Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Mise en abyme de « Drood » ou comment faire du Dan Simmons avec du Dickens

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DroodLecteur, toi qui as été fasciné par Hypérion, tu risques fort d’être surpris par Drood, roman victorien. Je parie que, agacé, tu as rejeté le livre au bout de dix pages avant de le reprendre (c’est quand même un livre de Dan Simmons !) et de te retrouver fasciné une fois la première centaine de pages passée.

Résumons l’argument : constatant que la biographie de Charles Dickens qu’il vient de lire fait l’impasse sur les cinq dernières années de sa vie, de 1865 à 1870, Dan Simmons entreprend de les reconstituer en utilisant le roman laissé inachevé par Dickens, Le Mystère d’Edwin Drood et en utilisant comme narrateur du roman Wilkie Collins, le collègue de Dickens.

Cela donne une mise en abyme  du roman de Dickens devenant l’argument de celui de Simmons, un  mélange de roman d’horreur, de polar et de fantastique mâtiné de concurrence littéraire entre Dickens et Collins.

Vous l’aurez compris : bien qu’il affirme faire quelque chose de totalement nouveau pour se renouveler, une prise de risques, Dan Simmons utilise (admirablement) les vieilles recettes qui ont fait son succès.

Tout y est. De l’intrigue à tiroirs, des descriptions atroces de scarabée enfoncés dans le corps ou de viscères installées comme des guirlandes de Noël, de résurrection d’un culte égyptien avec Drood comme gourou gratiné, des effets miroirs destinés à égarer le lecteur, des tranches de culture servies bien saignantes, nous sommes en territoire connu.

Ne manque apparemment que la science-fiction. Mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que ses grands thèmes sont là : le contrôle des esprits et la quête de l’immortalité. Comme dans Hypérion, à cela près que nous sommes plongés dans les bas-fonds de Londres au XIXème, avec des descriptions terribles d’un capitalisme inhumain mais aussi les fumeries d’opium, les catacombes et les cimetières.

Rien de vraiment risqué, non ?

Du Dan Simmons au temps de Dickens, avec citations clins d’œil à l’appui.

C’était une magnifique idée de choisir comme espace temporel le moment où Charles Dickens est rescapé d’un terrible accident de chemin de fer de Londres et celui où il meurt, très exactement cinq ans plus tard, jour pour jour et à une heure près.

C’était une autre magnifique idée de choisir comme narrateur Wilkie Collins un narrateur écrivain qui a réellement existé. J’avoue que j’ai longtemps cru que c’était une invention de Simmons tant le portrait est chargé, mais la lecture de la note page 871 m’a indiqué mon erreur. Aucune importance : même si le personnage avait été inventé, l’auteur nous peint de la plus réjouissante des façons les rivalités et jalousies entre écrivains, les affections ambiguës, les craintes de se faire voler une idée, etc. Cela permet aussi à Simmons de nous donner une véritable leçon d’écriture : Dickens et Collins travaillent ensemble, l’un progresse dans l’œuvre la plus puissante de son siècle, l’autre fonde le roman policier tel que nous le connaissons, l’un est reconnu comme un génie, l’autre comme un honnête romancier, le temps de l’un est compté, celui de l’autre lui permettra de retomber dans l’oubli.

Une leçon de créativité et de littérature, donc.

Mais d’où vient ce sentiment d’irritation et de frustration qui gêne la lecture comme de la buée sur les lunettes ? La fin peut-être, un peu bâclée, trop attendue et bavarde, un comble pour un roman si long.

