Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Les braves gens ne courent pas les rues chez Flannery O’Connor

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Le Sud des Etats Unis des années 30 et le racisme, la religion, les petits blancs, les noirs nonchalants: les nouvelles de Flannery O’connor se lisent comme du Faulkner à la sauce féminine, la même violence mais du poison dans le potage plutôt que coup de poing dans l’estomac.

Le titre anglais extrait d’une phrase de la première nouvelle du recueil me parle plus : « A good man is hard to find ». Un homme bon est dur à trouver. Manifestement, durant sa courte vie, Flannery O’Connor a échoué dans sa recherche. Elle aurait pu ajouter « A good woman and a good child too » parce que les femmes et les enfants ne suscitent pas plus d’indulgence. Dans ses nouvelles elle projette son jus acide sur tous les âges et les sexes avec une égale jubilation : pas de quartier pour l’humanité.

Quant aux rapports entre mère et fille, c’est du concentré : dans Braves gens de la campagne, la fille unijambiste obligée de vivre à la ferme de sa mère (comme Flannery après la découverte de sa maladie), ne brille pas par ses sentiments filiaux :

« Son vrai prénom était Joy, mais, dès qu’elle était devenue majeure et avait quitté la maison, elle l’avait fait changer légalement. Mrs Hopewell était certaine qu’elle s’était creusé la tête nuit et jour jusqu’à ce qu’elle découvre le nom le plus laid de toutes les langues. Alors elle avait abandonné le joli nom de Joy, sans en prévenir sa mère : son prénom officiel était maintenant Hulga.

Ce nom évoquait dans l’esprit de Mrs Hopewell quelque hideux cétacé des mers glaciales. Elle se refusait à le prononcer. Elle continuait de l’appeler Joy et l’autre répondait, mais par pur automatisme. »

Les enfants, même très jeunes, se montrent arrogants ou malfaisants, comme dans Un cercle de feu ils ne provoquent aucune tendresse mais au mieux de l’irritation, au pire un malaise et de la peur.

La plupart des titres sont férocement ironiques, voire antithétiques : Les braves gens ne courent pas les rues met en scène un féroce assassin évadé de prison, Un heureux événement nous parle de la grossesse d’une femme qui refuse de toutes ses forces l’idée même d’enfanter, Les temples du Saint-Esprit deux adolescentes à la bêtise confondante, Braves gens de la campagne un jeune pervers déguisé en vendeur de bibles naïf, etc.

Tout n’est que conflit sournois, bavardages imbéciles de dames patronnesses où se distillent ennui, vacuité, cruauté, crimes épouvantables. Et on rit ! On rit ! Ce jeu de massacre est un véritable concentré de vie et de vacherie, un shaker où miss O’Connor a savamment dosé les ingrédients, un mélange d’horreurs et d’observations. Nous sommes dans l’Amérique raciste des petits blancs où la différence de ceux-ci avec les ouvriers agricoles noirs qui ne sont plus esclaves est ténue. Une affaire de degré, mais vitale. Et chacun essaie de rouler celui qui lui est immédiatement supérieur, quitte à fomenter des alliances allant jusqu’au crime le plus atroce, comme dans La personne déplacée, lorsqu’on sent une menace sur sa sécurité.

Flannery O’Connor : encore une écrivaine du Sud des Etats-Unis, décédée à moins de quarante ans en 1964 d’un lupus érythémateux, comme son père. Une vie brisée par la maladie, avec la connaissance intime de l’inéluctable ; à l’annonce de la nouvelle, l’écrivain prometteur et fêté revient vers sa mère et ne quittera plus la ferme familiale, fascinée par la beauté de ses paons magnifiques.

La douleur rend meilleur, dit-on. A moins qu’elle n’exacerbe les dons d’observation de celui que la souffrance contraint à l’inaction. Contrairement à Carson Mc Cullers, pas de musique des mots ni d’empathie pour l’humanité mais de l’acide, du concentré qui dissout les apparences et sculpte une humanité peu reluisante : lâche, bête, cruelle.

Et si drôle. Si férocement drôle.

