Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Suites de conférences

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Le petit Séminaire de Ville-la-GrandUne conférence, pour moi, est toujours un événement conflictuel. La tension pendant que je prépare mes notes, les attentes que je suppose chez les personnes qui feront l’effort de se déplacer pour entendre parler de Louis Favre, ma crainte de ne pas savoir faire passer à quel point cet homme était exceptionnel par son envergure morale : ce n’est pas un moment de plaisir mais toujours un stress. Je continue pourtant, car ce qui est important vient après la conférence…

Les gens qui posent des questions ne sont souvent pas concernés de manière émotionnelle par cette période : historiens, passionnés de la période de la seconde guerre mondiale, connaisseurs qui veulent vérifier si je connais tel ou tel point de détail, personnes qui veulent raconter une fois encore un épisode de leur vie. Parfois, si la salle est petite et incite à la confidence, un témoignage bouleversant, jamais plus, chamboule l’assistance.

Cela vient après. Quand le public commence à évacuer la salle et que les auditeurs s’approchent de la table.

Les histoires familiales surgissent avec les regrets que le père ou le grand-père n’ait pas parlé de cette période où il a eu pourtant un rôle clé, rôle que ses descendants ont appris presque par hasard. On l’a si mal connu !

Les grandes douleurs, les culpabilités : « Je suis de l’autre côté », m’a dit une dame allemande qui traîne depuis des décennies ce qu’elle ressent comme une faute originelle.

Chaque fois je suis bouleversée : quoi, si longtemps après la guerre, alors que l’Europe est devenue une réalité politique et économique, le poids de la culpabilité n’a pas disparu ?

Deux générations n’ont pas connu cette période terrible et sans équivalent dans notre Histoire mais cela ne passe pas, combien de temps faudra-t-il encore ?

Les témoignages de prison indiquent très clairement que le Père Louis Adrien Favre n’en voulait aucunement à ses gardiens, encore moins au peuple allemand, il espérait que tant de souffrances et d’horreur accoucherait d’un monde meilleur.

Ce monde, c’est à nous de le construire, avec ce que nous sommes, avec nos faiblesses et notre courage. Il faut retenir les leçons du passé, demeurer vigilant car la bête sauvage reste toujours tapie dans un coin, mais il faut avancer, avec confiance et amour.

C’est la leçon que j’ai retenue de la fréquentation de Louis Adrien Favre, Missionnaire de Saint François de Sales, amateur de musique et de bonnes blagues, de théâtre et de football, poète à ses heures et dessinant comme personne, Louis Adrien Favre qui  aimait la vie et ses semblables et a fait passer l’intérêt de l’humanité avant le sien propre.

Une belle leçon à méditer.

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Le vin de la colère divine ou l’apocalypse d’un gamin de vingt ans

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 Apocalypse est un mot grec signifiant révélation, c’est le titre qu’on donne aux livres dont le propos est de révéler la destinée de l’humanité, la fin d’un monde et l’avènement d’une ère de justice. Le titre du roman de Kenneth Cook, Le vin de la colère divine, nous vient tout droit de l’Apocalypse de Jean et trouve des échos flamboyants et atroces, des résonnances multiples avec  le dernier livre du Nouveau Testament.

 

La destinée de l’humanité et la fin d’un monde, c’est la jungle du Vietnam, le vin noir et orange du feu du napalm qui dévaste la jungle, l’horreur qui pétrifie le narrateur très catholique de cette  apocalypse  hantée et le lecteur fasciné par l’intensité de ce court roman. Quant à l’avènement d’une ère de justice, nous pouvons oublier.

Nous ne connaîtrons jamais le nom du narrateur dont l’identité se résume à quelques données : « Elevé dans le système catholique, j’ai côtoyé exclusivement des catholiques. Ma mère était une catholique française, ce qui n’est pas si mal, mais mon père était catholique à la virgule près, sans doute la pire variété qui soit (…). Toute ma vie on m’a fait croire que le seul mal dans ce monde, était le communisme athée. »

Il faut éliminer le mal pour créer un monde de justice, le narrateur a dix-neuf ans et il s’engage pour le Vietnam. Après un an de préparation militaire, on l’envoie à la guerre.