C’est là que le bât blesse : un roman si long. Un roman trop long où on a envie de dire « cou­pez ! ». Pourtant le lecteur français s’est précipité sur le dernier Dan Simmons, comme il l’a fait pour le dernier Stephen King.  Puisqu’il s’agit d’un auteur américain à succès, le pavé de huit ou neuf cents pages ne lui fait pas peur, aux éditeurs non plus…

Jetez un œil sur les productions des écrivains français : épaisses comme un sandwich SNCF, aurait dit le chanteur Renaud. Les éditeurs scandent : « Coupez ! Coupez ! Plus c’est court, plus nous vendrons ! » Est-ce le syndrome Stéphane Hessel ? Bientôt nous lirons des livres aussi épais qu’un Haï Ku. Entre le maxi burger et la feuille de salade sans sauce, pas de milieu ?

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La voix et le poème

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Léotard chante FerréLa voix éraillée de Philippe Léotard, les vers d’Aragon et la chanson de Léo Ferré : un cocktail bouleversant.

Est-ce ainsi que les hommes vivent ? s’interroge Louis Aragon ; et l’absurdité de la vie, et la douleur et le bonheur d’aimer sont repris par ricochets : les chansons de Léo Ferré, les reprises de Lavillier ou de Léotard…

Les deux sont très belles, mais la fragilité, la voix détruite de Philippe Léotard ajoutent un sel amer et indispensable sur les interrogations de Léo Ferré et de Louis Aragon.

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Schrödinger et le chat de Philippe Forest

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Comment résumer cette plongée dans l’abstraction, cette façon de creuser l’absence pour retrouver ce qui a troué la réalité, ouvert un gouffre métaphysique dont l’auteur n’est pas ressorti ? La petite fille de Philippe Forest est morte, et le monde a perdu toute réalité, remplacé par la multitude des mondes possibles où elle se cache peut-être et  où, peut-être, elle l’attend, comme L’enfant de la Haute Mer de Jules Supervielle.

Philippe Forrest empile ces mondes,  les superpose en un mille-feuille ontologique de présence et d’absence, jeux de cache-cache avec toutes les réalités imaginables, utilise la science et ses savants.

Il convie bien sûr Schrödinger et son fameux chat, Everett et Leibniz ; il déroule la présence du chat avec science et infinie pudeur, ce chat vivant et mort, présent et absent, ce chat apparu dans l’obscurité, de nulle part, ce chat autour duquel vont se cristalliser l’absence et la douleur.

« L’histoire d’un homme sans histoire, se faisant le chroniqueur des événements insignifiants survenus dans son existence à partir du plus minuscule de ceux-ci, l’arrivée dans son jardin d’un chat errant, et devenant la proie d’un délire assez extravagant en s’imaginant pouvoir reconstruire à partir de là une démonstration assez vaste pour englober à la fois le système de sa vie et celui de l’univers indifférent tournoyant avec ses phénomènes autour de lui.

Une sorte de thriller absurde au ressort purement spéculatif où les péripéties s’enchaîneraient mais où rien n’arriverait jamais.

Voilà où j’en suis ».

Au début j’ai eu un peu de peine à suivre, si vous n’êtes pas versé en sciences cela vous arrivera peut-être à vous aussi. Un seul conseil : persévérez. Vous allez bientôt être plongé dans des réflexions troublantes sur les mondes parallèles, vous vous rendrez compte que ces mondes multiples qui nous entourent forment l’essence de notre vie. Vous apprendrez aussi un certain nombre d’anecdotes sur les savants dont parle l’auteur, mais rien d’inutile dans cette façon d’enrouler le lecteur dans cette évocation subtile du destin.

J’ai déjà parlé de la  douleur d’avoir perdu un enfant dans une critique comparant Tombé hors du temps, récit pour une voix de David Grossman et les Contemplations de Victor Hugo. Le poème douloureux et sauvage de l’auteur israélien et celui de notre poète national abordent de front le deuil impossible.  Philippe Forest procède différemment dans ce livre, il affronte la douleur, si j’ose dire, de biais. Au travers du prisme du chat quantique : dans toutes ces réalités, il doit bien exister une petite fille qui ne souffre plus et qui, apaisée, attend patiemment l’histoire que son papa va lui lire…

« On invente une autre réalité afin de pouvoir considérer depuis le monde d’hypothèses que l’on se donne celui où l’on se tient, de jouer avec ce qu’il contient, désassemblant les pièces du puzzle pour voir si n’existerait pas une manière de les arranger autrement et de composer avec tous ces morceaux d’un monde en miettes une image plus juste de ce qui est ».