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Le rêve de Victor Hugo et celui des enseignants

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Maintenant que tout le monde est rentré, qu’enseignants et élèves ont surmonté leurs appréhensions respectives, voici un petit extrait des Contemplations de Victor Hugo. Cela date de 1856, autant dire de la préhistoire de l’éducation, un temps si éloigné qu’on a peine à comprendre de quoi parle le grand poète :

 

« Un jour, quand l’homme sera sage,
Lorsqu’on n’instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les sociétés difformes sentiront
Dans l’enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des libres essors ayant sondé les règles,
On connaîtra la loi de croissance des aigles,
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
Savoir étant sublime, apprendre sera doux. »

 

Le grand Victor nous parle d’un temps où les élèves s’ennuyaient en silence et souffraient de la férule imbécile de maîtres ignorants appelés « maîtres » ou « professeurs ». Il rêvait d’un enfant libéré de la contrainte apprenant avec bonheur. « Savoir étant sublime, apprendre sera doux »

Cher Victor, si vous assistiez à certains cours de ceux qui sont devenus des « enseignants »,  peut-être modifieriez-vous votre poème de cette façon:

Un jour, l’enseignant partira à l’abordage
De ces caboches sauvages
Au portable allumé, il  fera barrage
A l’orthographe défaillante et à la procrastination
Il refusera de participer au naufrage de l’éducation
Tant que les élèves estimeront  être des aigles
Et refuseront d’apprendre et d’exercer les règles,
L’enseignant appellera la poubelle à la rescousse
Et virera les portables des trousses
Que les enfants et les parents ne se courroucent
Des fautes soulignées et du silence imposé
Et laissent l’enseignant enseigner
Sans l’avocat immédiatement désigner.
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La ballade du café triste, musique obsédante

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Voilà la saison de la rentrée littéraire, comme le Beaujolais nouveau ou la saison du blanc, et une obscure lassitude me saisit devant la quête toujours recommencée du roman qu’il ne faut surtout pas rater avant qu’il ait obtenu un prix. Je me suis tournée vers deux auteures du Sud des Etats-Unis, mortes toutes les deux depuis belle lurette.

Commençons par Carson Mc Cullers, morte à cinquante ans en 1967, avec une vie à la Gatsby, pleine d’alcool et de jalousies d’écrivains, de fuites éperdues et d’amours tristes.

La ballade du café triste, comment peut-on trouver un titre si beau ? Est-il dû à Michel Tournier ? Quand un grand écrivain français traduit un grand écrivain américain cela fait penser à Baudelaire traduisant Poe, une re-création d’une beauté envoûtante dont on ne sait à qui appartiennent la séduction et la mélancolie.

Je n’ai pas voulu commencer par la préface de Michel Tournier, pourtant je me doutais qu’elle fournirait un éclairage bouleversant et multiple, chasserait les ombres et dissiperait les ambiguïtés ; je me suis jetée dans ce texte dans l’éblouissement du début de la première nouvelle qui donne son titre au recueil :

« La ville même est désolée ; il n’y a guère que la filature, des maisons de deux pièces pour les ouvriers, quelques pêchers, une église avec deux vitraux de couleur, et une grand-rue misérable qui n’a que cent yards de long. Les fermiers des environs s’y retrouvent chaque samedi pour parler affaires. Le reste du temps, la ville est triste, solitaire, un endroit loin de tout, en marge du monde ».

Une ballade comme celle des bardes saxons qui chantaient les combats des guerriers avec la préparation de la bataille, le combat et ses suites.

Dans ce lieu de nulle part, miss Amélia va combattre son ex-mari, combat homérique, cosmique, à la mesure de la poésie du texte. Trahison, défaite, destruction : nous sommes en pleine tragédie amoureuse alors que nous croyions assister à un match de catch avec grimaces feintes et exagérations.

Les sept nouvelles de ce recueil parlent de douleur, de déception ou de peur de décevoir. L’enfant prodige de Wunderkind a grandi, et, atteint l’adolescence, a perdu sa magie. Comme Carson Mc Cullers, pour qui sa mère avait vendu un bien de famille pour qu’elle puisse payer son inscription à la Julliard School : comment assumer la déception, après tant d’attentes ?

Carson se mettra à l’écriture, mais la musique continuera de hanter son écriture, mélodies entêtantes, fluides ou staccato, dissonances et soupirs.

L’amour ne rend pas heureux dans ses nouvelles, il apporte incompréhension, solitude dans le couple, alcool, regrets, affabulations.

L’amour n’est pas une sonate facile dans les nouvelles de Carson Mc Cullers, mais gageons que vous n’oublierez pas de sitôt cette incroyable musique transcendée par la traduction de Jacques Tournier.