« Le premier coup de feu offensif que l’on entend ressemble à tous les autres coups de feu. Sauf que le premier coup de feu offensif que j’ai entendu allait dans le sens inverse des balles auxquelles j’étais habitué. Et qu’il a emporté la moitié de la tête du soldat marchant derrière moi ».

Bienvenue au Vietnam, bienvenue dans la fin du monde d’un gamin de vingt ans. Le feu biblique moderne est répugnant : «En quelques minutes, la fumée devint telle que la vallée entière se tortillait comme un être vivant. Elle ressemblait à une gigantesque limace verte tachetée d’un sang jaune qui suintait là où le napalm l’avait touchée ».

Ce livre restitue d’une manière hallucinante dans sa brièveté la sensation d’irréalité, l’horreur, l’atrocité de la guerre, le chaos de sang et de morts où se détruit un monde où personne ne se comprend, non seulement les adversaires mais les membres d’un même camp. Les soldats sont tous là pour des raisons différentes et si certains frôlent le sublime et la folie, comme Karl, le militaire pacifiste, d’autres raisonnent de manière si sommaire qu’ils sont proches de la débilité. Et le héros décoré fera partie de cette dernière catégorie. On est loin de la fraternité affiché des hommes virils qui vont faire une guerre juste !

Le narrateur (impossible de dire le héros, dans un tel contexte) s’attache à sa foi, essaie de comprendre ce que fait Dieu dans un tel enfer, ce que Dieu attend de lui. Ce qui nous vaut de magnifiques pages  de casuistique du prêtre de la compagnie affirmant que le soldat gagnera son paradis s’il réussit à aimer son ennemi avant de le tuer.

Ce que je viens d’écrire laisserait à penser que le narrateur a du recul face à ce qu’il vit. Il n’en est rien. Il se trouve dans cet enfer comme un gamin de vingt ans, naïf et sensible, effaré, essayant de garder une part d’humanité face à un cadavre d’enfant bourré d’explosifs qui explose quand sa mère le prend dans ses bras,  face à  ce peuple qu’il ne comprend pas, à cette guerre qui réduit l’homme à la survie animale.

Un gamin catholique fervent qui essaie de trouver un sens au Mal,  plein de culpabilité et d’interrogations, pétrifié face au vin de la colère divine.

« J’avais tué un homme que je connaissais./ Que faire quand on est en pleine bataille et qu’on découvre une chose pareille ? Doit-on s’asseoir et pleurer ? Finir par avoir la décence de se faire sauter la cervelle ? Dire une prière pour l’âme de sa victime ? Hors de question. On s’aperçoit soudain que les autres s’enfuient sans attendre leur reste, et on leur court après. Si vous êtes un porc fini, vous jetez même un coup d’œil au type que vous avez tué pour voir s’il a une gourde. Je ne l’ai pas fait. Mon Dieu, je Vous en supplie, dites-moi que je ne l’ai pas fait… Si ? »

Je connaissais l’écrivain pétri d’autodérision qui nous racontait des histoires désopilantes sur le bush australien. Je viens de découvrir un grand écrivain qui maniait le coup de poing et l’interrogation métaphysique comme personne. Ce livre terrible va me hanter longtemps.

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Conférence de Ville-la-Grand

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Louis Favre à Ville-la-GrandBonjour à tous!

Le printemps est arrivé, si, si, et la nouvelle conférence sur Louis Favre aura lieu à à Ville-la-Grand. Il semblerait que les sièges sont confortables, il y aura de bonnes petites choses à déguster, n’hésitez pas à vous déplacer le jeudi 11 avril, début de la conférence à 20 heures.

Je vous rappelle que les conférences me permettent de donner les éléments  qui ont été supprimés dans l’édition du livre qui ne devait pas excéder 250 pages pour ne pas effrayer les lecteurs… 



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Némésis et le jeu cruel d’un Dieu de hasard

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NémésisNémésis est la déesse de la vengeance et  la gardienne de l’ordre universel,  l’instrument de la justice  d’un Dieu qui se joue des hommes et les frappe à l’aveugle, sans considération pour leurs mérites.

C’est le propos du roman de Philip Roth dont le héros,  Bucky  Cantor, est si myope que lorsqu’il enlève ses lunettes il est quasiment aveugle.

