Archives de l’auteur : Nicole Giroud

La somptuosité et le rêve: le film de Bruno Aveillan pour Cartier

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L'OdysséeVous avez envie de plonger dans un univers onirique dont la beauté vous submergera ? Ouvrez vite le lien vers ce film réalisé pour les 165 ans de la maison Cartier et qui vient d’obtenir une médaille d’or à NewYork.

La panthère de la joaillerie Cartier prend vie, s’évade par la verrière du Grand Palais dans un fracas de cristal comme autant de diamants et parcourt des mondes fabuleux, de la Russie à la Chine et à l’Inde des maharadjas.

Elle court à côté d’une troïka de chevaux blancs dans Saint Peterbourg enneigé, et les alliances d’or roulent comme des essieux improbables ou des cercles de feu. Surgit du sol un dragon d’or qui prend son envol au-dessus de la muraille de Chine : affrontement.

Des chevaux au galop devant le musée de l’Ermitage à l’éléphant  porteur de toute la préciosité de l’Orient, la panthère opère un voyage à travers l’histoire de la maison Cartier.

Histoire, c’est le mot qui convient, avec le passage de l’aéroplane de l’aviateur Santos-Dumont,  histoire qui permet le retour de la panthère à Paris.

Le bestiaire fabuleux des collections Cartier réinterprété par Bruno Aveillan, magnifié par la somptuosité de l’image, la sensibilité extrême et la compréhension intime de la maison mythique et de ses plus belles créations transforme notre regard sur le film publicitaire.

« Publicité » serait ici un gros mot face à cette création qui vaut beaucoup de films dits d’auteur et qui vient d’obtenir un International advertising awards au festival de New York.

Bruno Aveillan, si vous ne le connaissez pas encore, est un des créateurs les plus originaux et les plus doués de sa génération. Regardez ses autres publicités, et vous comprendrez que, lorsque vous verrez son nom sur un film (cela arrivera bientôt je l’espère), il faudra vous précipiter de toute urgence.

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Maigrir ? une solution express : les urgences de l’hôpital public

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Les beaux jours approchent, vous avez quelques kilos à perdre ? Inutile de vous lancer dans des régimes draconiens, le tantrisme ou la solution fakir, inutile d’acheter le dernier livre de recettes miracles, il y a beaucoup moins cher : l’hôpital.

Les ingrédients :

Une crise spectaculaire avec les moyens à disposition selon votre psychisme : convulsions, évanouissement, tension qui fait le yoyo, suffocation, douleur dans la poitrine.

Une arrivée dans le fourgon des pompiers, avec infirmières ultra sympathiques et les beaux pompiers. Inutile de vous faire l’article, la réputation de la forme somptueuse des individus ci-nommés n’étant plus à faire.

J’insiste : l’arrivée dans un véhicule de secours officiel est un ingrédient essentiel de la recette. Cela vous assure un transfert immédiat sur une civière : un – deux – trois et vous voilà embarquée comme dans un feuilleton américain alors que la salle des urgences regorge de malheureux qui attendent leur tour.

On brasse les ingrédients, abandonne à regret les pompiers et le personnel du secours médical d’urgence pour deux infirmiers débordés qui vous mènent dans une salle d’examen, vous font tout de suite un électrocardiogramme supplémentaire, vous enfilent un cathéter dans une veine au cas où vous feriez un infarctus (mais ils ne vous le disent pas) et vous pompent du sang pour diverses analyses.

–        Je préviens le médecin, il arrive.

Enfin, c’est ce que votre état de faiblesse et vos oreilles ont entendu.

C’est là que la recette miraculeuse de l’hôpital public se met en route.

Car vous restez des heures dans la salle d’examen éclairée par des néons, sans même une sonnette au-dessus de la civière sur laquelle vous vous trouvez pour appeler au cas où votre état empire.

Une heure passe, et puis deux. Vous essayez d’appeler, mais la porte est de bonne qualité, vous n’entendez aucun bruit et personne ne vous entend non plus à l’extérieur. Quand la panique vous gagne, – un accident bactériologique majeur a terrassé tout le monde, plus un être vivant dans l’hôpital, on vous a oubliée et vous allez mourir là, desséchée, jusqu’à ce qu’on vienne faire le ménage –, vous puisez la force de vous lever pour essayer de trouver quelqu’un.

Vous ouvrez la porte, mais les lieux semblent déserts à part une dame qui attend et qui vous signale qu’ils sont tous partis par là-bas.

Retour à la civière. Le sol est très sale, il y a même une seringue cassée en deux à côté de la poubelle.