 

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Nina Simone, un tord-boyau allongé de limonade

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nina La vie de Nina Simone est à elle seule un vrai roman bien noir, un blues profond, si profond que sa voix ne pouvait être que l’expression de ce qui nous prend aux tripes lorsqu’on l’écoute.

Eunice Kathleen Waymon, née en 1933 dans une famille dont la mère est pasteure, la petite Eunice que l’on a mise toute petite devant un piano, si douée que des femmes blanches ont payé ses études au Allen High Institute, sort major de sa promotion, prépare le concours d’entrée du Curtiss Institute à la Julliard School, sûre de devenir la première concertiste classique noire de tous les temps. Seule noire parmi huit cents candidats.

Recalée. Le séisme fondateur.

Après, elle connaîtra la gloire avec  cette voix qui nous enchaîne et qu’elle n’a pas travaillée, cette musique qu’elle n’a pas choisie. Tout s’enchaîne:  les tournées qu’elle n’aime pas, les amants, l’alcool, l’exploitation de son talent unique par toutes les sangsues qui l’entourent. La folie qui rôde, les troubles bipolaires.

La vie de Nina Simone, vraiment, est un roman au sang épais.

Gilles Leroy met du temps pour trouver le tempo, oscillant entre biographie et roman, il piétine pendant la première partie du livre. Son domestique philippin inventé pour les besoins de la narration sent la limonade alors qu’un alcool fort demandait à s’exprimer. Il est factice, le pauvre Ricardo.

Pas d’émotion véritable, juste des bons sentiments. L’émotion vient dans la dernière partie, presque malgré l’auteur, et c’est dommage car l’écriture est belle, c’est comme si Gilles Leroy n’avait pas très bien su par quel bout prendre ce paquet de douleur et de solitude, ce monstre d’égoïsme créé par ceux qui ont su si bien l’exploiter. Jusqu’au bout. Jusqu’à l’écœurement.

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Les amants de Vérone

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JulietteCela fait six mois que ça dure, les frissons et la culpabilité du mensonge, l’érotisme puissant de l’illégitimité.

Leurs mains se frôlent.

Ils n’en peuvent plus de l’odeur du jasmin en fleur et des palais obscurs, ils n’en peuvent plus de cette excitation qu’ils peinent à masquer aux autres, de ce bonheur qui les roule comme des galets dans une vague d’érotisme insensé. Oui, insensé.

C’est arrivé comme ça, la rencontre par hasard dans une conférence, et le coup de foudre, il n’y a pas d’autre mot. Et depuis six mois les rencontres clandestines, Je vais voir une amie à Genève, les hôtels romantiques, – il a toujours eu la délicatesse de choisir des hôtels romantiques. Mais très vite ils ont eu peur de rencontrer quelqu’un de leur connaissance, et une nuit ne leur suffisait plus. C’est lui qui a pensé aux voyages organisés, Une semaine rien qu’à nous, ce n’est pas mal, non ?

C’est devenu un rite : ils se donnent rendez-vous à l’aéroport de Genève, elle arrive de Suisse allemande, lui de Neuchâtel, il est Suisse allemand, elle est Suisse romande. Leurs destinées croisées les attendrissent : c’est le destin, ils devaient se rencontrer.

Ils rejoignent le groupe. Il a réservé une chambre pour deux personnes, elle une chambre individuelle qu’elle n’occupera pas.

Le bonheur de cette chambre interdite, leurs yeux brillent, bonheur insolent, entente évidente, ils essaient d’être discrets mais ils attirent la jalousie des autres, ceux qui partagent la même chambre par habitude, la jalousie et la suspicion. Un couple légitime ???

Pour l’heure ils se trouvent à Vérone, la ville des amants tragiques, ruisselante de chaleur et de touristes.

Ils se sont isolés sur une petite place silencieuse où de temps à autre une femme en noir voûtée comme un pardon s’avance avec un cabas en plastique. Pas de touristes.

Le silence et la chaleur, l’ombre maigre d’un jeune arbre qui peine en ce mois de juin. Les grandes dalles grises qui pavent la place reflètent une lumière dure, il est midi et demie et ils sont là, sur leur banc vert, à jouir de leur présence mutuelle.

Deux amoureux, à controverser sans cesse sur les mérites et l’acoustique du théâtre d’Ephèse ou celui d’Orange, la beauté du Colisée et celle des arènes de Nîmes, avec des « Chéri je ne suis pas d’accord » et des réponses tendres et murmurées. Ils aiment se disputer, faire assaut de culture pour éviter de marivauder bêtement mais c’est la séduction en marche, la roucoulade et la parade, le bonheur animal. C’est aussi une façon de reporter à plus tard ce qui les préoccupe : quand préviendront-ils leurs familles respectives ?

