Le Principe de Jérôme Ferrari, incertitude et compromissions

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Le principeVoilà un livre qui me rend perplexe.

J’avais entamé ce Principe avec le plaisir anticipé d’une lecture revigorante et fascinante, encore sous l’emprise du charme vénéneux du Sermon sur la chute de Rome.

La première partie du livre correspond aux attentes du lecteur : une immersion dans la pensée du physicien allemand Werner Heisenberg, prix Nobel de physique en 1932, au moment où, jeune chercheur, Il va révolutionner sa discipline avec son fameux « principe d’incertitude » qui donne son nom au livre.

Cette manière si particulière de Jérôme Ferrari de nous faire entrer dans un esprit en mouvements, déchirements et oppositions, voilà que le charme opère :

Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu. (…) Pour vous, ce fut d’abord le silence, et l’éblouissement d’un vertige plus précieux que le bonheur.

Éblouissement du lecteur devant cette prose qui le prend au cœur.

Jérôme Ferrari utilise pour ce roman des fragments autobiographiques bien connus : le jeune philosophe désenchanté, son séjour dans les pays du Golfe, ses incertitudes face à un monde contemporain difficilement lisible.

Il a eu accès à des archives privilégiées pour écrire son livre qui est quoi, au fait ? un roman ? une biographie ? une page d’histoire ? une réflexion sur la petitesse des grands savants qui ne sont que des hommes ?

L’idée était ambitieuse et risquée : rendre à la fois un aspect extrêmement complexe de la physique actuelle, une personnalité de savant, son entourage (les acteurs majeurs de la philosophie et de la physique du XXe siècle), sa vie, le tout mâtiné de réflexions sur le monde contemporain par un jeune philosophe désenchanté pour opérer une mise à distance.

Cela fait beaucoup. Jérôme Ferrari voulait faire plus que regarder par-dessus l’épaule de Dieu, il voulait reprendre le rôle du Créateur et restituer un monde qui n’est pas le sien.

Dangereux culot ou terrible naïveté, ce superbe projet avait de quoi séduire, mais comment le mener à bout ?

En s’adressant directement au savant, avec la révérence nécessaire d’où l’utilisation du vouvoiement ? À noter que celui-ci disparaît dans la partie Énergie, après l’arrestation en 1945 de Werner Eisenberg et des autres savants qui ont participé aux recherches militaires de l’Allemagne nazie. Nous avons alors une longue description de la vie de ces savants dans leur résidence forcée de Farm Hall en Angleterre et nous abandonnons notre savant pour un développement certes intéressant mais affaiblissant considérablement le propos.

Trop de documentation tue le roman, on le sait tous, mais comment ne pas céder aux sirènes des documents historiques ?

Werner Heisenberg ne sort pas vraiment grandi du portrait qu’en fait l’auteur. Un égoïsme et une inconscience extraordinaire chez ce brillant physicien qui refuse de quitter l’Allemagne nazie non par courage mais parce qu’il habite un endroit magnifique ! Il collaborera aux recherches militaires du Reich  et au soldat américain venu l’arrêter il dira :

Regardez et dites-moi, je vous en prie : comment trouvez-vous notre lac et nos montagnes ?

Ce serait risible s’il n’y avait le contexte.

En définitive, ce savant surtout préoccupé de sa petite vie confortable, isolé dans sa bulle, méritait-il vraiment d’être mis en lumière ?

J’ai le sentiment que Jérôme Ferrari a hésité, repris plusieurs fois la structure de son roman, tâtonné entre des notions trop ardues pour la plupart des lecteurs (je me mets dans le paquet), un peu noyé par tout ce petit monde qui a viré à la légende (Bohr, Schrödinger, Einstein, Heidegger).

J’aime l’écriture de Jérôme Ferrari, même si là, parfois, elle a servi de remplissage, de vernis brillant pour ce court roman dont le principe, en fait, est surtout l’incertitude.