Encore une heure.

Votre vessie vous donne de l’énergie et cette fois, après avoir ouvert la porte et vu passer à toute allure un certain nombre de blouses blanches, vous accrochez une aide-soignante compatissante qui vous accompagne aux toilettes, car elle a vu que votre équilibre a connu des jours meilleurs. Elle vous ramène à votre salle d’examen, ramasse les deux morceaux de la seringue et les jette à la poubelle :

–        On est complètement débordés, les médecins libéraux ont fait le pont, il y a beaucoup d’urgences, on n’a pas le temps de nettoyer entre les patients.

–        Je voudrais prévenir mon mari, ça fait des heures que je suis là, il doit s’inquiéter, il est dans la salle d’attente, il avait suivi l’ambulance avec la voiture.

–        Impossible : votre mari ne pourra vous rejoindre que lorsque vous aurez vu le médecin. Vous attendez depuis longtemps ? Comptez encore trois quart d’heures avant de voir le médecin…

Les néons blancs. Elle a oublié de fermer la porte et c’est un soulagement d’entendre la vie, même si c’est la vie souffrante, la vie douloureuse des hommes. Un enfant pleure, une femme dans le couloir est soignée pour des coliques néphrétiques.

Dans le couloir ? Oui, dans le couloir, et le médecin va, vient, la voix douce et rassurante.

Je me lève : le couloir est plein de lits, de proches debout à côté du lit. Les allées et venues, j’essaie de faire un signe, de montrer que j’existe mais je suis la femme invisible. J’avise enfin la sonnette à côté de la porte, à deux mètres cinquante du lit.

Au bout d’un quart d’heure, une apparition pressée :

–        Oui ? Je ne sais absolument pas ce que vous avez, ça n’est pas moi qui m’occupe de vous…

–        Je me sens mieux, je n’ai rien à faire ici, je veux partir ! Maintenant ! Je veux mes vêtements s’il vous plaît !

–        Le médecin va venir…

Cela fait aussi partie de la cure d’amaigrissement : le patient qui n’a rien bu ni mangé depuis des heures et qui est resté dans un isolement total pète les plombs. Un certain nombre de calories sont dispersées dans la nature, c’est scientifique.

Miraculeusement, dix minutes plus tard, mon mari surgit :

–        J’ai réussi enfin à rentrer en disant que je venais te chercher, j’ai essayé trois fois de passer mais j’ai été refoulé.

L’interne de service le suit de peu, examen rassurant :

–        Vous pourrez partir dès que les analyses de sang seront faites et confirmeront le diagnostic.

–        Elles seront terminées quand ?

–        Ah, je pense qu’ils ont dû attendre que je leur donne le feu vert… Tout sera prêt dans une heure et demie. On va venir vous chercher et on vous mettra dans le couloir, on a besoin de la salle d’examens, on est débordés.

L’infirmière vient rapidement, elle a réussi à manger à deux heures et demie, mais n’est pas allée aux toilettes depuis huit heures du matin. Elle pousse habilement un lit, insère le mien, s’il reste dix centimètres entre les différents lits c’est le maximum. Tout le couloir est plein. Quelqu’un demande :

–        Pourquoi vous avez des lits dans ce couloir ? Il y en a d’autres ?

–        Ce couloir est plein, l’autre aussi, et l’espace devant les ascenseurs, et toutes les salles d’examen sont prises. Les urgences, c’est le plus grand service de l’hôpital, vous savez…

J’attendrai encore deux heures et demie avant de revoir l’interne. Pendant tout ce temps je verrai passer des infirmières et des infirmiers qui essaieront de détendre l’atmosphère, ils rient mais ils passent d’un lit à l’autre, d’une personne souffrante à l’autre, réglage de perfusion, on vous emmène au scanner, c’est juste une précaution, et ils cavalent, ils cavalent…

Pendant ce temps, personne ne mange ni ne boit.

J’aurai passé huit heures aux urgences sans boire ni manger, d’autres sont restés plus longtemps. Les urgences ne sont pas un service de restauration. Tant que vous n’êtes pas officiellement hospitalisé, ce qui peut prendre des heures : régime sec.

Je vous l’affirme : rien ne vaut les urgences pour maigrir rapidement.

