Les graines

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Nous voilà rentrés dans la maison silencieuse ; pas de pleurs de bébé, juste les miaulements de la chatte.

Ma mère et ma sœur viennent enlever le berceau, la poussette et les habits de bébé, gestes rapides, tête baissée. Elles plient les grenouillères et les brassières, entassent les couleurs tendres dans un grand carton. Assise sur le lit, je les regarde s’activer sans les voir. Mon mari n’est pas dans la pièce. Elles partent comme des voleuses, une brève étreinte et la voiture démarre très vite.

Nous restons seuls, avec le silence et les miaulements de la chatte.

La vie quotidienne reprend :

–       Alors, ce bébé, c’est un garçon ou une fille ?

Questions coups de couteau, embarras, silence.

Notre silence et celui de la maison.

Des plaies à vif, voilà ce que nous sommes, impossible de nous approcher sans nous faire mal ; nous, dans notre bulle de chagrin, on se serre très fort pour sentir le cœur de l’autre, nos cœurs à l’unisson dans le malheur.

Le silence en face des autres.

Ils sont peu nombreux, ceux qui prennent le risque de nous inviter : trop de sujets tabous, de mots à contrôler, de dérapages malheureux.

Et parmi ceux qui nous recherchent, des relents que nous trouvons nauséabonds alors qu’ils ne sont sans doute que maladroits :

–       Parle-moi de la mort de ton bébé… Comment ça s’est passé ?

La fuite. L’envie de vomir. Les vertiges.

Le silence.

Je ne ramasse plus les légumes du potager, les mauvaises herbes s’imposent partout, envahissent tout, mon mari n’a pas de courage. Il travaille de plus en plus tard, rentre dans la maison vide où l’attend sa femme qui se tait. Nous ne savons pas quoi faire de nos vies.

Je vais souvent chez Max et Lulu, nos vieux voisins. Peu importe l’heure, ils sont toujours là.

Ils ne disent rien et cela me fait du bien. La cuisinière est toujours allumée, elle sert à tout : production de chaleur, chauffage de l’eau, le feu avale le bois mais aussi les épluchures de légumes ou de pommes. Mémé Lulu verse de l’eau chaude sur le filtre, ensuite nous buvons lentement le café. Une boîte métallique contient l’emballage de sucre. Peu de gestes, le regard sur la toile cirée ou en direction de la fenêtre lorsque le bruit de la route annonce un véhicule traversant le hameau. Il fait toujours chaud, chez Max et Lulu. Les nouvelles du bourg, une pomme, le bon rire de Max qui transforme tout en plaisanterie, le sourire et le doux regard brun de Lulu, leur regard à tous les deux, la chaleur de la pièce, le café.

 

La chatte a fait ses petits dans la cuisine, au pied de ma chaise. Elle n’a pas voulu du nid que je lui avais aménagé dans un placard à l’étage. Miaulements de détresse, du sang, et trois boules sans poils qui ressemblent à des rats. Ils grandissent vite. Je regarde la mère allaiter les petits, les lécher, je regarde cette vie qui me fait mal.

Nous donnons tous les petits, sauf un, c’est trop difficile. Un soir, la chatte vient manger toute seule, sans son petit. Nous le cherchons partout. Mon mari part dans la nuit, une lampe de poche à la main. Je me tais. J’écoute la pluie. J’attends. Il revient longtemps après sans le petit.

Je le prends dans mes bras et nous nous accrochons l’un à l’autre, tout ce désespoir qui déborde, la pluie sur son visage, ses cheveux.

Quelques jours plus tard nous entendons du bruit au grenier : la chatte avait caché son petit.

 

L’automne et l’hiver, beaucoup de neige, du bois dans la cheminée, craquements, sifflements, les deux chats endormis sur le canapé. Le petit est vif, la mère lui a donné des coups de pattes pour qu’il comprenne qu’elle ne voulait plus l’allaiter.

Le printemps revient à petits pas, gris, froid, neige, mars maussade, avril enneigé et puis mai tout à coup et le soleil et la chaleur et les griottiers en fleurs, et les pommiers et la beauté partout dans le jardin.

 

Le petit chat gratte à la porte fenêtre, il veut sortir.

Je lui ouvre la porte : il y a du monde dans le potager, des bruits réguliers, de l’activité, des rires, le rire de Max, comme s’il avait fait une bonne plaisanterie, celui de Bernadette en écho.

Max et Lulu ont embauché Bernadette leur belle-fille, et tous les trois bêchent et ratissent avec ardeur. Ils sont en train de s’occuper de mon potager.

Je m’approche et je dois lutter contre les larmes qui viennent : un si beau cadeau, c’est un si beau cadeau ! Max me regarde venir, penché sur sa bêche pendant que Bernadette s’active toujours :

–       C’est le moment de semer, les gelées sont passées. Je vous mets des mange-tout ?

–       Et des beurrés ? ajoute Mémé Lulu.

 

Ils ont déjà retourné le terrain, enfoui le fouillis de mauvaises herbes, Bernadette achève de ratisser et de casser les mottes de terre. De belles rangées bien nettes :  on dirait que l’année précédente a disparu sans laisser de traces.

Ils ont déjà repiqué une rangée de laitues.

–       Allez, il faut nous dire, on n’est pas d’accord sur ce que vous mettez, la Lucienne et moi…

Bernadette sourit, ses beaux-parents ne sont jamais d’accord pour les plantations, un duo de tendresse qui ne finira qu’avec la mort. Les deux vieux voisins me regardent, il y a du sourire et de l’affection dans leurs yeux. De l’encouragement, aussi :  il faut reprendre la vie, semer les graines et regarder pousser les légumes en attendant le reste.

Cette boule dans la gorge, ce cri en dedans depuis des mois, ils me regardent tous les trois, si je leur dis merci cela va sortir. Alors Max prend les devants :

–       Les carottes avec les radis, là ! Tenez le sac pendant que je sors les graines, dit-il en me tendant un sac de jute.

–       Et les fenouils, par là, non ? ajoute Mémé Lulu, d’habitude vous mettez des fenouils…

Les semis s’enchaînent. Max plonge la main dans le sac contenant les emballages de graines, en ressort un sachet, donne des ordres, et Bernadette et Mémé Lulu, chacune avec leur râteau, tracent un sillon bien droit avant que Max sème, ni trop ni trop peu, comme il est si difficile de faire. Ensuite Bernadette et Mémé Lulu  tassent la terre avec le râteau.

–       Dans trois semaines, vous aurez les premiers radis…

Les trois s’immobilisent, contemplent le potager ; ils sont satisfaits du résultat. Et ils reprennent leurs outils et Max le sac de graines, un éclat de rire et ils retournent chez eux sans accepter seulement une boisson.

 

Le soir, mon mari me trouve volubile, et il vient voir le travail de nos voisins dans le potager, il voit le jardin tout propre, tout net, les plantons de salades, les traces des dents du râteau sur les semis. Il me prend dans ses bras et la boule éclate, les sanglots mêlés de gratitude.

Nous ne sommes plus seuls, et il faut s’occuper du jardin.

Le mois de mai est revenu, la chaleur et le soleil aussi.

Mon mari va prendre l’arrosoir :

–       Je crois que les laitues ont besoin d’eau.

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