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Les foulques

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foulquesLa journée avait été difficile.

Rendre visite au vieux père de l’homme de ma vie soulève toujours des vagues conflictuelles d’émotions. Le vieil homme se trouve dans un EMS, établissement médico-social, l’équivalent helvétique des maisons de retraite. Nettement plus de personnel qu’en France donc de temps et de gentillesse, des vieillards impeccables, propres sur eux comme on dit. Pas de stress,  attention constante et atmosphère feutrée.

Un mouroir quand même.

Avant le repas c’est une cohue lente, le flot des résidents converge en direction de la salle à manger.  Des vieilles dames se tiennent par la main comme de gentilles petites filles et suivent sagement l’aide-soignante. D’autres se traînent avec leur déambulateur et parfois il y a collision et tricotage des pieds de métal, pourtant on évite toujours la chute. Il faut ajouter les fauteuils poussés par de vieux enfants las et les regards perdus ou absents de ceux qu’il faut nourrir lentement avec une cuiller. Les repas c’est le moment important, raison pour laquelle les menus sont affichés dans les chambres. La nourriture, la dernière chose à laquelle on se raccroche.

Le bâtiment est  très moderne, avec de la gaîté et des décorations faites par les pensionnaires à l’atelier bois et d’immenses baies vitrées donnant sur le  paysage de montagnes, superbe. Nous sommes en Valais dans les Alpes suisses, les pommiers en fleurs et les arbustes d’ornement éclatent de gaité, en levant la tête on voit que là-haut il y a encore de la neige. Du blanc, du rose indien, du vert tendre et le bleu intense du ciel.

Comme c’est beau ! En face de nous le vieil homme et sa lenteur et sa fragilité et ses mains décharnées qui tremblent. Derrière nous un brouhaha de mots et de silences.

Conversation difficile, « j’ai perdu les mots » dit tristement mon beau-père. Mon mari sourit tendrement, il se veut rassurant, il va chercher au fond de lui-même toute la tranquillité nécessaire pour rassurer celui qui a peur. Le vieil homme perd ses moyens intellectuels, il le sait, et pour lui qui avait tout misé sur sa brillante intelligence, c’est dramatique.

Comme le repas est long ! Regarder les montagnes, sourire, regarder les montagnes, poser une question en articulant et en criant, et puis renoncer devant l’impossibilité de comprendre la réponse, le silence, les montagnes, les arbres, oublier les autres pensionnaires.

– Je vous fais attendre…

– Quelle idée, tu vois, on n’a même pas commencé le dessert !

Personnellement j’aurais viré le cuisinier depuis longtemps, il ne sait donc pas que c’est le dernier plaisir qui leur reste ? Soupe industrielle, filets de poulet pané et röstis, céleri insipide, mais des couleurs sur le dessert, petit carré de génoise avec un rose violent.

Enfin la chambre, avant d’y arriver il a fallu attendre l’ascenseur puis affronter les pensionnaires prostrés dans le couloir, avant d’être confrontés à la violence d’un vieil homme qui veut frapper la personne responsable des animations.

La chambre et le silence. La solitude peuplée de sourires en blouse blanche, et les sursauts de révolte : le père veut partir, avoir son propre logement, mettre des fleurs sur le balcon, acheter une armoire, cuisiner ses repas et recevoir du monde ! Mais très vite l’épuisement le gagne, il nous signifie notre congé. Avant de partir :

– Il faut leur dire, aux autres. Je n’arrive plus à lire, plus à écrire, les lettres se mélangent, c’est illisible. Il me reste quinze mots mais j’ai besoin de voir du monde, il faut leur dire, aux autres.

Les autres, il ne sait pas lesquels, tout se mélange dans sa tête, les autres. Mon mari trouve de dernières ressources,

– Ça va aller, papa, ça va aller.