Sur la place de Bra, après s’être fait prendre en photo à côté d’un soldat romain devant les arènes, les autres touristes de leur groupe attendent leur plat du jour.

La guide leur a souri, complice et attendrie : s’ils étaient à 14 heures 30 devant le café, elle ne voyait aucun inconvénient à ce qu’ils ne mangent pas avec eux.

Ils ont trouvé cette petite place, regardé le trajet sur le plan de l’office du tourisme que la guide leur a fourni et ils soupirent d’aise et de bonheur. Seuls pour une heure et demie, seuls avec le sentiment puissant qui les submerge.

Vérone, la ville de Roméo et Juliette, la très vieille ville de Vérone réduite pour beaucoup aux très jeunes amants inventés par Shakespeare ou plutôt aux films qui leur ont raconté l’histoire.

Ils ont dû suivre le groupe, ce matin, la place des Seigneurs au touche-touche, impossible de respirer, impossible d’admirer, la guide avec son parapluie rose tout devant, le flot, les bousculades sous les arcades avant de finir par tourner dans une petite rue aux murs couverts de graffitis, la cour de la maison de Juliette, et dans un coin, quand ils réussissent à avancer, une petite statue en bronze sous un arbre, Juliette impuissante contre les abus lubriques des touristes.

Sur le balcon, une jeune fille salue la foule. Elle est vraiment très jolie, la municipalité a vraiment bien fait les choses en choisissant cette figurante ! mais voilà que la jeune fille aux cheveux longs rentre dans le bâtiment, remplacée par un quinquagénaire obèse qui salue à son tour, bientôt remplacé par son alter ego féminin. Aussi obèse et laide, salutations, ils en ont assez vu, se coulent dans le courant inverse.

– Tu as vu ? Pauvre petite Juliette, elle est devenue verte, seuls les seins sont d’un beau brillant doré tellement ils sont caressés, ils brillent comme un sous neuf…

Il rit doucement. Il aime son impertinence subtile, son humour un peu décalé, sa finesse. Il la regarde, ému, et lui prend la main pour la serrer.

Ils se taisent. Comme il fait chaud, les pierres comme des braises, la lumière au zénith, le ciel implacable et cette odeur de jasmin, d’où vient-elle ?

– Comme on est bien ! La température idéale dans l’endroit idéal… Chéri, j’ai repéré en marchant un endroit où l’on vend des salades.

– Je l’ai vu. Nous irons tout à l’heure, profitons encore un peu… C’est une si belle ville ! Si mal récompensée de sa beauté par les gens qui passent trop vite…

– Nous aussi, nous passons trop vite. J’aurais aimé que nous restions une semaine, tout seuls, sans le groupe.

– Tu sais bien que c’est impossible… Nous avons déjà eu de la chance de trouver ce circuit, et la guide est compréhensive. Il faut trouver le moment favorable, c’est compliqué. Nous avons le temps.

– Bien sûr, tout notre temps.

Elle soupire mais elle comprend.

Elle revient à la charge :

– Tu crois vraiment que nous arriverons à les tromper longtemps ?

Ils doivent ruser pour se retrouver, leur famille s’étonne des deux côtés :

– Un voyage organisé ? Encore ! Mais tu as toujours dit que tu détestais les troupeaux de moutons incultes qui avalent des sites au pas de course, tu te rappelles ?

– Oui, oui, mais ce voyage en Italie me tente, je n’ai pas le temps d’organiser…

Elle sait bien qu’il a raison. Elle aussi a peur du séisme que cela risque de provoquer, les enfants sont si conformistes ! Elle anticipe leur regard sidéré, elle redoute leurs rires. A quatre-vingt quatre ans, leur mère veuve depuis vingt ans a retrouvé l’amour ! Un veuf de quatre-vingt sept ans vous imaginez un peu ? Son cœur se serre, battements d’oiseaux noirs, il a compris son angoisse, il lui serre la main.

– Nous avons tout notre temps, ne t’inquiète pas ma chérie. Pour l’instant nous sommes à Vérone, la ville des amoureux.

– Oui, nous avons le temps…

Comme il fait chaud, comme ils sont bien ! Il regarde sa montre : presque quatorze heures, ils n’ont pas mangé, il faut aller trouver le marchand de salades avant de rejoindre le groupe.

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