Le Voyant, hommage à la vision intérieure

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Le voyant

Par un hasard troublant, ce livre est un des derniers que j’ai lu et chroniqué avant de connaître de graves problèmes de vue. Depuis le 1er août je pense intensément à Jacques Lusseyran, à sa vision optimiste de la cécité. J’en ai conclu que l’extraordinaire pouvoir d’adaptation de l’enfance conduit à des richesses là où l’âge mûr ne voit que détresse, la danse sur le fil de l’adversité nécessite des jambes agiles. Voici la critique.

Dans ce livre vibrant qui tient de l’incantation, du galop d’un cheval fou, du fouet et de la caresse, Jérôme Garcin nous restitue l’essentiel de la vie de Jacques Lusseyran, scandaleusement oublié après la seconde guerre mondiale.

Biographie ? Pas vraiment. Roman ? Non plus. Un objet inclassable, pétri d’admiration et d’empathie, d’une tendresse qui ne va pas sans sévérité devant cet homme magnifique, excessif et égoïste.

Jacques Lusseyran, né en 1924 dans une famille bourgeoise et intellectuelle, est victime d’un accident en classe qui lui arrache un œil et rend l’autre inopérant. Désormais aveugle à huit ans, il est admirablement pris en charge par ses parents et peut réintégrer l’école dont il est un brillant sujet. Jacques se montre d’une intelligence supérieure et considère son handicap comme un atout :

« La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint ». Et il ajoutait : « Elle est mon plus grand bonheur ».

Être aveugle ne l’empêche pas de faire de brillantes études et de s’investir dans la Résistance à dix-sept ans. Il est arrêté par la Gestapo en 1943, conduit à Fresnes puis déporté à Buchenwald. L’horreur du camp mais aussi la lumière qu’y apporte Jacques récitant de la poésie et racontant les grands auteurs français.

Le retour au bout d’un an et demi de captivité est difficile. Jacques fait partie des trente qui ont survécu sur deux mille, culpabilité, dépression, impossibilité de trouver sa place dans cette France de l’après-guerre qui ne reconnaît pas ses mérites dans la Résistance. Dépression larvée qui ne le quittera que lorsqu’il abandonnera l’Europe pour aller enseigner en Amérique.

Il tombe sous la coupe d’un gourou, Georges Saint-Bonnet, et perd tout esprit critique devant cet ami admirable qui vivra ensuite avec sa femme jusqu’à sa mort.

Il se marie trois fois, abandonnant ses enfants en France, puis son fils en Amérique avant de mourir dans un accident de voiture avec sa troisième femme à l’âge de quarante-sept ans.

Avec Le Voyant Jérôme Garcin entend réparer une injustice comme il l’avait fait avec Pour Jean Prévost. Le pays s’est montré ingrat avec cet homme qui s’est conduit de manière admirable pendant la guerre, le monde des lettres aussi, qui l’a réduit au statut d’écrivain-résistant et a refusé de publier ses romans.

Je ne sais pas si ce très beau livre réussira à sortir de l’enfer de l’oubli ce voyant magnifique ; demeure la restitution vibrante de fraternité de cet homme qui a marqué ceux qui l’ont connu, restitution qui ne cèle rien des zones d’ombres du personnage.

Les trois enfants, Jean-Marc, Claire et Catherine, ont eu le sentiment, en 1958, d’être abandonnés. C’est à la grand-mère paternelle qu’a incombé la charge d’élever les deux fillettes que leur père avait laissées pour une nouvelle vie et que leur mère, partageant désormais celle de Saint-Bonnet et peu portée sur l’éducation, avait préféré éloigner. Quant à Jean-Marc, il fut confié depuis sa plus tendre enfance à sa grand-mère maternelle, Charlotte Pardon.

Père défaillant, mari toujours volage, Jacques Lusseyran ne se sentait vraiment lui-même qu’en écrivant, sur une machine à écrire normale et pas en Braille. Et c’est cette vie-là que la postérité lui a refusée.

Il ne reste pas grand-chose de la vie brève de Jacques Lusseyran, dont la philosophie et l’éthique reposent sur un principe élémentaire ; c’est au-dedans que le regard exerce son vrai pouvoir, que le vaste monde se donne à voir et que vivent, en harmonie, se tenant par la main, les vivants et les morts. S’exercer à fermer les yeux est aussi important qu’apprendre à les ouvrir.

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Le caniche et la basket

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le caniche et la basketIls m’ont fascinée. Pas le type en short en train de boire sa bière, mais le caniche, la chaussette et la basket.

Coincé sous la chaise dans le bistrot à regarder la foule du marché défiler, la mâchoire du caniche semblait prolongée par la chaussette du maître, un peu comme la barbe postiche des pharaons. Et, posée sur le seuil en aluminium, la basket. Semelle rose et lignes blanches, du gris bleuté et du vert primevère.