Ce livre plein de tours, de détours, de pudeur et de profondeur, vous rattrape par moments. La douleur d’avoir perdu ce chat, le chagrin qui submerge et qui vient à la place du chagrin ancien qui n’a pu s’exprimer tellement il était violent, qui ne l’a pas connu ? De même que la façon dont les gens qui n’ont plus rien s’ouvrent à l’absurde beauté du monde :

« Elle disparue, le monde avait perdu son centre. Un trou au ventre. Une sorte de plaie dans la poitrine. Par laquelle on ne voyait que du vide. Et dans l’espace qu’avait laissé son absence : le spectacle stupéfiant du jour comme jamais il n’a été vu et sur lequel, parce que dans l’abrutissement du chagrin, il ne nous restait rien d’autre à faire, nous gardions les yeux ouverts. Regardant, hébétés, la beauté toute bête des choses. La révolution du soleil dans le ciel. L’infusion lente de la lune et des étoiles dans le noir. Et puis la vie qui, sans plus rien avoir de sensé à nous dire, dépêchait  cependant vers nous ses signes semblables. Comme si, elle partie, un grand appel d’air avait tout soufflé, balayant au loin les apparences fausses de l’existence, et qu’un vent salubre avait poussé vers nous ces myriades de phénomènes minuscules dont nous étions devenus, faute de mieux, les observateurs extasiés ».

Comment résumer Le chat de Schrödinger ? Peut-être comme un palais des glaces où, à l’infini, se reflètent vos blessures et où vous essayez de trouver un sentier possible pour trouver la lumière.

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Postérité glorieuse du pétainisme

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Fête des mèresL’idée lumineuse du Maréchal Pétain en 1941 pour faire oublier la situation du pays, avec trémolos dans la voix et film d’époque bourré d’émotion pour « celle qui nous a tout donné » a été habilement recyclée depuis soixante-dix ans.

Le pétainisme lui, est passé à la trappe.

Quoique.

Ceci est une autre histoire, je ne veux pas recevoir de menaces de mort…

 

Fête des mères, le dernier dimanche de mai.

Il est censé faire beau, les petits pourront cueillir des fleurs dans les prés pas encore fauchés par les paysans s’il reste encore des champs, si leur père ne leur a pas donné de l’argent pour le cadeau, s’il ne s’est pas tiré, s’il n’est pas un numéro d’éprouvette.

Les petits sortiront leur collier de nouilles, la maîtresse n’avait pas d’inspiration, cette fête des mères, encore, déjà, elle ne l’avait pas vue venir, la classe verte (ou blanche) vient juste de finir, les vacances de printemps aussi, elle prépare la fête de fin d’année, elle a oublié la fête des mères et les bricolages obligatoires avec les pâtes ou les boîtes de camembert.

Les mamans souriront d’un air attendri, encore un collier de nouilles, comme il est beau mon chéri !

Les petits seront fiers de leur œuvre ou en pleurs, les copains ont dit qu’il était moche, ou bien lucides, c’est des nouilles, fais attention à ton pull, ça déteint.

Les mères se sentent précieuses, elles font un bon repas, encore du travail en plus, et puis les enfants grandissent, prennent la place devant les casseroles si elles ont de la chance, et puis s’en vont faire leurs études ailleurs.

 

Les enfants s’en vont.

Ils fêtent toujours leur maman, « celle qui leur a tout donné ». Ils peuvent oublier la date de son anniversaire mais jamais celle de la fête des mères. Braves petits ?