Les urgences en tant que patient, mais en tant que personnel soignant cela ne doit pas être mal non plus…

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L’art de la déchirure et du déchirement

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Par une nuit où la lune ne s’est pas levée nous conte la quête subtile et envoûtante d’un  manuscrit sur rouleau de soie et nous piège dans un fascinant jeu de boîtes gigognes. « Appelons-le relique mutilée, ce petit bout de texte sacré écrit dans une langue déjà disparue sur un rouleau de soie qui, victime d’une violente crise de folie, fut déchiré en deux non par des mains, ni un poignard ou des ciseaux, mais bel et bien par les dents d’un empereur enragé ».

Commence l’histoire de ce texte et la raison pour laquelle il a été déchiré en deux par le dernier empereur de Chine, Pu Yi à travers la narration sinueuse d’un vieil érudit donnant la parole à… Pu Yi lui-même.

« Les péripéties de ce rouleau mutilé, bien que très captivantes, seraient restées éloignées de moi d’une distance insurmontable, entre ciel et terre, si je n’avais rencontré Tûmchouq quelques mois auparavant dans une certaine rue de la Petite-Inde. »

Tout s’emboîte parfaitement, une narration en entraîne une autre, la recherche de ce texte sacré déchiré en deux sert de fil conducteur à ce roman fascinant de l’auteur de Balzac et la Petite Tailleuse chinoise.

La jeune narratrice française est venue en Chine pour une thèse de doctorat, elle a fait connaissance de  Tûmchouq, le jeune marchand de légume, dont elle est tombée amoureuse. Celui-ci  porte le nom d’une langue disparue et il cherche la deuxième moitié du rouleau déchiré ; quête intime, – la recherche du père inconnu –, quête historique, – l’histoire de la Chine ancienne et celle de Mao –, quête spirituelle avec le bouddhisme.

Tûmchouq s’avère être le fils du grand sinologue Paul d’Ampère, et il est déchiré entre ses identités chinoise et française. L’érudition de l’auteur concerne aussi bien l’histoire de la Chine impériale que l’histoire du bouddhisme, et le roman est écrit dans une trame si serrée que j’ai cru que le sinologue Paul d’Ampère avait existé…

Ce texte déchiré écrit dans une langue disparue pleine de douceur ne serait-il pas la jeunesse passée de la narratrice, les blessures impossibles à guérir, le paradis perdu de ce que nous ne possédons ni ne comprenons plus ?

 « Le jour se levait à peine, le chemin de sable minutieusement balayé, sans une feuille morte, scintillait sous mes pieds nus, et chacun de mes pas, je le sentais, était un acte de méditation. Avec son sable et ses quelques pierres posées çà et là comme au milieu des cendres éteintes, unies, finies, refroidies des passions, sans une seule étincelle de braise risquant de se rallumer, le petit sentier ressemblait à la vie de qui l’empruntait. Peut-être son créateur voulait-il ainsi nous rappeler que nos empreintes disparaîtraient tels les beaux jours de notre vie, au premier coup de vent, sans laisser la moindre trace. »

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Chronique d’hiver ou les petits cailloux de l’angoisse

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Avec Chronique d’hiver Paul Auster impose l’inscription du corps dans l’espace et le temps, les fluctuations de la vie à travers celui qui nous accompagne de la première à l’ultime seconde, entre surprise, apprentissage, plaisir et souffrance.

Le texte forme une boucle, un univers tautologique dont le corps est le signe de l’angoisse, de la peur du vieillissement et de la mort.

« Tes pieds nus sur le sol froid au moment où tu sors du lit et vas jusqu’à la fenêtre. Tu as six ans. Dehors, la neige tombe et les branches de l’arbre dans le jardin derrière la maison sont en train de devenir blanches ». Première page du roman.

« Tes pieds nus sur le sol froid au moment où tu sors du lit et vas jusqu’à la fenêtre. Tu as soixante-quatre ans. Dehors, l’air est gris, presque blanc, pas de soleil en vue. Tu te demandes : combien de matins reste-t-il ?

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie ». Dernière page du roman.

Ce « Tu » obsédant, sans cesse tenu comme une note dérangeante, ce « Tu » nous parle de nous, parce que tous nous connaîtrons ou connaissons cette angoisse, ce vertige devant le corps qui devient faible, la déchéance que nous ne pouvons nous masquer.

Bien sûr Paul Auster utilise le matériau de sa vie : enfant juif américain né juste après la guerre, avec le poids de la Shoah lorsqu’il se trouve en Europe, en particulier en France, avec ces morts qu’il sent crier lorsqu’il visite le camp de Bergen-Belsen. Mais aussi le base-ball et la soupe à la tomate Campbell’s, Brooklynn et les femmes de sa vie. Et les lieux, la liste obsessionnelle des lieux qui m’a fait penser au « Je me souviens » de Perrec, la même volonté de s’enraciner, de s’inscrire quelque part, dans des lieux sinistres ou dérisoires, avec les dates, les moments et les personnes de sa vie.