Impossible de savoir si le buveur de bière était conscient des superbes accords entre les lignes gris-bleu de son polo, la laisse du chien et ses chaussettes, impossible de savoir si le chien lui aussi était sensible à ce raffinement. Quoique. Un caniche londonien se doit d’être sensible à l’harmonie des couleurs, non ?

 

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Le portefeuille rouge, Shakespeare à la pointe de la plume

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le portefeuille rougeMathilde Berger, la petite trentaine, est relieuse dans un petit village du Sud-Ouest. Un jour elle reçoit la visite d’Astride Malinger, relieur-doreur à Royssac. Celle-ci lui propose un travail de restauration bien rémunéré sur lequel elle devra observer le secret le plus absolu.

Mathilde accepte. Le travail en question concerne un exemplaire du Premier Folio de Shakespeare, qu’Astride Malinger a obtenu pour rien dans une braderie en même temps que le portefeuille rouge qui donne son titre au livre et dont elle a négligé le contenu. Bien sûr, ce portefeuille rouge est le véritable trésor de l’histoire.

J’ai eu un peu de peine au début : cette jeune relieuse fascinée par une relieur-doreur plus âgée dont on devine tout de suite que c’est la méchante de l’histoire, l’environnement style « tout le monde s’aime et s’entraide dans notre petit village », la jeune héroïne très lisse, j’ai eu l’impression de me retrouver dans la Bibliothèque Verte de mon enfance et le Club des Cinq. Pourtant, passé les trente premières pages, je n’ai plus pu lâcher cette histoire : tout s’entrelace si habilement ! Le duel entre la petite relieuse et la personne reconnue, le texte de Shakespeare et celui de John, l’auteur du portefeuille rouge, la biographie de Shakespeare et le travail de restauration minutieusement décrit. Une tension s’instaure : Mathilde va-t-elle pouvoir garder le manuscrit ou pas ? Que va faire Astride ?

C’est un livre cousu main, de la belle ouvrage, cela ressemble au métier de l’auteur qui, après des études de droit international, a bifurqué vers le métier de relieur qu’elle exerce toujours parallèlement à l’écriture. Ce roman recèle un mélange de fraîcheur maladroite, de suspense diabolique, de culture et d’esprit midinette.

Le portefeuille rouge est le quatrième roman d’Anne Delaflotte Medehvi , il est  publié aux éditions Gaïa.

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Les fauteuils roulants au bord de la route

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photo 20 minutes

photo 20 minutes

Il fait très chaud mais que l’on se rassure, nos élus, directs (les députés) et indirects (les sénateurs) continuent à travailler : hier le Sénat a ratifié définitivement la version de l’ordonnance sur les nouveaux délais pour la mise en accessibilité des lieux publics.

Il était évident pour tout le monde que les délais ne seraient pas tenus, ce projet de loi ne fait qu’entériner une réalité : les handicapés ne peuvent accéder qu’à 40% des lieux publics, il faut être réaliste, l’effort demandé était trop important.

Bien sûr, comme on est en France, on a rajouté un sigle pour faire sérieux, c’est l’Ad’ap pour « agenda d’accessibilité programmée ». C’est joli, vous ne trouvez pas ? En se déclarant en mairie ou à la préfecture d’ici octobre, les établissements qui ne se sont pas mis en conformité avec la loi éviteront toute amende s’ils ont un calendrier de travaux. Un calendrier, cela n’engage pas vraiment, cela ressemble aux listes de tâches urgentes sur le bureau. Cela  laissera jusqu’à neuf ans de délai supplémentaire pour les transports publics. C’est bien connu, tous les handicapés bénéficient d’une voiture aménagée et ne prennent ni le bus ni le train. Ne parlons pas du métro ! Essayez de vous imaginer en fauteuil dans le métro !

Cet été je suis allée me promener du côté des îles anglo-normandes et j’ai eu la surprise de découvrir des bus aménagés. Passerelle électrique se baissant automatiquement pour certaines lignes, pour d’autres le chauffeur descendait sans que personne ne le lui demande et déployait la passerelle. Personne ne regardait la personne en fauteuil : cela fait partie de la vie, certains utilisent leurs jambes, d’autres ne le peuvent pas. La personne en fauteuil ne remerciait pas le chauffeur et celui-ci n’attendait manifestement pas de remerciement, c’était tout naturel.

Combien de temps encore la France va-t-elle être à la traîne ? Trois, six et même neuf ans pour la SNCF et pendant ce temps, comment se déplace-t-on lorsqu’on est en fauteuil ? Où va-t-on au théâtre, au cinéma, boire un verre avec des amis ? Où prend-on ses vacances ?

Plutôt que d’entériner la mauvaise volonté ou la difficulté des organismes à se mettre en conformité avec une loi qui a été votée le… 11 février 2005,  n’aurait-on pas pu envisager les choses de l’autre côté de la lorgnette et regarder comment cela se passe dans les autres pays qui ne tiennent pas leurs handicapés pour des sous-citoyens ?

