Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Perplexité

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Réflexion…

Je vous livre la conclusion d’une pleine page du monde des livres signée Florence Bouchy le 8 mars 2013 après sa rencontre avec Tanguy Viel :

« Faites-nous plaisir, a-t-on envie de lui dire, fuyez la vie, restez dans votre abri ! Si les romans que vous pourrez encore écrire sont à ce prix, on acceptera volontiers que vous le payiez ».

On accepte en général de payer soi-même le prix de son plaisir, mais le faire payer par quelqu’un d’autre ? Et ce « volontiers » qui vient aggraver les choses ?

Le cynisme inconscient  et radical de cette conclusion maladroite m’a fait penser aux spectateurs qui frémissent d’avance de l’accident possible, plaisir et frisson face au dompteur seul dans la cage aux lions, au trapéziste sans filet ou au plongeur de la mort.

On peut multiplier à l’infini cette propension de l’être humain d’attendre la mort de l’autre, – l’absence de vie dans le cas qui nous occupe – pour rendre la sienne un peu plus palpitante.

Les territoires du roman comme dernier frisson des lecteurs : l’écrivain face à la page blanche, renonçant à vivre pour écrire des pages excitantes ! Que l’on ne me parle plus du prix du livre, il est loin de celui de la place de cirque.

On pourrait retourner la phrase, cela donne : « Faites-moi plaisir, fuyez la vie, restez dans votre abri ! Si les romans que vous pouvez encore lire sont à ce prix, l’écrivain acceptera volontiers que vous le payiez ».

Cela me plaît beaucoup. Et à vous, ami lecteur ?

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Le carnet de Bento ou la création selon John Berger

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le carnet de BentoCe livre condense la réflexion de toute une vie du peintre écrivain John Berger sur  la création.

Tout est mêlé dans Le carnet de Bento, la peinture et la philosophie, la réflexion et la vie, l’écriture et le dessin. Comme dans la plupart des livres de John Berger, il ne s’agit pas d’imagination mais de pâte humaine, d’éléments humbles, d’oubliés de la prospérité et de la gloire médiatique. Des tas de grains d’humanité amalgamés en un mélange plein de dignité, insensibles à la corruption, une pâte levée, vraiment, quand chaque personne dont nous parle John Berger regarde droit devant elle et ne se soumet pas. Notion d’humanité.

Tout se mélange, présent et passé, dessin et réalité humaine. John Berger dessine les iris de son jardin, œuvre en devenir dont l’auteur ne nous épargne pas la matérialité. Le grain du papier choisi, la colle, le pastel. Les fleurs elles-mêmes, parce que tout commence par le regard.

« Vient le moment (…) où l’attention, requise à mesurer et rassembler, change.

D’abord, on interroge le modèle (les sept iris) afin de découvrir des lignes, des formes, des tonalités que l’on peut tracer sur le papier. Le dessin accumule les réponses. Bien sûr, il accumule aussi les repentirs, après une remise en question des premières réponses. Dessiner, c’est corriger. (…)

Vient le moment (…) où l’accumulation se transforme en image c’est-à-dire qu’elle cesse d’être un amas de signes et devient une présence. Grossière, mais une présence. C’est là que notre vision change. On remet en question la présence tout autant que le modèle. (…)

Dessiner implique maintenant de soustraire autant que d’ajouter. (…)

Ce soir, le dessin sera dans l’église, quelque part près de son cercueil. (…) ( de Marie-Claude)

Nous qui dessinons le faisons pour rendre visible quelque chose, mais aussi pour accompagner l’invisible vers sa destination indéchiffrable. »

Tout fait partie de la même pâte : les traces du visible, corps ou fleurs, objets ou paysages, œuvres d’art à saisir. Les visages. L’attention aux autres, à la restitution de leur vie dans ce que celle-ci possède de plus singulier, de plus noble.

Le livre de John Berger est un essai mais aussi un portrait en creux de l’auteur: massif, puissant, taiseux. Il peint et il dialogue, attentif à ceux qui ne baissent pas les bras devant la fatalité sociologique et historique. Dialogue à travers les siècles, compréhension de ce qu’est la vie, tout se confond et se mêle dans la pâte humaine, mélange intime de quotidien et de ferment de  révolte ou de courage.