Les femmes, bien sûr, la plus contradictoire de toutes, la mère, et un hommage amoureux à celle qui le rassure depuis trente ans.

« La fin de la vie est amère » (Joseph Joubert, 1814)

Paul Auster reprend deux fois cette citation, une des seules dans le livre de cet homme qui a consacré sa vie à la littérature.

Ce livre est la chronique d’un homme qui sème des petits cailloux pour ne pas se perdre dans la forêt de l’angoisse.

Ce livre honnête, sensible, obsessionnel et d’une délicatesse extrême tourne autour de la notion de la vie, du temps de notre vie, avec une très grande richesse.

Chronique d’hiver
Paul Auster
traduit de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud / Leméac, mars 2013, 192 p., 22,50 €
ISBN : 978-2-330-01632-6

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Poisons de Dieu, remèdes du Diable, errements africains

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Comment résister à un titre pareil : Poisons de Dieu, remèdes du Diable ? Voilà une Afrique issue de la colonisation portugaise : l’auteur, Mia Couto est mozambicain et vit dans son pays. Il nous raconte une histoire étrange où nous nous égarons, entre fascination, malaise et parfois irritation.

Nous sommes en dehors de tout cadre de référence, déboussolés, piégés avec le jeune médecin Sidonio Rosa dans une ville étrange, Vila Cacimba où une épidémie s’est déclarée. Le jeune homme est venu en tant que coopérant ; il cherche la jeune fille dont il est tombé amoureux dans cet endroit improbable où habitent les parents de celle-ci.

Le père de Deolinda, Bartolomeu, l’ancien mécanicien de marine qui n’en finit pas de mourir, et sa femme Dona Munda entretiennent un rapport d’amour haine plutôt original :

« Dona Munda a cinquante ans. Elle connaît son âge. Mais ne paraît pas certaine d’être vivante. Elle est sûre de son veuvage anticipé. Dans Vila Cacimba, on la connaît comme « semi-veuve ». D’où sa maison toujours sombre. Le deuil déjà en place préserve en cas d’urgences impromptues ; on anticipe le désévénement. Et ce n’est pas l’avis contraire du médecin qui lui vole sa certitude : son mari ne tarderait pas à se définitifier ».

Tout le style du roman se trouve dans cet extrait : il est difficile de démêler ce qui appartient à la traductrice, Elisabeth Monteiro Rodrigues, ou à l’auteur dans ce foisonnement de créations, néologismes troublants et renouvellements de métaphores. Une langue magnifique, pleine d’un sel piquant qui transforme les mots et la réalité en une pâte violente ou poétique :

« Cette nuit-là, le clair de lune envahissait les rues vides de la ville comme la marée remplit la mer. « C’est l’époque de la lune », disait-on, comme si le clair de lune était un fruit de saison ».

Sidonio est venu par amour pour Deolinda : « Cette nuit-là, ils fondirent, mains de potier délestant l’autre de son poids. Cette nuit-là, le corps de l’un fut le drap de l’autre. Et ils furent tous les deux oiseaux car ils se retrouvèrent en un temps, avant que la terre existe. Et quand elle cria de plaisir, le monde devint aveugle : un moulin de bras se défit au vent. Et plus aucune destination n’existait. »

Sidonio cherche Deolinda, mais a-t-il une réalité autre que celle de l’étranger ? « Au fond, le Portugais n’était pas une personne. Il était une race qui marche solitaire sur les sentiers d’une ville africaine ».

Quelle langue magnifique, vraiment ! Mais l’intrigue est évanescente, à la limite de l’inconsistance. De faux semblants en mensonges en cascade,  nous sommes perdus. La narration s’étiole et on en vient à penser que nous n’avons affaire qu’à des bavardages. A un moment donné l’auteur glisse : « Il y avait trop d’intrigues pour peu de personnages », c’est parfaitement exact.

Très vite nous comprenons que tout le monde ment dans cette histoire, le médecin n’est pas médecin, les parents ne sont pas les parents de Deolinda, etc. Trop de mystères, d’intrigues, de retournements dans un roman sans action dont les seuls charmes sont l’étrangeté et la langue, ce qui n’est déjà pas rien, je vous l’accorde.

« Il se laissait exister avec la même inertie que les ongles qui poussent ».

On peut dire la même chose du roman qui aurait gagné à moins de nonchalance, quitte à se cogner aux contradictions de cette prose flamboyante.

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