Quelles clameurs autour du paquet neutre de cigarettes aujourd’hui ! Y a-t-il eu autant de bruit autour des fauteuils roulants ? Il est vrai que leurs roues sont caoutchoutées et que les handicapés ne vont pas barrer les routes des vacances.

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Brouette et création romanesque

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La brouette est le meilleur ami de l'écrivain

La brouette est le meilleur ami de l’écrivain

Celui qui occupe le rôle de coach, thérapeute, conscience, graphiste, correcteur et dépanneur d’ordinateur, a pris sa casquette de lecteur et il s’amuse beaucoup avec ce qui est devenu la sixième version de Fragments. Fragments ? Oui, l’abrégé de Fragments de vie avant désintégration le titre provisoire et beaucoup trop long de mon dernier roman.

Je l’entends rire et puis il ajoute, fielleux :

— Au fond tu lui donnes une méthode drôlement efficace, à ton écrivain. Dommage que tu ne pratiques pas de la même façon.

Ce genre d’allusions à mon ordre est particulièrement bas, mais je le prends avec la sérénité de Bernard Palissy devant les remarques de son épouse qui trouvait que brûler les meubles de la maison pour alimenter le four était excessif.

Ma comparaison ne convient pas du tout : Palissy faisait le ménage par le vide, je fais le contraire : j’accumule.

Mon bureau déborde de papiers divers d’origines très variées ce qui explique l’assemblage plus que disparate qui s’étale sur ma belle table en bois. Bordures de journaux sur lesquelles j’ai gribouillé une remarque parce qu’une idée m’a traversée alors que je lisais les nouvelles et ensuite j’ai déchiré la feuille, je ne suis pas un as du découpage. Versos de courrier de la banque qui ne rejoindront jamais les classeurs adéquats. Fiches de toutes les couleurs achetées le jour où j’ai décidé que je devais me discipliner. Feuilles de classeur et de cahier arrachées. Je ne compte pas les manuels de référence : dictionnaires des synonymes (j’en ai deux), le Bon Usage de Grévisse, une grammaire du français contemporain, le Petit Robert et le Larousse. J’essaie de les ranger sur la bibliothèque derrière moi mais c’est difficile de me séparer d’eux, ce sont mes doudous rassurants. Au milieu de tout ça l’ordinateur portable peine à se faire une petite place. L’ensemble tient d’une plaine dévastée après la tornade car au milieu des papiers surgissent des baleines échouées sur la rive : paires de ciseaux, taille-crayon, montre, prospectus de vacances et même cadre attendant une photo.

Un écrivain normalement constitué ne peut pas créer une histoire au milieu d’un foutoir pareil, pense l’homme qui partage ma vie ; ses gènes helvétiques se révoltent devant le spectacle.

— Et le plan, tu peux me dire quel plan tu suis ? Il te faut un plan.

Les plans quinquennaux de l’ex-URSS lui auraient très bien convenu, je suis sûre, on voit où cela a mené le pays, cette planification outrancière. Je m’égare. Le fait est : sur mon bureau, pas de boîtes à chaussures contenant des fiches bien ordonnées. Je ne saurais pas où les mettre. Mon écrivain est de la pure fiction.

L’époux a renoncé depuis longtemps à émettre des remarques concernant ma méthode de travail, il se contente désormais de soupirer lorsqu’il me voit sortir en sabots et me diriger vers mes instruments singuliers de réflexion, à savoir la brouette, la pelle et la bêche. Je pourrais écrire « ma » brouette, ce serait plus juste. Balzac était l’as de la cafetière, je suis la reine de la brouette. Certains progressent dans leur intrigue en gribouillant sur une feuille de papier ou en fumant une cigarette. Moi je creuse.

Ceci n’a pas que des avantages, mais nous avons la chance d’habiter un lieu situé dans une pente. À chaque roman sa terrasse ; je creuse, je charge la brouette et décharge ailleurs le tas de terre. Petit à petit la nouvelle terrasse prend forme, l’histoire aussi. À chaque dizaine de brouettes mes héros progressent ou se retrouvent dans la panade. Après il faut évacuer la terre mais ceci est une autre histoire, « notion bourgeoise de la création » aurait dit Francis Blanche dans Les Barbouzes, et mon mari est d’origine bourgeoise, d’où sa mâchoire qui s’approche du sol lorsqu’il voit le tas devenir de plus en plus conséquent. Cela ressemble à un problème d’école primaire : le tas de terre au fond du jardin grossit à mesure que l’obstacle dans la narration s’aplanit.

Mon « fiancé » comme l’appelle une de nos connaissances, préférerait que je fasse des brouillons, je vais m’abîmer le dos, insiste-t-il en louchant sur le monticule au fond du jardin.

Pour l’instant il est content. J’ai taillé dans les développements, comme il me l’avait demandé, et il fait trop chaud pour la brouette.

 

 

 

 

 

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