Nous fuyons l’EMS, pas envie d’attendre l’ascenseur peuplé de fantômes et de souriantes jeunes femmes, les vieillards n’ont pas bougé, tête dodelinante ou bouche ouverte, vite l’escalier mais un peintre travaille à l’étage en-dessous, il faut reprendre l’ascenseur et affronter la lignée de fauteuils roulants de l’étage suivant avant de crier un sonore au revoir sans réponse.

Et le soleil, le ciel bleu dur, tant de beauté, respirer, se rassurer.

Nous nous sommes arrêtés au bord du Léman, un peu avant Évian, quand le lac n’est pas encore domestiqué comme un gentil toutou à qui on met des collerettes de géraniums. Une roselière. Et dans un coin, le miracle de la vie : une femelle foulque est en train de bâtir son nid. Monsieur foulque lui amène des brindilles de roseaux, lève le bec en direction de madame qui prend la tige et la dispose sous elle. Le manège dure longtemps, nous restons immobiles, fascinés par leur entente.

Ces foulques en train de construire leur nid, cette vie de printemps et d’espoir, d’attente et de création, ce ballet créatif avec le doré des roseaux sous le soleil, le bleu profond du lac, toute cette beauté paisible offerte à notre désarroi. Émerveillement. Ressourcement. Au bout d’un moment des promeneurs se sont demandé ce que nous pouvions bien regarder et se sont approchés.  C’était trop pour la femelle : elle a quitté son nid en caquetant bien fort dans notre direction et le couple de foulques s’est éloigné loin de notre curiosité.

Le soir, au moment de nous coucher, mon mari m’a murmuré à l’oreille :

– Je ne veux retenir de cette journée que ce magnifique moment des foulques en train de construire leur nid.

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Au moins il ne pleut pas, roman sensible d’une aliyah

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Au moins il ne pleut pasPaula Jacques, productrice sur France Inter de Cosmopolitaine nous livre avec Au moins il ne pleut pas un joli roman sur l’Israël de la fin des années cinquante et le début des années soixante.

Fin de l’année 1959. Solly et Lolla Sasson sont des adolescents juifs égyptiens brutalement devenus orphelins ils ont respectivement quatorze et quinze ans. Personne dans la famille ne peut s’occuper d’eux, chacun des membres de leur famille étant occupé à émigrer. Les voilà donc confiés à l’Agence juive qui paiera leur passage sur le Macedonia jusqu’à Haïfa.

Deux enfants qui font leur aliyah, le retour en Israël.

Mais le retour sur la Terre Promise n’a rien d’enchanteur. Le frère et la sœur s’évadent du camp de réfugiés où on les a parqués et atterrissent à Wadi Salib, le quartier juif marocain de Haïfa. Ils logent chez Ruthie et Magda, deux rescapées de Buchenwald. Solly, débrouillard, s’acoquine avec Georgie, le neveu de Magda, pour des arnaques à la petite semaine pendant que Lolla, studieuse, entreprend l’étude de l’hébreu.

C’est une tranche de vie que nous offre l’auteur, une vie entre générosité et douleur, révolte et amour. Ruthie et Magda ont bien des secrets et la vie en Israël – patrie des juifs – n’est pas exempte de racisme. À petites touches Paula Jacques évoque le contexte historique : l’expulsion des habitants arabes de leurs maisons, l’arrestation d’Eichmann, la recherche des criminels de guerre, mais aussi le racisme vis-à-vis des juifs marocains que les Israéliens appellent les « Hébreux noirs » et les émeutes du quartier de Wadi Salib.

Voilà un roman historique honnête, bien écrit et documenté. Il ne prétend certainement pas au chef d’œuvre mais il se lit très agréablement. On suit des héros attachants, l’écriture est vivante, sensible, Au moins il ne pleut pas nous apporte un éclairage et un enrichissement de connaissances sur une période dont on parle peu.

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Quand les profs se noient dans un verre d’eau !

