Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Le mal que l’on se fait, déambulation au pays des regrets

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le mal que l'on se faitDans le cadre de Lettres Frontière 2015 qui réunit la région suisse romande et la région Rhônes-Alpes dans le cadre d’un même concours littéraire, j’ai lu Le mal que l’on se fait de Christophe Fourvel aux éditions La fosse aux ours.

L’argument est mince : un homme fait deux séjours de trois mois hors de France, le premier dans une ville qui ressemble à Buenos Aires, le deuxième sans doute à Istanbul. Multiplication de noms de rues, de cafés, de pâtisseries et d’expressions locales, histoire de bien faire comprendre au lecteur que le narrateur se trouve en pays étranger, littéralement dépaysé.

Ce narrateur a fui un drame, et sans être vraiment futé le lecteur comprend que ses deux enfants sont morts et sa femme aussi, peut-être, on nous donnera la solution à la fin du court roman. Roman ?

La première partie utilise le pronom qui n’a rien de personnel dans le cas présent « il » pour une nécessaire mise à distance dans le temps et l’espace. La deuxième utilise le pronom un peu plus personnel et agressif « tu » pour indiquer le rapprochement spatial et temporel. À noter que l’auteur a sans doute hésité à changer de pronom, page 107 un changement oublié semble l’attester : « Il avait emmené une ou deux fois ta mère marcher sur les plages portugaises auxquelles il avait rêvé enfant, mais c’était avant que sa sœur et toi soient là ».

Des miettes biographiques : le narrateur a une sœur, il a eu des enfants, une femme, il a fait la guerre au Liban.

L’écriture est belle, très léchée, parfois un peu trop :

Le goutte à goutte de ton désespoir.

Ton cœur porte le tanin de cette musique.

Tu es revenu tard dans ta vie. Un homme ne peut pas aller vite sur ce chemin-là. Il accomplit de petits pas.

La troisième partie nous explique les raisons de ces voyages, mais la noirceur désespérée, Le mal que l’on se fait et qu’on fait aux autres par bêtise et préjugés, ne suffisent pas à faire un livre que l’on aurait envie de conseiller. L’intention est louable : qui  regarde au fond de soi, trouve de ces attitudes inconscientes et perverses qui peuvent gâcher la vie de nos proches, mais j’avoue que ce livre m’a laissée froide sinon ennuyée.

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Découpages et collages 1

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Le compagnon de toute ma vie depuis nos vingt ans respectifs est en train de lire la cinquième  version de mon roman sur les deux catastrophes survenues au somment du mont Blanc. Mission à haut risque, l’homme en est conscient. Ce n’est pas la première fois qu’il effectue cet exercice de style et jusque là il a survécu, maniant habileté, coups de fouet et messages d’amour style c’est pour ton bien et celui de ton texte.

Dans le cas présent, devant les critiques répétées des intrépides lecteurs, trop de précisions, trop de documentation, bien sûr c’est passionnant ces tragiques histoires, mais enfin… Tout le monde était d’accord : cette femme retrouvée nue au sommet du mont Blanc vêtue de ses seuls bijoux méritait absolument d’être l’héroïne. Le fait qu’elle soit Parsie, une fois expliqué à ces ignorants qui étaient les Parsis, a lui aussi emporté l’adhésion.

Je vous avais déjà expliqué que je travaillais sur un drame survenu dans ma région.

J’ai d’abord donné un fils à cette belle femme, un fils qui viendrait en Haute-Savoie résoudre l’énigme de la présence à bord de sa mère et accessoirement proposer une explication au mystère de l’explosion en plein vol de cet avion, mystère non élucidé et dont les archives sont encore top secrètes. Le fils n’allait pas. Il est donc devenu une fille. C’est vrai, c’était plus logique dans la poursuite de l’émancipation féminine, le public était d’accord. Quand même, trop de détails sur la communauté parsie de Bombay.

Ils voulaient que je me coupe un bras ! J’ai donc rusé et rajouté un personnage pour alléger cette histoire (essayez donc de faire rire les gens avec plus de 150 personnes en morceaux sur le glacier des Bossons). Et voilà, l’Écrivain sort du chapeau. Petite vengeance anticipée : il en est à son deuxième divorce. On verra bien si après cette menace subliminale l’époux parlera encore d’alléger mon texte.

Eh bien il ose : Quelle bonne idée, cet écrivain ! Tu le rends de manière très drôle, ça allège l’atmosphère du texte, on attend le moment où il va réapparaître, vraiment une bonne idée ! Mais encore trop de détails sur la façon dont on a traité les corps, trop de détails sur l’histoire des Parsis.

L’homme vit dangereusement. Il a de la chance, je n’ai pas encore totalement remanié mon texte. La réécriture avance et je ne suis pas encore prête au sacrifice suprême.

