Jour de courage : homosexualité, Histoire et adolescent

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Brigitte Giraud connaît et aime les adolescents, elle sent leurs émois, leurs troubles, leurs interrogations, leurs douleurs aussi. Elle sait, mieux que personne, d’une écriture délicate et sensible, restituer les moments clés de leur existence, les instants où tout bascule.

J’avais été profondément émue par Une année étrangère, ce moment de fuite d’une adolescente juste avant le bac en Allemagne : contourner la douleur de sa famille en s’introduisant dans une autre, et au fil du temps, apprivoiser le deuil en même temps que la langue étrangère.

Jour de courageCette fois Brigitte Giraud aborde le problème de l’homosexualité chez les adolescents à travers le personnage de Livio qui va avoir le courage de révéler son orientation sexuelle à sa classe lors d’un exposé sur Magnus Hirschfeld durant un cours d’histoire.

La quasi totalité du roman s’inscrit dans la durée de cet exposé sur ce médecin juif allemand qui a considéré la sexualité humaine d’un point de vue scientifique et a lutté pour les droits des homosexuels en constituant une très grande bibliothèque de documents. Lui-même juif et homosexuel, Magnus Hirschfeld fut passé à tabac à Munich et une grande partie de ses documents  fut brûlée en autodafé par les nazis.

L’auteure tisse avec une grande finesse cette avancée de Livio vers ce qu’il a l’intention de dévoiler à ses camarades ; la façon dont il aborde la condamnation de l’homosexualité pour leur expliquer ce qui le touche personnellement est superbe.

On avait l’impression que Livio riait intérieurement et que la prise de parole était en train de le changer. Il découvrait le pouvoir des mots et l’emprise qu’il pouvait avoir sur son auditoire. C’est lui qui dirigeait, lui qui décidait, de ce qu’il omettait ou pas, ce qu’il soulignait ou non, ce qu’il assénait comme une vérité ou comme une hypothèse à vérifier, et c’est aussi pour cela que leur professeure tentait l’expérience. Mme Martel aimait mettre les élèves en situation, comme elle disait, pour que chacun comprenne que la voix haute est un outil de pouvoir, et même une arme. Celle qu’utilisent les hommes d’État et les dictateurs pour manipuler le peuple, cela commence toujours par l’art du discours, les mettait-elle régulièrement en garde. (p. 82)

Tous les personnages sont importants et participent de la trame de ce court roman. À commencer par la professeure d’histoire qui intervient régulièrement, que ce soit par des paroles ou par son attitude. À continuer par les élèves de la classe, partagés entre curiosité, surprise, empathie ou rejet. Et surtout par Camille, l’amie de toujours, l’amoureuse qui comprend seulement ce jour-là pourquoi leur relation a été aussi timide. Elle est partagée encore entre déception, humiliation et colère.

Livio entremêle révélation personnelle et Histoire, rappelle

« la nuit de la honte » […] qui sacrifia vingt mille volumes de littérature, de poésie, de science ou de philosophie, dans une liesse qu’on aimerait avoir du mal à s’expliquer, et dans laquelle le maître de la propagande voyait un formidable exercice pédagogique.

Et ce furent ces corporations d’étudiants, ceux-là mêmes exhortés par les nazis à défendre la purification de la langue allemande, rappela Livio, ce furent des étudiants quasiment de votre âge qui, après avoir dénoncé certains de leurs professeurs, alimentèrent les bûchers. (p. 127)

Si ce roman était seulement un Jour de courage où un très jeune homme annonce à ses pairs qu’il est homosexuel, ce serait déjà un livre important qui pourrait donner le courage à d’autres jeunes de révéler la leur et les empêcher de gâcher leur vie.

Si l’attitude des parents de Livio – qui ne voient rien, ne se doutent de rien, uniquement rassurés par les bulletins scolaires pouvait troubler d’autres parents lisant ce livre, ce serait un livre important.

Ce Jour de courage d’un adolescent de dix-sept ans est celui de nombre d’homosexuels qui décident de ne plus vivre dans le mensonge ou le non-dit. La réaction des élèves de la classe de Livio représentent un échantillon de la société, et les menaces à peine voilées d’un camarade rappellent qu’il est toujours difficile d’être homosexuel. Entre le médecin allemand victime de la montée du nazisme et l’adolescent d’aujourd’hui, l’auteure évoque avec subtilité une chaîne d’humiliations et de violences.

L’histoire n’est pas un éternel retour, mais ce rappel à la vigilance est absolument nécessaire : « Et là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes » écrivit de manière prémonitoire Heinrich Heine au XIXe siècle, reprenant la phrase qu’Erasme avait prononcée en 1521. En janvier 2016 on a brûlé les livres du fonds Soros dans le nord de la Russie, en avril 2019 des prêtres catholiques ont organisé un autodafé de romans (dont Harry Potter !) après une messe en Pologne.

Jour de courage
Brigitte Giraud
Flammarion, août 2019, 160 p., 17 €
ISBN : 978-2-0814-6977-8

(Vu 46 fois)

Une réflexion au sujet de « Jour de courage : homosexualité, Histoire et adolescent »

  1. Edmée De Xhavée

    C’est un sujet dont on fait bien de parler, parce qu’on n’imagine pas les souffrances de vivre une vie secrète ou même terrifiée. Tout le monde imagine la position pénible de « la maîtresse » d’un homme marié, qui se contente de miettes, n’a pas la lumière et qui, si mise à jour, paiera de l’abandon de l’amant qui lui dira « tu le savais pourtant :) « … Une vie en secret. Or les homosexuels éprouvent eux aussi cette crainte d’être découverts car ils savent qu’ils paieront la note, et personne d’autre. Comme la maîtresse que l’on voit comme la mauvaise, ils sont les dévoyés, les pervers, et méritent ce qui leur arrive… Une longue douleur!

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