Funchal alimente les rêves de beaucoup de Madériens. Poussez la porte et laissez-vous charmer.

 

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La maternité absolue : Maman de Louise Bourgeois

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Maman à Bilbao

Maman à Bilbao

Un peu partout dans le monde, au printemps on célèbre les femmes qui ont transmis la vie et cette fête des mères existait déjà chez les grecs et les romains. La sculptrice Louise Bourgeois a célébré sa mère en créant en 1999 une sculpture gigantesque d’araignée qui est devenue aussi célèbre que contestée. Comment peut-on appeler une araignée « maman » ? s’interrogent beaucoup d’occidentaux qui éprouvent une répulsion profonde pour les arachnides. L’artiste leur répond :

L’araignée est une ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. (…) Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère.

Lorsqu’on se trouve sous les pattes de Maman (elle mesure environ dix mètres de haut), on se trouve partagé entre le sentiment de protection et d’étouffement de ce cocon, ces pattes si fines, si fragiles d’apparence et pourtant si protectrices ! Impossible de ne pas penser à sa propre mère ou à sa propre maternité. Une femme est prête à tout pour défendre ses petits. « Maman lionne » disait ma fille avec tendresse.

Elle ne savait pas que Louise Bourgeois avait connu en dehors de toute référence biographique une intuition d’artiste fulgurante : le symbole absolu de la maternité est l’araignée. Aucune créature vivante ne peut aller plus loin dans le sacrifice d’elle-même pour sa progéniture, le fameux sac d’œufs de marbre que Louise a accroché à son abdomen.

La plus grande partie des araignées prennent soin de leurs œufs mais aussi des petits après leur éclosion.

Diae ergandros sacrifie sa vie pour ses petits qui naissent dans son abdomen et la dévorent vivante.

Stegodyphus lineatus est une “matriphage”, c’est-à-dire qu’elle offre son propre corps à manger à ses petits. Dès qu’elle est fécondée elle se met à manger d’énormes quantités de nourriture et dès que ses petits sont nés, elle régurgite ce qu’elle a mangé. Pendant deux semaines elle leur offre des fluides qui contiennent ce qu’elle a mangé mais aussi ses propres organes internes. Ensuite les petits qui ont pris des forces escaladent le corps de leur mère et percent son abdomen.

Il ne reste qu’un squelette desséché de celle qui s’est sacrifiée pour ses enfants.

Qu’elle soit vivante ou morte, maman araignée s’occupe de ses enfants. N’est-ce pas ce que chaque enfant souhaite ou devrait souhaiter, dans un coin de sa mémoire, que sa mère soit toujours là pour lui ?

Que ce soit à Paris, Bilbao, Ottawa, Séoul ou Saint Petersbourg, on a installé une réplique de « maman ». L’occasion de réfléchir au sens d’une œuvre et à celui de l’amour total.

 

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Le Principe de Jérôme Ferrari, incertitude et compromissions

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Le principeVoilà un livre qui me rend perplexe.

J’avais entamé ce Principe avec le plaisir anticipé d’une lecture revigorante et fascinante, encore sous l’emprise du charme vénéneux du Sermon sur la chute de Rome.

La première partie du livre correspond aux attentes du lecteur : une immersion dans la pensée du physicien allemand Werner Heisenberg, prix Nobel de physique en 1932, au moment où, jeune chercheur, Il va révolutionner sa discipline avec son fameux « principe d’incertitude » qui donne son nom au livre.

Cette manière si particulière de Jérôme Ferrari de nous faire entrer dans un esprit en mouvements, déchirements et oppositions, voilà que le charme opère :

Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu. (…) Pour vous, ce fut d’abord le silence, et l’éblouissement d’un vertige plus précieux que le bonheur.

Éblouissement du lecteur devant cette prose qui le prend au cœur.

Jérôme Ferrari utilise pour ce roman des fragments autobiographiques bien connus : le jeune philosophe désenchanté, son séjour dans les pays du Golfe, ses incertitudes face à un monde contemporain difficilement lisible.

Il a eu accès à des archives privilégiées pour écrire son livre qui est quoi, au fait ? un roman ? une biographie ? une page d’histoire ? une réflexion sur la petitesse des grands savants qui ne sont que des hommes ?

L’idée était ambitieuse et risquée : rendre à la fois un aspect extrêmement complexe de la physique actuelle, une personnalité de savant, son entourage (les acteurs majeurs de la philosophie et de la physique du XXe siècle), sa vie, le tout mâtiné de réflexions sur le monde contemporain par un jeune philosophe désenchanté pour opérer une mise à distance.

Cela fait beaucoup. Jérôme Ferrari voulait faire plus que regarder par-dessus l’épaule de Dieu, il voulait reprendre le rôle du Créateur et restituer un monde qui n’est pas le sien.

Dangereux culot ou terrible naïveté, ce superbe projet avait de quoi séduire, mais comment le mener à bout ?

En s’adressant directement au savant, avec la révérence nécessaire d’où l’utilisation du vouvoiement ? À noter que celui-ci disparaît dans la partie Énergie, après l’arrestation en 1945 de Werner Eisenberg et des autres savants qui ont participé aux recherches militaires de l’Allemagne nazie. Nous avons alors une longue description de la vie de ces savants dans leur résidence forcée de Farm Hall en Angleterre et nous abandonnons notre savant pour un développement certes intéressant mais affaiblissant considérablement le propos.

Trop de documentation tue le roman, on le sait tous, mais comment ne pas céder aux sirènes des documents historiques ?

Werner Heisenberg ne sort pas vraiment grandi du portrait qu’en fait l’auteur. Un égoïsme et une inconscience extraordinaire chez ce brillant physicien qui refuse de quitter l’Allemagne nazie non par courage mais parce qu’il habite un endroit magnifique ! Il collaborera aux recherches militaires du Reich  et au soldat américain venu l’arrêter il dira :

Regardez et dites-moi, je vous en prie : comment trouvez-vous notre lac et nos montagnes ?

Ce serait risible s’il n’y avait le contexte.

En définitive, ce savant surtout préoccupé de sa petite vie confortable, isolé dans sa bulle, méritait-il vraiment d’être mis en lumière ?

J’ai le sentiment que Jérôme Ferrari a hésité, repris plusieurs fois la structure de son roman, tâtonné entre des notions trop ardues pour la plupart des lecteurs (je me mets dans le paquet), un peu noyé par tout ce petit monde qui a viré à la légende (Bohr, Schrödinger, Einstein, Heidegger).

J’aime l’écriture de Jérôme Ferrari, même si là, parfois, elle a servi de remplissage, de vernis brillant pour ce court roman dont le principe, en fait, est surtout l’incertitude.

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