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Éclaircie

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C’est dimanche, pense-elle, encore un dimanche, comme le temps passe vite ! Elle a l’impression que le précédent était la veille. Elle soupire et se sert un café puis elle lève les yeux et contemple les Alpes depuis la fenêtre de sa cuisine : il va faire très beau. Ils ont fait de si belles courses tous les deux : chemins de randonnée, via ferrata, refuges, rencontre avec un loup, une fois, et un aigle royal ! et tous ces chamois ! À cette heure-ci d’habitude, il y avait longtemps qu’ils étaient partis, « Le lever du soleil en montagne, c’est magique, on ne peut pas perdre de temps à dormir, la vie est si courte ! Debout Marianne ! »

La vie est très courte et il va faire beau, cette légère brume au-dessus du Mont Rose ne trompe pas, après les nuages du matin vient toujours l’éclaircie. C’est dimanche, tout à l’heure elle prendra sa voiture et elle ira lui rendre visite, comme tous les dimanches depuis onze mois.

Cela avait commencé par des oublis, les clés qu’il tenait à la main en les cherchant dans l’appartement, l’endroit où il avait laissé la voiture après avoir mangé avec les copains. « Quel étourdi je fais ! » Ensuite cela s’était aggravé : il ne revenait pas de la boulangerie, un voisin le retrouvait errant dans une rue, parfois avec le pain sous le bras ; il ne reconnaissait pas leurs amis, perdait ses mots, la colère le prenait. Il l’avait frappée plusieurs fois. Le médecin s’était occupé de tout avant qu’elle ne sombre à son tour. Trente ans de vie commune et celui qui avait partagé sa vie avait disparu dévoré par cette maladie qui ne laisse aucune chance.Les chemins de la mémoire

Depuis onze mois, tous les dimanches, elle prenait le repas de midi avec son mari. Elle souriait beaucoup, parlait doucement, lui laissait le temps de s’habituer à elle. Petit à petit la douleur qui la traversait face à ce regard interrogateur s’était émoussée. Elle lui rendait visite parce que cela lui faisait du bien, à elle, parce que cela atténuait sa culpabilité de l’avoir abandonné à des professionnels. Au milieu de tant de fauteuils roulants, sa haute silhouette détonait, et il slalomait entre les vieilles personnes immobiles  comme dans un champ de neige fraîche. Douleur. La pensée de Marianne vagabonde vers des territoires moins difficiles :

C’est vrai qu’il n’a pas perdu sa souplesse, et si je l’emmenais en montagne ? Il fait si beau. Il a dû garder les automatismes des gestes. Peut-être pas un grand circuit, mais au moins un sentier balisé, quelque chose de simple, sans danger, pas loin d’ici… Maintenant il n’y a plus de neige sur les sentiers, on ne risque rien… Je préviendrais les infirmiers de garde, je n’aurais qu’à pré-enregistrer leur numéro en cas de problème, je n’en peux plus de tourner en rond dans le parc de l’établissement.

Elle pense et dit toujours l’établissement, ou là-bas ; maison de retraite elle ne peut pas.

Elle reprend un café. La marche en montagne, est-ce une bonne idée, finalement ?

Il y a du monde sur le parking, les habitués se saluent, beaucoup d’enfants viennent manger le dimanche avec leurs parents, cela fait de l’animation entre le culte œcuménique du matin et les valses au son de l’accordéon de l’après-midi. La jeune réceptionniste lui sourit et lui demande de passer dans le bureau de l’infirmière-chef : rien de grave, rassurez-vous, ça arrive souvent…

Qu’est-ce qui arrive souvent ?

Elle comprend très vite dans le bureau de l’opulente quinquagénaire que celle-ci doit lui dire quelque chose d’important. L’infirmière-chef tourne autour du pot, se racle la gorge, parle de printemps, de moment un peu particulier, ceci expliquant cela, ça arrive souvent…

Enfin Marianne comprend : son mari est tombé amoureux. La femme en face d’elle guette sa réaction. Le brouhaha extérieur, cliquetis de fourchettes, bruits de chaises, syllabes fortes dans l’océan de sa stupéfaction. Marianne regarde le ciel parfaitement dégagé, d’un bleu intense, là-haut ce doit être magnifique.

— Il est amoureux ? Est-ce qu’il est heureux ?

— Oui, il est, ­– ils sont – heureux. Dans leur monde ils ont trouvé un point de repère et s’accrochent comme deux enfants perdus. Ils s’aiment et comme ils n’ont aucune notion du temps, ils pensent que c’est de toute éternité. Tout l’établissement est attendri, ce n’est pas le seul couple qui s’est créé ici, mais eux, ils sont particuliers. Ils se bécotent dans tous les couloirs, se murmurent des mots doux que les autres ne comprennent pas. Ils ne se quittent pas. La nuit, ma foi, les surveillants ont pour consigne de montrer de la souplesse…

Marianne sourit, les yeux humides. Jacques, son Jacques n’existe plus, elle en a fait le deuil, mais cet homme inconnu qui découvre l’amour, c’est un véritable cadeau de la vie.

— J’annule notre repas ? Je comptais l’amener en promenade, pas loin, sans doute dans le parc, mais aussi un peu plus haut, en montagne…

— Non, non, surtout pas ! Le repas du dimanche avec vous fait partie de ses repères, même s’il n’en est pas conscient. Et puis son amoureuse mange avec ses enfants.

Son amoureuse…

Jacques est primesautier, il rit tout seul, il parle de Marie et de Marianne dans la même phrase décousue qui ne se termine pas. Il mélange leur couple avec le suivant, fusionne les images de femmes en une seule, femme rassurante, compagne aimante. Après le repas Marianne et Jacques se lèvent, il est d’accord pour la promenade, il sourit à l’évocation de la montagne, et au moment où ils s’apprêtent à franchir les limites de l’établissement, une toute petite femme rose d’émotion trottine depuis la salle à manger et saisit le bras de Marianne :

— Je vous le confie, murmure-t-elle.