Bucky est le directeur du terrain de jeu du quartier juif de Newark pendant l’été 44. Il a vingt-trois ans, c‘est un athlète puissant mais il a été refusé par l’armée à cause de sa trop grande myopie. Il traîne sa culpabilité en s’occupant avec un très grand zèle des enfants dont il a la charge. Une épidémie de polio se déclare dans ce quartier juif jusque là épargné, frappant indifféremment enfants fragiles ou pleins de force, provoquant une simple attaque ou la mort dans un poumon d’acier. Bucky s’investit au-delà du raisonnable, c’est sa guerre.

Philip Roth nous décrit le désespoir des parents avec un art déchirant : « Il fit signe à Mr Cantor de venir s’asseoir plus près de lui dans l’un des fauteuils et, avec un grand soupir sonore et douloureux, il s’assit dans l’autre, qui se prolongeait par un repose-pieds. Une fois affalé de tout son long sur le fauteuil et le repose-pieds, il donnait l’impression d’être lui aussi, comme sa femme, au lit, sous sédatif, incapable de bouger. Le choc avait rendu son visage inexpressif. Dans la pénombre, les cernes sous ses yeux paraissaient noirs, comme si l’on avait imprimé à l’encre sur sa peau des symboles de deuil jumeaux. Les anciens rituels funéraires juifs commandent qu’en apprenant la mort d’un être aimé on déchire ses vêtements ; Mr Michaels, lui, avait plaqué deux taches brunes sur son visage blafard ».

Le désespoir des familles touchées, leur agressivité parfois, la peur des autres qui attendent leur tour. Bucky s’interroge sur ce Dieu tout puissant qui permet de telles horreurs :

« Comment pouvait-il être question de pardon – sans parler d’alléluia – face à une cruauté aussi insensée ? Mr Cantor se serait senti beaucoup moins outragé si les gens rassemblés dans un même deuil s’étaient déclarés les officiants d’une majesté solaire immuable et, à la façon fervente des anciennes civilisations païennes de notre hémisphère, s’étaient livrés à une danse du soleil autour de la tombe du jeune mort. Mieux eût valu cela, mieux eût valu sanctifier et apaiser les rayons non réfractés de Notre Père le Soleil que de se soumettre à un être suprême, quels que soient les crimes atroces qu’il Lui plaisait de perpétrer. Oui, mieux eût valu, de loin, louer le procréateur irremplaçable qui rend notre vie possible depuis les origines – mieux eût valu, de loin, honorer de nos prières notre rencontre quotidienne tangible avec cet œil d’or omniprésent isolé dans la masse bleue du ciel et ayant le pouvoir immanent de réduire la terre en cendres – que d’avaler le mensonge officiel selon lequel Dieu est bon, et de se prosterner servilement devant un implacable assassin d’enfants. Cela eût mieux valu pour notre dignité, pour notre humanité, pour ce que nous nous devons à nous-mêmes, sans parler de notre quotidienne interrogation : à quoi ça rime, tout ça, bordel ? »

Le roman tourne autour de cette interrogation douloureuse, Bucky Cantor n’est pas un intellectuel mais quelqu’un qui essaie de vivre le plus honnêtement possible, porté par les valeurs que lui ont transmis ses grands-parents. Sa mère est morte en couches et son père est un escroc, Bucky se construit dans une atmosphère modeste et aimante. L’ombre du père qu’il n’a jamais connu plane comme une culpabilité inconsciente. Lorsque Bucky, pressé par sa fiancée Marcia de la rejoindre dans le camp de vacances des Poconos où elle est monitrice accepte, il a le sentiment d’abandonner les enfants à la polio, d’être un lâche. Il ne participe pas plus à cette guerre qu’à celle qui se joue sur le plan mondial.

Deux jours plus tard les terrains de jeu de Newark sont fermés par le maire et Bucky regrette amèrement son abandon de poste.

Mais il est poursuivi par la polio : une épidémie se déclenche dans le camp « indien » des Poconos. Et s’il était le vecteur de la maladie, celui par lequel la mort arrive ? De fait une ponction lombaire révèle qu’il est porteur de la maladie et celle-ci se déclenche, le laissant gravement handicapé.