Le philosophe Baruch Spinoza, aussi appelé Benedict ou Bento, né à Amsterdam en 1632, est banni de la communauté juive de la plus terrible des manières : le herem prononcé à son encontre par la synagogue stipule ceci :

« Que son NOM soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu’il plaise à Dieu de le séparer pour sa ruine de toutes les tribus d’Israël en l’affligeant de toutes les malédictions que contient la Torah. »

Son crime ? avoir pensé par lui-même. Les vingt dernières années de sa courte vie (il meurt à quarante-quatre ans), il les passe à écrire son œuvre philosophique dont il refusera la publication de son vivant. Pour vivre il fait de petits métiers, polissant des lentilles optiques, mais il dessine avec passion, conservant toujours sur lui un carnet d’esquisses perdu à jamais.

« Pendant des années, j’ai imaginé qu’un tel carnet et ses dessins soient découverts. (…) De ce carnet d’esquisses, je n’attendais pas de dessins remarquables, quant bien même eût-il été découvert. Je voulais simplement relire certains de ses écrits, certaines de ses saisissantes propositions philosophiques et pouvoir, dans le même temps, regarder des choses qu’il aurait observées de ses propres yeux.

Puis l’an dernier un (…) de mes amis qui vit en Bavière, m’a offert un carnet d’esquisses vierge, avec une couverture en daim, couleur peau. Et je me suis entendu dire : c’est celui de Bento !

J’ai commencé à faire des dessins, poussé par quelque chose qui demandait à être dessiné.

Cependant, avec le temps qui passe, tous deux – Bento et moi – sommes de moins en moins distincts. Dans l’acte d’observer, dans celui de questionner du regard, nous devenons comme interchangeables. Et ceci advient, je suppose, parce que nous avons tous deux conscience de ce vers quoi la pratique du dessin peut nous conduire. »

Les deux confondus, le philosophe et l’écrivain, les dessins de John Berger qui illustrent le livre possédant peut-être la même attention et le même regard que celui de Bento, une philosophie de l’œuvre et de la vie qui se rejoignent, se mêlent, dans une approche de la réalité toujours imparfaite.

« Il y a un désir symbiotique de s’approcher au plus près, de pénétrer le cœur de ce qui se dessine, et, simultanément, il y a la prophétie de la distance immanente. De tels destins aspirent à être à la fois un rendez-vous secret et un au revoir ! Alternativement et ad infinitum. »

Ce livre est un livre de rencontres, et pas seulement avec le philosophe. Les plus émouvantes sont les plus humbles, comme ce couple cambodgien rencontré dans une piscine municipale de la région parisienne qui constitue l’approche la plus sensible de la notion d’exil que je connaisse.

Rencontres avec Marie-Claude dont nous ne connaîtrons que le prénom, le sous-commandant Marcos au Chiapas, Maria Munoz la danseuse espagnole, une guide inconnue dans une belle demeure transformée en musée dont la voix « haut perchée bien que mélodieuse, précise quoique ondoyante, comme prête à se dissoudre dans un rire. Le rire y brillait comme la lumière par la fenêtre tombe sur du satin ». Ehrard Frommhold, l’éditeur transformé en manœuvre jardinier en Allemagne de l’Est, Luca le retraité d’Air France, et tant d’autres, vivants ou morts, exposés sur un mur de musée ou de galerie, tous participent du dialogue esthétique dans ce livre manifeste de ce qu’a été le choix de vie de John Berger.

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Conférence de l’Université Populaire d’Annemasse

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Voici l’annonce et le compte-rendu de la conférence de l’Université Populaire d’Annemasse, relatés par le Dauphiné Libéré.

C’était vraiment une belle conférence, avec un public nombreux et attentif, de belles interventions. Un merci tout particulier à la dame qui a assisté aux obsèques des quatre fusillés d’Annemasse. Ce fut un témoignage bouleversant. Merci, madame.

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La Bénédiction inattendue d’un atelier de littérature

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Mélange de fantastique et de rouerie, de vertige métaphysique et de sensations triviales, cette Bénédiction inattendue de la japonaise Yoko Ogawa nous plonge au cœur de la création romanesque d’une manière à la fois exotique, vertigineuse et intime.

Tout coule de source dans les récits indépendants qui composent ce livre et nous ne voyons rien venir : nous ressortons de ce livre éblouis comme dans ces numéros de close-up où le magicien se trouve à côté de nous et nous mystifie de la plus belle des manières.

Cela fait longtemps que je n’ai pas ressenti une telle jubilation.

