Dans la forêt, robinsonnade de l’effondrement au féminin

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Deux adolescentes, Nell et Eva, se retrouvent seules dans la forêt où leurs parents ont construit leur maison. Dans cette famille fusionnelle, les filles étaient plutôt marginalisées vis à vis des autres enfants, puisque leur père – bien que directeur d’école – avait préféré la scolarisation à domicile de ses enfants. Nell et Eva ont donc évolué à leur propre rythme en suivant leurs passions, lecture pour Nell et danse pour Eva, loin de la socialisation de l’école. Leur mère, ancienne danseuse classique, meurt de maladie avant l’effondrement civilisationnel et leur père plus tard lors d’un accident en forêt. Les deux filles se retrouvent seules. Commence alors la survie, quand on redevient un animal sauvage à l’affût du moindre bruit.

Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. (p.15)

Tout est là. Un style poétique pour décrire l’horreur de la situation et l’envie de vivre, la beauté de la forêt et l’ingéniosité nécessaire, mais aussi l’amour entre les deux sœurs, l’entraide, les tensions, la solitude. Tout est si parfaitement décrit, écrit, que le texte ne lasse jamais. Plus même, malgré le sujet difficile surtout en ce moment où les prémisses décrites de l’effondrement civilisationnel sont notre quotidien, ce roman est rassurant.

Dans la forêt est une sorte de robinsonnade au féminin, nous ne nous trouvons pas sur une île déserte à la suite du naufrage d’un navire, mais dans une forêt à la suite d’un effondrement de la civilisation. Comme Robinson, Nell et Eva doivent se débrouiller seules et trouver leurs propres solutions de survie, même si elles sont bien aidées par leur père qui, avant de mourir, leur a appris à faire un potager et a rempli les placards de la maison de provisions. Ces concessions à notre monde actuel mises à part, les jeunes filles sont confrontées à une situation totalement nouvelle en milieu inconnu. Il y a un abîme entre la connaissance de la forêt lors de jeux et promenades et celle destinée à la survie.

Le roman commence par une plongée dans le nouveau quotidien de Nell et Eva. Nell transcrit sur un cahier leur façon de survivre, mais aussi la très rapide progression d’un univers rassurant en direction de la catastrophe.

Peu de temps après Noël, l’enseigne lumineuse dans la vitrine s’est éteinte. (…) Peu à peu, les Coca ont semblé plus légers, les frites plus rances, et les hamburgers ont diminué de taille jusqu’à devenir inexistants. (…) À la fin de janvier, les coupures de courant étaient si fréquentes qu’on ne pouvait raisonnablement pas les imputer aux tempêtes, et vers la fin février, la ville de Redwood n’a plus eu les moyens de maintenir les réverbères de la Plaza allumés. (p.93-94)

L’insouciance des adolescents devant les rumeurs alarmistes traduit leur besoin de vivre. Mais bientôt on passe des soirées avec les autres jeunes de la petite ville aux problèmes d’approvisionnement en carburant, puis en alimentation. Suivent la pandémie qui décime nombre d’habitants et le retour à la vie sauvage, la violence, quand les gens s’entre-tuent entre voisins (nous sommes aux États-Unis). Le vernis de civilisation s’effrite à une allure folle.

Il n’est pas étonnant que ce roman nous touche tellement, presque un quart de siècle après sa parution aux États-Unis.

Les deux adolescentes perdent leur mère, puis leur père, et ne peuvent trouver aucun secours dans la société civile qui a disparu. Ces deuils successifs les plongent dans une solitude absolue. Tout contact avec les autres êtres humains suscite la méfiance, elles doivent inventer leur vie dans la forêt au milieu des animaux. Le moment où Nell réussit à tuer une laie avec la carabine de son père est particulièrement saisissant. La vie et la mort mêlées, comme de toute éternité dans la vie sauvage. Chaque jour l’obligation de vivre le présent, les projections en direction du futur sont impossibles, le retour vers le passé plein d’une dangereuse nostalgie. Les deux filles se concentrent sur le quotidien : la nourriture, faire des conserves, couper du bois, et la sécurité, bien barricader la porte pour se protéger des intrus. Cela ne suffit pas toujours, Eva est violée par un rôdeur et se retrouve enceinte. Le côté insupportable de cette brutale initiation sexuelle est contrebalancé par cette vie qui s’installe. Nell découvre alors que l’encyclopédie qui lui semblait si nécessaire ne lui est d’aucun recours pour expliquer comment aider sa sœur à accoucher.

Nell n’ira jamais à l’université de Harvard, Eva ne sera jamais danseuse dans un ballet, leurs parents sont morts, la civilisation a disparu, mais elles sont vivantes, et cela suscite en elles une sorte de jubilation. À la fin du roman elles décident de brûler la maison et de partir dans la forêt, histoire de supprimer leurs traces face aux prédateurs humains et de continuer leur vie au plus près de la vie animale. La destruction de la maison, c’est la dernière perte, une façon de briser l’ultime chaîne qui les reliait à leur ancienne vie et de commencer autre chose.

Ce très beau roman m’a emplie de sérénité. Malgré la dureté de certains épisodes, c’est un message d’espoir. Si notre civilisation est détruite, des jeunes imaginatifs et courageux comme Nell et Eva réussiront à peupler notre planète de manière plus respectueuse et responsable. Nell et Eva quittent la maison familiale pour bâtir leur propre avenir sans se retourner vers le passé. Il n’y a pas de happy end, juste une interrogation sur le devenir, mais il n’y a pas de désespoir non plus, car la vie est plus forte que le chaos. Superbe.

Dans la forêt
Jean Hegland
Traduit de l’américain par Josette Chicheportiche
Totem, mai 2018, 368 p., 10,50€
ISBN : 9782351786444

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