American Dirt, symbolique de l’Amérique et de ses dissensions

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Le titre du roman de Jeanine Cummins n’a pas été traduit en français, « American Dirt » est resté tel quel, il est vrai que le mot « Dirt » désigne la saleté, la boue, la fange, un mot très évocateur de ce que l’Amérique ne veut pas voir aux marges de sa société, un titre très fort dans ce pays : American Dirt, ce qui salit non seulement les chaussures mais la bonne conscience américaine.

Jeanine Cummins, quadragénaire américaine née en Espagne et auteure peu connue outre-Atlantique, a voulu écrire un roman sur le sort des clandestins mexicains qui tentent d’émigrer aux États-Unis. Pendant cinq ans elle se documente, se rend au Mexique pour visiter des orphelinats et des refuges qui jalonnent le parcours de la « Bestia », le train de marchandises si dangereux que tentent de prendre les candidats au bonheur américain. Sa documentation et ses visites l’immergent dans ses personnages, et enfin elle écrit son roman dont voici le résumé grossier :

Lydia possède une librairie à Acapulco, au Mexique. Elle mène une vie tranquille auprès de son mari Sebastián qui est journaliste d’investigation, métier à haut-risque dans son pays. Ils ont un fils de huit ans, Luca. Dans sa librairie, la jeune femme s’est liée d’amitié avec Javier, un client amateur de littérature qui est un baron de la drogue, or Sebastián publie un article sur ce dernier. En guise de représailles, Javier fait massacrer toute la famille lors de la fête des quinze ans de la nièce de Lydia.

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui.

Seize morts dans la cour de la maison, seuls Lydia et Luca échappent à la tuerie.

Commence alors la fuite de la jeune femme et de son fils vers cet « El Norte » qui fait rêver les migrants auxquels ils devront se mêler pour échapper aux narcos. Commence également un roman haletant, puissant, souvent terrifiant. La mainmise des cartels de la drogue sur la police et les principaux rouages de l’État, les barrages sur les routes, les adolescents embrigadés dès leur plus jeune âge, les kidnappings, les viols, tout l’arsenal de la violence destiné à dompter la moindre résistance personnelle, les « coyotes » qui s’occupent de faire passer la frontière, voilà ce qui figure dans ce roman haletant. Un véritable « page turner » de l’horreur, de la violence et de la misère. Lydia et Luca, eux aussi finiront par sauter sur le toit de « la Bestia » qui porte si bien son nom et rappelle « la bête humaine » de Zola. Ce n’est pas fortuit, cette personnalisation de la machine au pouvoir si redoutable.

Au cours de son périple pour sauver son fils, Lydia change. Il ne reste bientôt plus rien de la jeune femme coquette d’autrefois, elle se durcit en tentant de survivre, elle fait des rencontres, certaines positives, d’autres non. Elle est devenue une migrante comme les autres, toujours sur le qui-vive, se méfiant de tout le monde. Jeanine Cummins nous communique la peur de Lydia, nous embarque avec elle dans ce long périple où la faim, la soif et la violence sont éclairées par des instants de solidarité – une main tendue pour ne pas s’écraser contre la voie, des bénévoles qui distribuent nourriture et boissons au bord de la route. Oublier un instant la violence et le racket pour rester humain si possible.

Le propos de l’auteure est plein d’empathie envers ses personnages, envers ces migrants que chacun s’efforce de ne pas voir. Jeanine Cummins n’est ni journaliste ni politicienne, elle a offert à ses lecteurs une traversée cauchemardesque de la misère et de l’espoir.

Ce fut une véritable surprise pour elle, son roman a connu un succès foudroyant et Stephen King entre autres l’a trouvé magnifique. L’histoire ne s’arrête pas là. Jeanine Cummins ne s’attendait certainement pas à ce qui s’est passé ensuite. Tout le monde lui est tombé dessus, en particulier les auteurs et critiques latino-américains d’origine. Sous la pression d’une centaine d’auteurs, sa tournée de promotion a été annulée par sa maison d’édition ainsi que son interview par Oprah Winfrey. Je ne sais pas si American Dirt est le pendant des Raisins de la colère de Steinbeck, mais je suis sûre que l’avalanche de critiques et la violente polémique sont bien de notre époque. On reproche à Jeanine Cummins de ne pas avoir été une clandestine elle-même, et d’avoir trop simplifié les problèmes du Mexique. Les nombreux reportages sur les femmes disparues à la frontière ou la puissance des cartels de la drogue montrent pourtant la violence qui sévit dans ce pays ; quant à l’auteure elle n’a jamais prétendu faire œuvre sociologique ou politique, certains éléments se déduisant eux-mêmes de son texte.

Pour écrire un roman sur les Latinos ou les Noirs il faudrait avoir la même couleur de peau, le même vécu. Bientôt un(e) écrivain(e) n’aura plus le choix du sexe de ses personnages : comment se mettre dans la peau d’un personnage d’un autre sexe, d’une autre condition sociale, d’un autre temps que les siens ? On veut des histoires vraies en niant que la fiction représente souvent plus finement la réalité que les supposés témoignages. Finira-t-on par estimer que seuls les criminels, les policiers ou les juges d’instruction ont le droit d’écrire des romans policiers ?

American Dirt
Jeanine Cummins
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Adelstain et Christine Auché
10/18, janvier 2022, 572 p., 9,60€
ISBN : 978-2-264-07471-3

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