Il refuse alors d’épouser Marcia, moins par amour que par orgueil – nous sommes tout de même dans un roman de Philip Roth –. Et le roman s’achève par la rencontre, trente ans plus tard, avec un des enfants de Newark touché lui aussi par la polio et qui s’est construit une vie de famille.

Cette rencontre explique (justifie ???) la structure narrative du livre : le passage d’un narrateur très discret qui relate l’action et la vie de « Mr Cantor », timide enfant de douze ans du terrain de jeu à celui d’un narrateur omniscient extérieur à l’histoire, on parle alors de « Bucky », puis le retour à Arnie qui est devenu adulte et qui parle alors de « Bucky Cantor ».

« Pour mon esprit athée, proposer un tel Dieu n’était à coup sûr pas plus ridicule que d’ajouter foi aux divinités qui réconfortent des milliards d’individus. Quant à la rébellion de Bucky contre Lui, elle me frappait comme étant absurde pour la simple raison qu’elle ne servait à rien. (…) Il faut qu’il convertisse la tragédie en culpabilité. Il lui faut trouver une nécessité à ce qui se passe. (…) Je dois dire que, quelle que soit ma sympathie pour lui face à l’accumulation de catastrophes qui brisèrent sa vie, cette attitude n’est rien d’autre chez lui qu’un orgueil stupide, nom pas l’orgueil de la volonté ou du désir, mais l’orgueil d’une interprétation religieuse, enfantine, chimérique ».

Trente ans plus tôt Bucky « nous paraissait invincible », et c’est sur ces mots que se termine ce beau roman de révolte, d’orgueil et de culpabilité.

Némésis déesse de la vengeance et de la justice distributive, instrument de la justice divine, a laissé le héros quasi aveugle de Philip Roth détruire lui-même ses possibles.

Philip Roth affirme ne plus vouloir écrire, et cette Némésis qui le poursuit, qui nous poursuit tous, nous renvoie au tragique de notre destinée.

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Le passeur

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Je peux crier ma peur devant le dieu Soleil, prier la déesse Nuit, sangloter dans la forêt, me boucher les oreilles pour ne pas entendre les tambours : je ne pourrai échapper au destin que les chiffres m’ont assigné. 

Lorsque je suis né le Gardien des Jours a longuement scruté le livre du destin. Mes parents se taisaient, mes frères aussi.

–  Il est né le jour 20 du couteau de silex : le dernier jour du mois qui est aussi le premier du mois suivant. Jour fondateur, jour de passeur, a conclu le prêtre avant de tendre la main pour recevoir son dû.

Tout petit je savais déjà que je ne serais pas paysan toute ma vie : on me demandait moins de travail dans les champs et on me fouettait moins fort que les autres.

Mais j’ai oublié, dans la monotonie des jours et des sacrifices auxquels nous étions tous obligés d’assister, que j’étais né sous le signe du couteau de silex.

Un jour après l’autre, les treize mois de tsolk’in et les dix-huit mois de l’ha’b, qui suit la course du soleil. Planter le maïs, creuser les canaux d’irrigation, danser pendant les fêtes puisque c’est notre rôle, à nous les paysans, placés sous le signe du maïs, maîtres et serviteurs de la fertilité, gages de la nourriture de l’Empire et de sa stabilité.

Un jour après l’autre, et la mort de mes parents, et le choix de ma femme, la date du mariage décidée par Celui qui compte les jours.

Une nouvelle maison, deux nattes neuves et un coffre, les vêtements du mariage et ceux des champs, et chaque matin le soleil qui accepte de se lever après le son déchirant des conques dans lesquelles soufflent les prêtres.

Le tsolk’in et l’ha’b vont bientôt se rejoindre ; les deux calendriers vont terminer leur course par le même jour plein de menaces pour l’ordre du monde. Dans tout l’Empire les hommes se mettent à compter les jours, les fêtes en l’honneur du Dieu Soleil se multiplient. Nous connaissons la cruauté des Dieux et la violence du passage du temps : et si, cette fois, c’était le Cinquième Soleil et la disparition de notre univers ?