Le premier récit – Le Royaume des disparus – nous présente la narratrice : « En pleine nuit, lorsque je suis en train d’écrire mes romans dans ma chambre qui est aussi mon bureau, il m’arrive parfois de me trouver incroyablement arrogante, stupide et ridicule ».

Le ton est donné. La narratrice – dont nous ne connaîtrons jamais l’identité – est plutôt jeune (aucune précision, seulement un faisceau d’indices), écrivain, elle vit seule avec son bébé et son chien Apollo. Précision étrange : le petit garçon n’a « qu’un seul ami, un escargot en peluche ». Elle confond la respiration de son fils avec celle de son chien…

Et elle ne s’aime pas beaucoup, pleine de doutes et d’angoisse, perdue dans la forêt hostile du roman à construire, tombant dans une grotte humide et sombre, aspirée dans le monde des disparus.

En moins de trois pages nous sommes tombés dans un piège dont nous refuserons de sortir, fascinés par cet entrelacs de souvenirs réels ou fantasmés, incapables de démêler réel et fiction, délicieusement piégés par cette écriture si fluide et si perverse qui nous enfonce dans des méandres incroyables. Jamais le lecteur n’arrive à savoir ce qui appartient à la vie de la narratrice, à ses souvenirs, ses peurs, ses fantasmes. Coincé dans une mise en abîme vertigineuse, manipulé, la chute éblouissante laisse le lecteur pantelant.

Je vous donne un exemple avec le deuxième chapitre intitulé Plagiat.

« Mon premier roman accepté par une revue littéraire, mon premier roman qui m’a rapporté de l’argent, le premier roman de ma vie qui m’a offert une petite place rien qu’à moi dans ce monde sans but, était un plagiat ».

Là-dessus, aucun remords ou gêne, l’auteur raconte.

Cela se passait à un moment difficile de sa vie, après la mort de son jeune frère tabassé à mort par un groupe de délinquants juste avant ses vingt-et-un ans. Histoire familiale douloureuse, difficulté de n’être que la sœur aînée d’un cadet champion de sport, objet de toute l’attention maternelle. L’enterrement de celui-ci scelle l’impossible réconciliation familiale. L’auteur s’enfonce dans la déprime et ne peut plus écrire.

Peu de temps après la narratrice est victime d’un très grave accident : le conducteur d’une camionnette de boulangerie industrielle s’est endormi au volant et a bifurqué sur le trottoir où marchait la narratrice. Opérations, rééducation à l’hôpital.

Dans le train qui la mène à l’hôpital elle fait la connaissance d’une jeune femme très belle et tous les mardis les deux femmes font une partie du trajet ensemble avant de se séparer. Un jour la belle jeune femme raconte son histoire : elle rend visite à son jeune frère, ex-champion de natation, de dos crawlé plus exactement. Celui-ci, à la veille de son départ pour les Jeux Olympiques juniors, n’a plus pu baisser son bras gauche : « Exactement comme s’il s’était arrêté dans son élan juste avant de pénétrer dans l’eau ». Le bras noircit mais ne redescend jamais.

Collusion de vécus : les deux femmes ont chacune à leur manière été l’enfant que l’on ne regardait pas, chacune a regardé vivre l’enfant chéri de la famille, le champion de sport à la trajectoire foudroyée par un événement imprévu, mystérieux et un peu stupide.

Mise en abîme, poupées gigogne, tous les éléments de la narration depuis les Mille et une nuits.

La narratrice, apaisée par ce double de sa propre histoire, retrouve l’usage des mots et écrit l’histoire de ce jeune garçon sous le titre de Backstroke, c’est-à-dire « dos crawlé ». Celui-ci devient son premier livre publié et la narratrice ne revoit pas la jeune femme du train. Sept ans plus tard, suite à l’opération destinée à enlever les derniers boulons dans son genou, la narratrice se rend dans le même hôpital mais bifurque dans l’aile psychiatrique où se trouvait le frère de la jeune femme.

« Soudain j’ai remarqué quelque chose sur la table basse. Un mince livre de poche en anglais : « Backstroke », y avait-il écrit.

Un vieux livre à la couverture usée, aux couleurs passées. L’auteur en était une femme née en 1901 dont je n’avais jamais entendu parler, au sujet de laquelle on ne donnait pas beaucoup de détails. Un nom compliqué à écrire, impossible à prononcer. Je me suis assise sur le sofa, et j’ai commencé à lire la première page. C’était l’histoire d’un frère cadet champion de natation s’approchant progressivement de la mort à partir de son bras gauche. Là se trouvait le récit que j’avais écrit, celui qu’elle m’avait raconté. Le livre avait beau être en lambeaux, le récit n’avait rien perdu de son attrait.