La publicité les coince à tous les tournants. Dans la rue, à la télé (un peu moins s’ils regardent les chaînes publiques), les journaux, la radio et internet. De plus en plus internet. Le nouvel eldorado de la consommation. On vous envoie les fleurs à votre place si votre compagne ne supporte pas votre maman, on vous fait un beau message plein d’amour à votre place, on vous choisit votre cadeau.

Internet est une vraie mère pour la vôtre.

Pétain, celui qui s’est sacrifié pour la France (c’est lui qui le disait…) ne pensait sans doute pas connaître une gloire posthume pareille grâce à l’idée de la fête des mères.

On a condamné le vieux Maréchal à mort, on l’a caché dans une prison, il était si vieux, mais on a gardé la fête des mères. C’est une si belle idée. Si belle que beaucoup de pays nous l’ont piquée mais à des dates différentes, pour ne pas avoir à payer de droits d’auteur, sans doute.

Et pendant qu’on y était, consommation oblige, on a enchaîné avec la fête des pères, la fête des grand-mères, la fête des secrétaires, etc. Jusqu’à l’indigestion.

 

Le concept semble usé jusqu’à la trame mais il perdure, car au fond, Pétain avait raison : il faut fêter les mamans, c’est rassembleur et cela rapporte beaucoup. Cela permet une réunion de famille supplémentaire, en temps de crise cela permet de se serrer les coudes, une occasion de faire la fête, de constater qu’on a changé, que maman a vieilli.

Quant au cadeau, il y a toujours d’indémodable bouquet de fleur ou la potée fleurie.

Bonne fête à toutes les mamans !

PS : Lorsqu’il était petit, mon fils disait : Ma maman elle aime pas cette fête pétainiste. Cela jetait un froid ; il a vite appris la prudence. Maintenant qu’il est adulte, de temps à autre, tenté par le conformisme ambiant, il fait une tentative. Aujourd’hui, je l’attends de pied ferme.

 

 

 

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« Loin du monde », dernier virage de l’enfance

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Cela démarre comme un premier roman habituel, les sempiternelles  années d’apprentissage où l’auteur vous recrache son enfance .

Milieu ouvrier, bled perdu, gamin normal qui entre dans l’adolescence, bêtises dans la norme et les hormones qui travaillent.

Mais il y a le style, ce petit truc qui vous fait dresser l’oreille parce que c’est un son proche de la fausse note et du grincement de dents :

« A l’arrière de la voiture, côté droit, la tête contre la vitre, je blanchissais. Il y avait quelque chose de baisé en moi. Je n’aimais plus le sport ; j’envoyais mes poings dans la tronche de mes potes ; j’étais devenu inquiet, nerveux, solitaire. Je ne pensais plus qu’à ça. Partout où j’allais, je ne rencontrais plus que ça. Et tout de suite derrière, la main divine qui s’abattait. Sèche. Sans appel. Je n’essayais même plus de fuir ; je tendais la joue. Je maudissais ce foutu matin où j’avais découvert ce foutu livre. Retourner en arrière et que la chaise se brise avant que mes mains n’atteignent. Basculer. Me briser la nuque. Foutre le camp au ciel.

Et basta. »

La main divine s’abat à la fin du roman, bien sûr, juste quelques mots pour dire le cri.

La mort court tout le long du texte en filigrane, de l’arrière grand mère,  qui vit dans sa maison jouxtant le cimetière : « Rien que de cogner à sa porte, vos mains s’écaillaient.  Personne n’aurait pu dormir tranquillement dans cette caverne – les morts grouillaient dans le plafond. » au voisin qui s’est pendu et aux morts qui envahissent la maison et l’esprit de David, dix ans.

La mort et Dieu, la main divine qui frappe, même dans l’obscurité de cette vie qui s’écoule loin du monde de la ville et de ses lumières.

Sébastien Ayreault, c’est votre premier roman et déjà vous êtes différent. J’attends avec impatience le suivant.

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