J’ai dansé à la dernière fête du Soleil, comme j’ai dansé ! Tout le jour sans m’arrêter, avec le regard des prêtres rivé sur ceux qui s’arrêtaient d’épuisement. J’ai dansé, dansé, avec les pieds qui saignent et l’esprit qui s’évade, les martèlements des tambours à la place de ceux de mon cœur. Nous n’étions plus que deux sur l’aire de danse et nous nous sommes écroulés en même temps, au moment où le dieu Soleil est apparu à l’horizon.

On m’a porté jusqu’à ma maison, posé sur ma natte. J’ai dormi presque deux jours, ma femme m’a réveillé avec de l’eau fraîche.

La cérémonie du Feu Nouveau aura lieu dans un Winal, Dieu Soleil ne se lèvera plus que vingt fois, les doigts des hommes s’agitent de terreur, comptent et recomptent en écoutant les conques supplier le soleil.

Il se murmure qu’une grande activité règne parmi les prêtres et qu’ils consultent tous les actes de naissance.

Partout dans l’Empire c’est une agitation sans pareille : les potiers, les tisserands, les coupeurs de joncs et les tresseurs de nattes travaillent nuit et jour. La grande cérémonie où le monde basculera dans un autre Temps approche.

Les consignes sont impératives : le dernier Soleil il faudra tout purifier dans nos maisons et détruire tout ce qui fait le quotidien de notre vie.

Nous allons casser toute notre vaisselle et la jeter dans le lac, nous allons brûler nos coffres, nos nattes, nos vieux vêtements. Nous allons nettoyer la maison vide, elle sera prête pour un nouveau cycle de temps.

Alors nous éteindrons tous les feux, nous traquerons la moindre étincelle pour l’écraser sous le talon.

Le noir partout dans l’Empire, noir sur les arbres et les cités, et les millions d’étoiles qui attendent.

Nous aurons supprimé la source de vie.

Le noir et le silence. Cela a toujours été ainsi, et nous attendons avec crainte ce terrible moment que nul ne connaît.

Personne ne peut raconter ce moment où l’humanité est plongée dans le noir et se tait. Ce moment de peur où l’on se demande si le soleil voudra bien se lever à nouveau, si le Temps recommencera.

Les prêtres sont venus jusqu’à ma maison, trois Soleils avant la fin du Temps.

Je suis l’élu du sacrifice moi qui ai dansé si longtemps à la dernière fête du soleil, je suis celui qui est né le dernier jour du mois et le premier du mois suivant du couteau de silex, le signe du sacrifice, je suis celui qui va mourir pour faire renaître le Temps.

Ils m’ont révélé le secret de la cérémonie : peu avant minuit, on m’attachera sur la table du sacrifice et on m’arrachera le cœur avec le couteau de silex. On remplira le trou d’une étrange mixture poisseuse avant que le grand prêtre approche son bâton à feu ; il fera jaillir la première flamme du feu nouveau sur ma poitrine.

On m’arrachera le cœur et le cycle du temps recommencera, la source de vie reprendra son cours et toute chose connaîtra de nouveau la lumière.

Ce premier feu au creux de ma poitrine. Et les Messagers penchés sur moi, leur torche qui flambe, leur procession lumineuse dans la nuit jusqu’aux temples les plus reculés de l’Empire.

Ils viendront tous prendre le feu et rallumer le foyer, ma femme dans la procession, tête baissée. Elle ne pleurera pas. Elle n’aura prévu qu’une seule natte neuve, la communauté lui offrira un très beau coffre et des vêtements de lin blanc.

Petit à petit, dans tout l’Empire, des processions de lumière, des points brillants et mouvants par milliers, les maisons qui se remplissent de meubles et de vêtements neufs, la vie qui reprend, une impression de pureté, le premier moment d’un nouveau cycle de vie, ce moment que personne ne connaîtra de nouveau, enfant ou adulte.

Et le soleil, rassuré par ce monde nouveau, aura envie de se lever et de reprendre sa course.

Je peux crier ma peur devant le dieu Soleil, prier la déesse Nuit, je ne m’enfoncerai pas dans l’obscurité de la forêt. Chacun me porte, me sourit, me surveille. Ma femme la première.

Plus que quatre Soleils.

Je les entends, les tambours de la procession, la marche entre deux rangées de prêtres avec les voisins et mes frères qui me sourient, ma femme qui regarde le sol.

Il n’y aura pas de Cinquième Soleil.

 

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