J’ai refermé le livre, l’ai posé sur la table. Il baignait dans la tiédeur du soleil. Mon fils a ouvert les yeux, a commencé à s’agiter. J’ai placé son escargot en peluche près de son visage ».

Tout simplement éblouissant.

Tout fonctionne en écho : la camionnette de la boulangerie qui a failli tuer la narratrice et l’envoie pour trois mois à l’hôpital se retrouve plus loin avec un apprenti boulanger qui offre toujours trois petits pains à la jeune fille qui garde la narratrice, ce jeune homme timide finissant par se suicider. Tout se retrouve en cascades, des lettres ou du stylo, des mots perdus ou retrouvés, des souvenirs ou des regrets.

« Je ne sais pas pourquoi, lorsque j’écris un roman, j’ai l’impression de me trouver dans un atelier d’horlogerie.

Un atelier d’horlogerie ?

Je regarde autour de moi en me posant la question. Mais il y a bien là un atelier en briques sagement blotti au fond d’une sombre forêt.

Un établi, dans une morne pièce rectangulaire. Par la fenêtre, on ne voit rien d’autre que le vert des arbres enchevêtrés. Le sol carrelé est très froid.

Je suis seule, assise sur un tabouret, en train de fabriquer une montre depuis des jours et des jours. Le socle en acier inoxydable que j’ai pourtant dépoussiéré avec soin est parsemé de grains de sable, de pellicules, de cérumen et de postillons. Pour éviter d’introduire des impuretés, je fais très attention à l’extrémité de mes doigts.

Je dois fabriquer une montre parfaitement équilibrée, qui n’ait pas le moindre défaut. Je remonte le ressort, serre des vis, insère l’axe. J’enlève l’excès d’huile avec de la benzine, observe à la loupe pour voir si certains éléments ne sont pas abîmés.

Bientôt, je sens que le monde est entre mes mains. Le monde palpite au creux de ma paume. Alors que mon corps si faible est rejeté dans un coin à l’écart du monde.

Le ressort produit une force motrice régulière, les roues dentées de l’engrenage s’emboîtent l’une dans l’autre, la grande et la petite aiguille arpentent les graduations.

Cet espace, ce contour et cette éternité calculés. Comme c’est beau ! Je me figure souvent l’objet terminé, plongée dans l’extase.

Et pourtant, ce qui est maintenant devant mes yeux, inachevé, est laid. Il y a des distorsions, des relâchements irréparables. Je démonte tout et recommence à zéro. (…)

Je me remets au travail. Des rognures d’ongles, des pellicules, des cils et des bouts de peau se dispersent à nouveau, qui salissent mon univers ».

Peut-on trouver plus somptueuse métaphore du travail d’écrivain ?

 A peine terminée, j’ai repris la lecture de cette Bénédiction inattendue qui porte si bien son nom, confondue par tout ce qui m’avait échappé la première fois et dont je ne vous ai pas parlé. Chacun s’approprie le texte, je vous laisse découvrir vos propres trésors dans cette grotte japonaise où tant de fleurs s’épanouissent dans le froid et l’humidité.

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Douleurs de parents : Victor Hugo et David Grossman

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Nous n’avons pas de mot en français pour exprimer la douleur d’avoir perdu un enfant, ce scandale de l’esprit et de la chair qui laisse les parents dans un état de sidération. Peut-on dire « Je suis orphelin de mon enfant » ? L’absence du mot adéquat dans notre langue, – alors que la mort ne respecte aucune hiérarchie temporelle –, m’interpelle et me trouble.

Cela m’inspire un parallèle entre deux pères qui ont connu la même douleur, à deux époques différentes dans deux contextes aussi éloignés que possible.

Le premier est le grand poète national français Victor Hugo, dont la fille chérie Léopoldine est morte noyée dans un accident à dix-neuf ans le 4 septembre 1843 à Villequier ; le deuxième est l’écrivain israélien David Grossman dont le fils Uri est mort durant la deuxième guerre du Liban, le 12 août 2006.

Victor Hugo, en voyage en Espagne avec Juliette Drouet, n’apprendra la nouvelle que cinq jours après l’accident en lisant le journal Le Siècle.