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Retrouvailles, d’Anne Enright : tord-boyaux irlandais

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RetrouvaillesVeronica vient annoncer la mort de son frère Liam à leur mère qui ne se souvient pas du prénom de sa fille, elle qui a eu douze enfants et fait sept fausses-couches.

Il y avait des filles, à l’école, dont les familles augmentaient jusqu’au nombre conséquent de cinq ou six. Il y en avait chez qui ça grimpait jusqu’à sept ou huit – ce qui était jugé un tant soit peu enthousiaste – et puis il y avait les pitoyables comme moi, avec des parents totalement désarmés qui se reproduisaient comme on irait aux chiottes.

Bienvenue en Irlande et dans le monde d’Anne Enright : du tord-boyau irlandais (on bois sec dans la famille Hegarty), du raide (on est aux antipodes de la famille Bisounours) et de l’humour que l’on n’ose qualifier d’anglais.

Ce qu’on peut rire dans ce roman déjanté, déroutant, excessif, cruel, cru tout court, dans ce torrent de vie et d’imagination, avec un crucifix dans un coin du paysage et un asile d’aliénés dans l’autre ! Avec les vies imaginées que Veronica prête aux membres de sa famille, sa grand-mère surtout, et les scènes auxquelles elle a assisté et qu’elle aurait voulu rêver. Scènes qui ont été déterminantes dans le destin de Liam, scènes si difficiles à décrire. Liam, le frère auquel Veronica était très liée, s’est suicidé et Veronica est chargée implicitement par le reste de la famille de toutes les formalités et du rapatriement du corps pour les obsèques dans la famille, pour les Retrouvailles.

Le roman nous raconte l’errance de Veronica. Errance dans le passé de l’Irlande avec la reconstitution de la vie de ses grands-parents Spillane :

C’est le lundi de Pâques et toutes les voitures de Dublin se rendent en convoi à Fairyhouse. (…) Les mornes journées du carême sont terminées. (…) Tout le monde a prié jour et nuit, jusqu’à en être écœuré, la ville tout entière en a jusque-là, ils ont eu droit aux cendres, ont baisé le crucifix et se sont sentis véritablement, profondément, spirituellement nettoyés : Pâques paraît, grâce à ce brave Jésus, et quand ils ont mangé et ri et regardé les jonquilles ils vont au lit et font l’amour (c’est long, quarante jours), dorment un bon coup et, le lendemain matin, tout le monde s’en va aux courses.

Tout le roman galope comme les chevaux de Fairyhouse, pas de temps de repos, de l’excès tout le temps, même dans la description de la couleur des yeux des enfants :

C’est de Brendan que nous tenons nos yeux : des yeux de Spillane qui ont rencontré les yeux bleu océan de mon père pour nous donner nos yeux purs d’alcooliques, d’un bleu sans la rincette de bière d’après pour faire descendre le whisky : beaux, pathologiques et quelque peu ailleurs, ou absents jusqu’à ce que nous les « allumions », ce qui signifie que nous remarquons quelqu’un et décidons de lui balancer le bleu pur.

Inutile de chercher une page de guimauve ou de préciosité, vous ne les trouverez pas. Mais quel style !

Les retrouvailles ont lieu, le frère prêtre défroqué qui a oublié de le dire à son évêque, le frère psychotique qui semble le plus normal de la famille à Tom, le mari de Veronica, et tous les autres… Comédie sociale hilarante et cruelle :

C’est un boulot grisant, d’enterrer les morts.

C’en est un autre plus difficile d’essayer de trouver son propre chemin.

Mon image de ces nuits est celle d’une femme (moi) étendue sur un lit, le dos arqué, la bouche ouverte, et une main cherchant le mur à tâtons. Pas de son.

Pour ce tord-boyau de première, ces galets rugueux au bord d’une mer houleuse et ce ciel incontestablement irlandais, Anne Enright a obtenu le Booker Prize en 2007 et ce n’est que justice. Accrochez-vous, ce n’est pas de la limonade, mais l’ivresse des grands textes est assurée.

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Vie sauvage londonienne

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RenardeauOù se trouve ce renardeau ? Dans le jardinet de notre fille à Londres, à deux pas (j’exagère un peu) de la City. Il n’est pas seul, il est accompagné de ses frères et sœurs car maman goupil, après avoir creusé son terrier dans le jardin, a mis au monde cinq petits, tous en pleine forme, qui ravagent le jardinet pour le plus grand plaisir des locataires officiels du lieu.

Les habitants contemplent les petits avec ravissement : So cute ! Le mot est lancé : si amusant, si attendrissant.

Les petits s’en donnent à cœur joie : le jardinet dévasté, les plantes arrachées et dévorées, les ravissants pots cassés, rien ne vient tiédir l’enthousiasme des colocataires humains.

