Un repas improbable et fascinant

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Trois soldats allemands dans l’hiver polonais n’en peuvent plus des exécutions. Ils demandent à leur commandant de partir à la chasse.

« Ce soir, nous avions à dire des choses autrement importantes, et notre commandant nous comprenait et parfois hochait la tête. Nous lui expliquions que nous préférions la chasse aux fusillades, que les fusillades, nous ne les aimions pas, qu’elles nous déprimaient à présent, et la nuit, nous en rêvions. Le matin nous avions le cafard dès que nous y pensions, et nous allions finir par ne plus les supporter du tout, et alors, tout bien considéré, une fois malades pour de bon, nous ne servirions plus à rien. A un autre commandant que lui, nous n’aurions pas parlé ainsi, franchement et de bon cœur. C’était un réserviste comme nous, et lui aussi dormait sur un lit de camp. Mais les tueries l’avaient vieilli plus que nous autres ».

Ils trouveront un très jeune Juif terré dans une forêt, un chasseur Polonais avec son chien et une masure inhabitée où ils feront cuire leur repas en brûlant dans le poêle tout ce qui peut servir de combustible, ne laissant que l’essentiel, la table.

« Bauer donna le signal, il puisa une rondelle de saucisson dans la casserole et l’accompagna d’une bouchée de pain doré. Chacun y alla ensuite.

Ainsi commença le repas le plus étrange que nous fîmes en Pologne.

Dehors, par la fenêtre, la lumière était toute pâle et s’en allait encore. Les flammes dans la cuisinière nous éclairaient par derrière, nous mangions et nos ombres nous accompagnaient en dansant sur la table ».

Ce repas en hiver est une sorte d’anti-Sainte Cène. Le dernier repas de ce Juif sacrifié, le « fils de l’homme » (le plus âgé et le plus tourmenté des soldats pense à son propre fils en le voyant), ne ressemble à nul autre. La férocité antisémite du Polonais, la haine qui sourd de son échange avec un des soldats, la lassitude et la tristesse du dernier homme.

Quel tour de force que ce roman tout en ellipse où triomphent la faim, la lassitude, le froid et la mort ! Et l’humanité aussi, avec le soutien fragile et maladroit des deux premiers soldats par rapport au troisième qui s’inquiète pour son fils, cet homme tourmenté dont on sait dès le départ qu’il va mourir au printemps.

Une histoire improbable et implacable, un déroulement de tragédie grecque si parfaitement orchestré que l’on peine à respirer dans cet univers clos où les phrases sont comme les pierres roulées par les glaciers ; pas une aspérité, seulement une densité écrasante, un huis-clos dont on ressort un peu groggy mais fasciné.

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Le sexe des arbres 2

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JambesJeux de jambes grises, de cuisses rugueuses et de sexes attachés par des lianes brunes, érotisme brut et contrastes : le tronc si lisse, comme une peau douce, deux lignes marquées à la taille, et cette avancée troublante entre les deux troncs, cet orteil fusion, cheville et mollet épais,

Trouble.

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Le sexe des arbres 1

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VisageCette créature grise aux yeux cernés,  le front barré par une blessure profonde, la bouche serrée, le nez surmonté d’une pustule verdâtre, cet être monstrueux à la peau reptilienne qui semble venir du fond des âges et vous fixe dans une immobilité de pierre est  le premier tronc d’arbre de la série qui va suivre.

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Hugo Boris et ses trois fauves

