Le sexe des arbres 1

Shares

VisageCette créature grise aux yeux cernés,  le front barré par une blessure profonde, la bouche serrée, le nez surmonté d’une pustule verdâtre, cet être monstrueux à la peau reptilienne qui semble venir du fond des âges et vous fixe dans une immobilité de pierre est  le premier tronc d’arbre de la série qui va suivre.

Shares

Hugo Boris et ses trois fauves

Shares

Les trois grands fauves dont nous parle Hugo Boris, ce sont Danton, Hugo et Churchill.
Ils apparaissent successivement dans ce qui pourrait paraître une brève biographie de chacun d’eux, le fil qui les relie étant plus que mince à mon avis, seule la nécessité de trouver un fil entre ces forces de la nature si disparates ayant justifié l’artifice.
Un homme politique français qui excelle dans l’une des pires périodes de l’histoire de la France, un écrivain français dont la stature écrasante se suffit à elle-même et un homme politique anglais qui excelle dans l’une des pires périodes de l’histoire de l’Angleterre. Trois forces de la nature reliées par un fil quelque part entre la grosse ficelle et l’improbable navrant d’un feuilletoniste en panne d’imagination.
Quelle idée d’avoir songé à relier ces trois fauves par de si navrants artifices alors que la force de la démonstration se suffisait à elle-même dans les troublantes similitudes entre les monstres de vie que nous présente Hugo Boris? Leur perpétuelle mise en danger, leur besoin de tester la force de leur volonté sur les autres êtres vivants , de dominer l’Histoire et les êtres, quitte à les écraser, n’était-ce pas suffisant?
L’admirable cruauté qui se dégage de ce texte, – (« roman »: vraiment? ) – , son écriture frappée au sceau des plus grands portraitiste justifient la lecture de cet opus malgré ses faiblesses.
Jugez par vous-même dans ce portrait que dresse le grand Victor de ses enfants, en particulier son fils aîné :
« Dans sa vitalité triomphante, le mutisme de sa seconde fille l’épuise, la passivité de ses fils le désespère. Il sait bien que la meilleure d’entre eux s’est noyée. (…)
Mais, des trois, c’est le gros Charles qui reste le plus pénible à regarder. Il dort trop, travaille peu, gaspille ses heures à jouer au billard et au nain jaune, a toujours des airs de passer par là. Sa nonchalance lui rappelle celle de sa femme, Adèle. Victor tente inutilement de faire passer en lui un peu de sa volonté. Charles s’engoue et se dégoûte tout aussi vite. La moindre de ses ardeurs se décourage en vingt-quatre heures. Comme son père, il est doué pour la peinture, mais ne sait pas faire les choses à plein. Comme lui, il versifie, mais ne sait pas s’obstiner. Ses mouvements même semble courts et avortés. On dirait qu’il ne tend jamais le bras tout à fait, qu’il ne marche qu’à pas comptés, incapable du moindre geste définitif. Victor songe qu’il aurait peut-être dû le faire soldat finalement au lieu de lui acheter un remplaçant. Depuis toujours, cet enfant vit sur lui. Ce pleure-misère lui prend cent francs par mois et se plaint encore d’être dans la gêne. A Paris, on lui a rapporté qu’il faisait commerce des lettres de son père, qu’il les jouait même au bésigue comme un brocanteur. Si ce fainéant insistait lourdement pour que son père joigne quelques dessins à ses courriers, c’est qu’ils étaient plus faciles à placer. A Jersey, il est oisif jusque dans sa conversation ! »
J’arrête là cette féroce et réjouissante méchanceté. Il y a du La Bruyère dans cette écriture, une précision dans la vision, une cruauté assumée. L’ogre dévore ses enfants en dieu souverain, comme Danton dévore la vitalité de ceux qui l’entourent avant de finir sur l’échafaud. Ces deux portraits séduisent totalement, emportent l’adhésion.
Celui de sir Winston Churchill me retient. D’abord celui-là n’est pas de la même eau que les autres: entre son enfance de mal-aimé solitaire et les eaux noires de la dépression, rien de jouissif dans le portrait; contrairement aux deux précédents , triomphants de vitalité jusqu’à la fin de leur vie, le dernier grand fauve suscite l’émotion et la pitié.

Shares

L’indécence et le chagrin : la photo de Jane Birkin

Shares

Jane Birkin regarde dans le vide, complètement ravagée par le chagrin. Sa fille Kate vient de mourir et les photographes la mitraillent.

Elle ne les voit pas. Elle se trouve très loin d’eux. De ceux qui gagnent leur vie avec celle des autres, de ceux qui mitraillent sans état d’âme et vont vendre leurs photos aux journaux, de ceux pour qui tout fait ventre, de l’amour triomphant ou de la douleur dévastatrice, aucune hiérarchie.

Jane est bouleversante, Jane est une mère qui vient de perdre son enfant.

Son visage nu, c’est la douleur, le vide, l’épuisement, son regard, c’est la pire des absences.

N’y a-t-il rien qui gêne, lorsqu’on fait le métier de vampiriser la vie des autres ?

Cette photo, sur la même page que la souriante nouvelle Miss France et Justin Bieber en veste rouge, et vous, Madame, vous, Jane et votre silence loin de tout. Comme j’ai eu honte, comme votre absolu chagrin, votre intimité violée pour une brève dans un magazine de télévision m’a choquée.

Je voudrais vous demander pardon, Jane, pour ces rapaces à l’arme numérique à qui on n’a pas appris la différence entre l’information et l’indécence, pour ces patrons de presse qui ne montrent pas plus d’éthique que ceux qu’ils emploient.