Choc terrible. Douleur abominable dont il ne se remettra jamais. Il mettra trois ans avant de pouvoir se rendre sur la tombe de Léopoldine à Villequier où elle est enterrée avec son mari Charles Vacquerie, mort lui aussi dans l’accident.

Pas de résignation mystique dans ce poème où il s’adresse à Dieu, mais une immense amertume devant ce Dieu indifférent et silencieux :

Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !

Villequier, 4 septembre 1847.

Mort terrible. Anéantissement. Victor Hugo écrit le recueil des Contemplations, de nombreux poèmes pour apprivoiser l’inconcevable, mais n’y parviendra jamais ; la figure de Léopoldine hante ses jeunes héroïnes, mais les mots ne peuvent rien contre l’absence, même lorsqu’on leur a consacré sa vie.

Face à cette inconcevable réalité à laquelle tant de parents ont été confrontés au fil des générations, la langue refuse de nommer le drame : aux hommes d’inventer leur façon d’exprimer et de communiquer aux autres le chaos de leurs sensations et de leur souffrance. A eux d’opérer la mise en mots comme sauvetage de la mémoire de leur enfant et peut-être de leur propre vie.

C’est exactement ce que fait David Grossman dans un livre terrible où des parents orphelins de leur enfant marchent et parlent et crient dans une incantation hallucinatoire, une évocation de l’arrachement, une tentative de stopper l’oubli, de refuser la mort.

L’écrivain israélien a tourné autour de cette réalité, un enfant peut mourir, surtout en Israël, où chaque enfant fait son service militaire et peut être envoyé à la guerre.

Et c’est arrivé. La mort de son fils de vingt ans, et depuis, il fait partie de ces parents qui portent le deuil de leur enfant. Lui, le pacifiste, cassé, détruit par cette atroce réalité.

Il a tourné autour avec le magnifique roman Une femme fuyant l’annonce , cette femme qui pense que si elle n’est pas là pour accueillir la terrible nouvelle son fils sera protégé. Alors elle fuit le destin, elle se cache, elle le contourne comme David Grossman avec l’écriture.

Le roman s’arrête au moment de l’annonce.

Sidération.

Comme Victor Hugo, il faudra des années à David Grossman pour se mettre en marche, au sens propre, et avec lui tous ces hommes, ces femmes dévastées qui marchent, qui ne sont plus « que tessons éparpillés ».

Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Écrit Victor Hugo. Voici ce qu’écrit David Grossman :

Peut-être / Qu’arrivé à une ultime frontière / Où ma raison ne parvient / Pas, je pourrai m’incliner / Et déposer / Ce lourd fardeau, pour ensuite / Reculer d’un pas / Guère plus, d’un petit / Pas grand comme le monde, / Me résigner / Et concéder : Je / Suis ici, il est / Là-bas, / Et une frontière éternelle / Passe entre ici et là-bas. / Me tenir ainsi, / et ensuite, lentement, / Prendre conscience,  / Me remplir tout entier / De cette conscience / Comme la plaie se remplit / De sang : / Voilà ce qu’est / La condition humaine.

Est-ce si différent ?

Je dois partir / Ou ça ? / le rejoindre. / Où ? / Le rejoindre. Là-bas.

écrit encore David Grossman.

Et voilà qu’il est rejoint par des compagnons de douleur, cordonnier ou sage-femme peu importe, les voilà sur le chemin qui les mène à leur enfant « tombé hors du temps », à jamais figé dans son âge, au moment de sa mort, alors qu’eux, les parents déchirés, scandale et culpabilité mêlés, continuent d’avancer.

Impossible de ne pas penser à l’homme qui marche d’Alberto Giacometti, humanité en mouvement, fantomatique et déchirée, mais il faut vivre malgré tout.

Les mots sont impuissants à guérir le manque, la déchirure absolue. Douleur universelle, même douleur, même aphasie devant l’inacceptable.

Les seuls mots, comme des cailloux lancés au ciel pour atteindre un Dieu qui se tait, ce sont les vers hachés menu des existence saccagées.

La poésie brute, respiration impossible, douleur, révolte, les mots pour retenir l’image de celui qui ne doit pas partir.

« Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent » écrit Victor Hugo.

« Ma vie, que le soleil et la lune aimaient, ressemble à quelque chose qui n’a pas eu lieu » écrit David Grossman.

Pour relire Victor Hugo, n’importe quelle édition des Contemplations…

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