Il est vrai que les renardeaux sont attendrissants, ils jouent et se chamaillent comme tous les petits du monde. Surtout la nuit, d’ailleurs, et leurs glapissements, mélange de poulies grinçantes, de sirènes et de crissements métalliques, vous réveillent à des heures indues. Le jour, ils dorment, roulés en boule à côté de l’abri de jardin.

Où est passé le velours de la pelouse ? Sous les gravats. Le sol est vraiment rocailleux, Mrs Fox n’y peut rien. On ne fait pas de tunnel sans évacuer la terre, un tas impressionnant trône donc contre la cloison de l’abri en bois. Trônait plus exactement, car les enfants s’amusent et jouent dans le bac à sable. Maman leur amène des sacs poubelle remplis de nourriture, et que je joue, et que je lacère… Le beau jardin so british ressemble à une décharge publique. Il faut attendre que la famille s’absente pour nettoyer avant l’invasion suivante.

Je suggère de boucher le trou quand tout ce petit monde part en promenade. Les regards consternés que je m’attire me font comprendre que l’insigne cruauté de ma suggestion les peine.

Il semblerait que plus de dix mille renards vivent à Londres, pas du tout gênés par l’environnement citadin. On peut les comprendre, la ville ressemble à un immense village où il ne manque que les poules pour que le bonheur des goupils soit complet. Les Londoniens aiment ces animaux, c’est l’irruption de la vie sauvage dans une communauté urbaine de huit millions d’habitants, un peu de liberté offerte à leur regard. Cela vaut bien quelques désagréments.

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La poussette de bébé

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De retour d’une longue balade où nous nous étions immergés dans une beauté sauvage et une sérénité totale, gorgés de plénitude et recrus de fatigue heureuse, nous avions pris le bus 92, l’un des fameux bus essentiellement destinés aux touristes qui font le tour de l’île de Guernesey pour une livre.

Six heures et demie du soir, à The Bridge comme dans toutes les villes du monde c’est la sortie des bureaux et donc les embouteillages, le bus était immobilisé au bord de l’eau.

Je regardais les bateaux, le ciel d’un bleu intense, bercée par les vibrations du bus, la fatigue et les bavardages des femmes qui parlaient français derrière moi. On n’échappe pas à sa langue maternelle, où que l’on se trouve elle vous happe malgré vous, même si vous ne voulez pas écouter. Les deux femmes parlaient de la fin de la vie avec sérénité, ce qui signifiait qu’elles se trouvaient proches de la vieillesse, peut-être un pied dedans, mais pas trop quand même, ce qui expliquait leur manque d’angoisse. Tout à coup :

– Mais regarde-la, c’est incroyable, elle est bizarre, tu ne trouves pas ? Tu as vu ce qu’elle fait ?

Adieu les bateaux et le ciel.

En contrebas du bus une femme fixait les touristes en souriant. Une femme d’un certain âge aux traits empâtés, à la robe molle en tissu synthétique, grosses fleurs orange électrique, savates en plastique, poussait une petite poussette d’enfant. Depuis le bus la vue sur son crâne penché en avant, couvert de cheveux frisés, rares, gras et trop longs, des cheveux d’une vilaine couleur noire serrait le cœur. Cela sentait l’abandon, la bière, la vie étriquée. Mais elle intriguait, elle retenait l’attention et c’est ce qu’elle recherchait.

Elle allait et venait avec cette poussette d’enfant blanche munie d’une visière sur le dessus et sur le côté. Malgré la chaleur la visière du dessus était fermée, impossible de voir le bébé. Celle qui était sans doute sa grand-mère ou sa gardienne avançait courbée en avant, comme un pendule dont le gradient serait le bus ; elle regardait les passagers puis se penchait vers la poussette en murmurant ce qui semblait des mots tendres avant de faire demi-tour et de recommencer son manège.

Ses petits yeux marrons et très mobiles cherchaient sans cesse à capter le regard des passagers, là-haut, dans le bus 92. Une sorte de harpon lancé avec force, une pêche impérieuse et désordonnée de l’intérêt de ces inconnus assis là-haut, dans le bus des touristes. Ils me happèrent comme ils avaient dû le faire pour un certain nombre d’autres personnes. Quelque chose entre le défi et le besoin lancinant d’attention, l’urgence d’être vue avant que le feu passe au vert. Elle continuait de sourire, plus largement depuis que plusieurs têtes étaient penchées dans sa direction.

Le bus commençait à avancer, alors d’un geste rapide, comme si elle tranchait le suspense, elle ouvrit la visière de la poussette en nous fixant : à l’intérieur, il y avait de la paille et deux lapins.

le lapin

Ce regard, ce terrible regard qui disait sa haine et son désir de choquer, sa jouissance devant notre surprise un peu horrifiée, les appareils photos qui immortalisaient cette scène improbable, c’était son instant d’éclat, le moment où son épouvantable solitude, le mur d’indifférence qui devait entourer son existence, étaient brisés par la surprise des inconnus dans le bus 92.

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