Shares

Un record : le plus gros avion sur la plus petite piste

Shares

Mercredi  20 novembre 2013:  le pilote de ligne du plus gros avion-cargo du monde, le Boeing 747 Dreamlifter, s’est trompé d’aéroport et s’est posé sur le plus petit aéroport du Kansas. Un exploit dans tous les sens du terme.

Maintenant il est coincé sur la piste minuscule.

Hum…

Cela pose quelques questions : est-ce qu’il dormait pendant que l’ordinateur programmait l’atterrissage ? Est-ce que la piste n’était pas suffisamment visible, économies de courant oblige pour qu’il ne se rende pas compte de la dimension d’icelle ? Est-ce que, ayant constaté de visu la mini-piste sur laquelle il allait poser son avion bibendum il n’est pas allé plus loin dans la réflexion ?

On peut allonger indéfiniment la ligne de sa perplexité.

Maintenant, coincé sur le tarmac, son avenir obscurci par son exploit digne des IG Nobel, le pilote a le temps de méditer sur le sens des mots réflexion, orientation, distraction…à vous de choisir le suivant de votre liste.

Shares

La capitale leçon d’écriture de Sylvie Germain

Shares

Lili Liliane, enfant sans mère, apprend à l’école qu’elle s’appelle Barbara. Une erreur, lui dit son père. Et si c’était toute sa vie qui était une erreur ? Avant il y avait quoi ? demande Lili à sa grand-mère qui lui montre le bébé dans les bras de sa mère. Avant il y avait quoi ? avant ce bébé, avant la création de la vie ? Et après, il y a quoi ? « Ce grelot de questions s’agite par moments dans ses pensées, sonnaillant dans le vide. Puis le grelot finit par se taire, fatigué de tintinnabuler en rond, en vain ».

Entre ces deux interrogations la vie de Lili-Barbara s’écoule en séquences, impressions qui ponctuent sa vie, de la solitude à deux avec son père à la famille recomposée, jalousie,  concurrence dans le cœur des parents, drame qui éclate la famille, vie d’adulte et les mêmes sentiments, jalousie et concurrence, et enfin une maturité pas vraiment apaisée.

Roman est-il écrit sous le titre, roman, vraiment ? Ce condensé de vie comme une épure, avec sa période de formation, ses drames et ses incertitudes, est-ce un roman ?

Nous suivons Lili-Barbara de la petite enfance à la vieillesse, trajet à sauts de puce, trajet d’impressions et d’essence même de la vie. La sienne, celle des gens qui l’entourent, famille, amours, leur fragilité et leurs errements, les accidents de la vie, l’amour, le vieillissement, la mort. Mais tout cela est un peu désincarné, à l’image de Lili qui est une petite fille puis une femme sans grand relief. C’est peut-être la trouvaille : une héroïne qui n’en est pas une sur laquelle n’importe qui peut coller sa propre identité sans être gêné par un personnage envahissant.

Ce qui est important dans ce livre, c’est l’écriture. Somptueuse :

« La voix des oiseaux. Les voix de brume et de rouille des oiseaux écroués. Elles bercent ses siestes et ses nuits. Elles ne l’effraient pas, elles l’apaisent au contraire. Parmi ces voix étranges et familières, elle aime particulièrement celles des paons, grise et rugueuse, et les hululements des rapaces nocturnes qui lui font l’effet de longs rubans de sons soyeux ondoyant dans le noir. Elles remplacent la voix inconnue de sa mère, sa voix manquante et désirée.

La voix des grands oiseaux captifs ; jamais un chant, mais des appels hagards lancés vers un dehors qui leur est refusé, vers un ailleurs inaccessible. Elle écoute ces appels aux accents de colère mêlée d’imploration certains expriment une telle douceur qu’elle en est affligeante et lui donne envie de pleurer. Elle voudrait pouvoir leur répondre, leur faire signe tout au moins, et elle essaie parfois, debout dans son lit, les mains ouvertes autour de la bouche. oi ououh… On an héon on…

Ils ne l’entendent pas. Pas davantage que sa mère. Sa voix ne porte pas bien loin, elle n’atteint ni les oiseaux ni les morts ».

« Et que ce passe-t-il après ? Après on va où, on devient quoi ? La question de sa petite enfance devant la photographie de sa mère avec elle nouveau-née s’est depuis longtemps retournée en elle, la stupeur de l’après l’a emporté sur celle de l’avant, et le vertige devant l’absence de réponse est beaucoup plus puissant. Avant, qu’importe au fond, on est embarqué, les dés sont jetés, mais après, que se passe-t-il après ?

Peau noire du temps, chair si vive, sensitive, des mortels, peau noir glacé, noir brûlant, des questions, chair tremblée des réponses qui toujours demeurent incertaines ».

Sylvie Germain affirme son statut de créateur, n’hésite ni devant la préciosité : orbe lacté,  palimpseste nu, épiphanique, cristaux micacés comme une congère grêlée par le soleil, ou le terme rare : trémuler, thyrses. Les mots qui se heurtent pour rendre l’impression dans sa netteté absolue, une allègre brutalité, mesure du temps catastrophée, les allitérations : sauvages soliloques, les néologismes : elle s’affronte, elle s’à-paume, elle s’à-ventre au mystère de sa trace, ignescent quand igné ne rend pas exactement l’impression, et que dire de le sang houlait dans tous les sens brasillant dans l’écume, cette étreinte dilatante !

L’écrivain joue de son immense palette pour nous rendre la vie dans ses sensations obscures ou lumineuses, au travers des petits cailloux qui jalonnent l’existence de Lili-Barbara avec une puissance d’écriture rarement égalée.

Shares