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Les trois grands fauves dont nous parle Hugo Boris, ce sont Danton, Hugo et Churchill.
Ils apparaissent successivement dans ce qui pourrait paraître une brève biographie de chacun d’eux, le fil qui les relie étant plus que mince à mon avis, seule la nécessité de trouver un fil entre ces forces de la nature si disparates ayant justifié l’artifice.
Un homme politique français qui excelle dans l’une des pires périodes de l’histoire de la France, un écrivain français dont la stature écrasante se suffit à elle-même et un homme politique anglais qui excelle dans l’une des pires périodes de l’histoire de l’Angleterre. Trois forces de la nature reliées par un fil quelque part entre la grosse ficelle et l’improbable navrant d’un feuilletoniste en panne d’imagination.
Quelle idée d’avoir songé à relier ces trois fauves par de si navrants artifices alors que la force de la démonstration se suffisait à elle-même dans les troublantes similitudes entre les monstres de vie que nous présente Hugo Boris? Leur perpétuelle mise en danger, leur besoin de tester la force de leur volonté sur les autres êtres vivants , de dominer l’Histoire et les êtres, quitte à les écraser, n’était-ce pas suffisant?
L’admirable cruauté qui se dégage de ce texte, – (« roman »: vraiment? ) – , son écriture frappée au sceau des plus grands portraitiste justifient la lecture de cet opus malgré ses faiblesses.
Jugez par vous-même dans ce portrait que dresse le grand Victor de ses enfants, en particulier son fils aîné :
« Dans sa vitalité triomphante, le mutisme de sa seconde fille l’épuise, la passivité de ses fils le désespère. Il sait bien que la meilleure d’entre eux s’est noyée. (…)
Mais, des trois, c’est le gros Charles qui reste le plus pénible à regarder. Il dort trop, travaille peu, gaspille ses heures à jouer au billard et au nain jaune, a toujours des airs de passer par là. Sa nonchalance lui rappelle celle de sa femme, Adèle. Victor tente inutilement de faire passer en lui un peu de sa volonté. Charles s’engoue et se dégoûte tout aussi vite. La moindre de ses ardeurs se décourage en vingt-quatre heures. Comme son père, il est doué pour la peinture, mais ne sait pas faire les choses à plein. Comme lui, il versifie, mais ne sait pas s’obstiner. Ses mouvements même semble courts et avortés. On dirait qu’il ne tend jamais le bras tout à fait, qu’il ne marche qu’à pas comptés, incapable du moindre geste définitif. Victor songe qu’il aurait peut-être dû le faire soldat finalement au lieu de lui acheter un remplaçant. Depuis toujours, cet enfant vit sur lui. Ce pleure-misère lui prend cent francs par mois et se plaint encore d’être dans la gêne. A Paris, on lui a rapporté qu’il faisait commerce des lettres de son père, qu’il les jouait même au bésigue comme un brocanteur. Si ce fainéant insistait lourdement pour que son père joigne quelques dessins à ses courriers, c’est qu’ils étaient plus faciles à placer. A Jersey, il est oisif jusque dans sa conversation ! »
J’arrête là cette féroce et réjouissante méchanceté. Il y a du La Bruyère dans cette écriture, une précision dans la vision, une cruauté assumée. L’ogre dévore ses enfants en dieu souverain, comme Danton dévore la vitalité de ceux qui l’entourent avant de finir sur l’échafaud. Ces deux portraits séduisent totalement, emportent l’adhésion.
Celui de sir Winston Churchill me retient. D’abord celui-là n’est pas de la même eau que les autres: entre son enfance de mal-aimé solitaire et les eaux noires de la dépression, rien de jouissif dans le portrait; contrairement aux deux précédents , triomphants de vitalité jusqu’à la fin de leur vie, le dernier grand fauve suscite l’émotion et la pitié.

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L’indécence et le chagrin : la photo de Jane Birkin

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Jane Birkin regarde dans le vide, complètement ravagée par le chagrin. Sa fille Kate vient de mourir et les photographes la mitraillent.

Elle ne les voit pas. Elle se trouve très loin d’eux. De ceux qui gagnent leur vie avec celle des autres, de ceux qui mitraillent sans état d’âme et vont vendre leurs photos aux journaux, de ceux pour qui tout fait ventre, de l’amour triomphant ou de la douleur dévastatrice, aucune hiérarchie.

Jane est bouleversante, Jane est une mère qui vient de perdre son enfant.

Son visage nu, c’est la douleur, le vide, l’épuisement, son regard, c’est la pire des absences.

N’y a-t-il rien qui gêne, lorsqu’on fait le métier de vampiriser la vie des autres ?

Cette photo, sur la même page que la souriante nouvelle Miss France et Justin Bieber en veste rouge, et vous, Madame, vous, Jane et votre silence loin de tout. Comme j’ai eu honte, comme votre absolu chagrin, votre intimité violée pour une brève dans un magazine de télévision m’a choquée.

Je voudrais vous demander pardon, Jane, pour ces rapaces à l’arme numérique à qui on n’a pas appris la différence entre l’information et l’indécence, pour ces patrons de presse qui ne montrent pas plus d’éthique que ceux qu’ils emploient.

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