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PiscinePremier mai pluvieux ? Temps et défilé maussade ? Ne vous laissez pas aller à la morosité ambiante, l’Éducation Nationale va se charger de vous dérider…

Dans son édition du 22 avril le Canard enchaîné qui s’est procuré le projet  du Conseil supérieur des programmes de l’Éducation Nationale dévoile les subtilités des tortueuses arcanes de gens payés pour donner des migraines aux enseignants.

Désormais les élèves ne devront plus apprendre à nager dans la piscine, pas du tout, c’est ringard, inadapté au siècle de science qui est le nôtre, le prof de gym doit évoluer. Désormais l’élève devra

traverser l’eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête dans un milieu aquatique profond standardisé

Dans les matières moins sujettes à immersion liquide, mettons les maths et l’anglais au hasard, les élèves ne transpireront plus à l’idée du devoir sur les équations du second degré ou l’interro sur les verbes irréguliers, non, dépassées les angoisses de l’apprenant. Maintenant l’élève  produira

des messages à l’oral et à l’écrit par des actes langagiers.

Il y en a d’autres comme ça, si, si, je vous le jure. Les enseignants renâclent devant la suppression du latin et la fin des classes bilingues ? Mauvais perdants, va ! Quand on pense que des gens brillantissimes leur concoctent des programmes aux petits oignons, c’est donner du caviar aux cochons. La tendance du XXIe siècle est à la rationalisation des tendances centrées sur un message cognitif géré par autostigmatisation d’un enseignement rétrograde afin d’obtenir un laminage séquentiel de l’apprentissage, ce n’est pourtant pas difficile à comprendre !

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Soumission, Michel Houellebecq égal à lui-même

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SoumissionMaintenant que la fureur médiatique s’est calmée, j’ai lu le dernier roman de Michel Houellebecq paru le 7 janvier au moment de la tuerie de Charlie Hebdo. Avant même sa parution le livre avait été piraté à grande échelle, c’est dire à la fois la notoriété de son auteur et le fait qu’il tape toujours où ça fait mal.

Soumission n’échappe pas à la règle, nous avons eu droit à une mécanique bien huilée : déchaînement des médias avant même d’avoir lu le livre et Houellebecq profil bas, l’air misérable et malheureux devant la volée de bois vert. Seulement voilà : il y a eu l’événement que l’on sait et l’auteur a annulé sa tournée de promotion.

Cette fois Michel Houellebecq nous offre une politique-fiction située dans un avenir très proche, les élections présidentielles de 2022. François, le héros du roman – si on peut parler de héros, notion toute relative chez Houellebecq, disons plutôt le personnage fil conducteur – a la quarantaine triste. Professeur de littérature dans une université parisienne, spécialiste de Huysman qui apparaît par son influence sur la pensée du narrateur comme un personnage à part entière de la fiction, François ressemble à beaucoup de personnages de l’auteur : profil bas, préoccupé par sa sexualité et son vieillissement, sans passions véritables ni élans de vie.

François n’a aucune conscience politique mais il est confronté dans son université à l’influence croissante de jeunes salafistes qui ont l’air de contrôler la tenue des étudiantes musulmanes. Nous sommes en 2022, et de longs (très longs, très très longs) développements sur la politique française et ses leaders, leur incapacité à juguler ou à trouver des solutions à l’affrontement des blocs identitaires amènent au thème fort de ce livre : la création d’un parti musulman, la Fraternité musulmane. Par le jeu des alliances son leader, Mohammed Ben Abbes, musulman modéré et charismatique, se retrouve élu président de la république française.

Suivent alors toute une série de bouleversements radicaux dans le pays qui accepte au nom de la sécurité et de la baisse du chômage la destruction des bases de sa civilisation.

Cauchemar-fiction à la George Orwell ? Vision de ce qui pourrait advenir sans sursaut républicain ? Pamphlet raciste ? On a dit tout et n’importe quoi au sujet de ce roman. Pour ma part, je trouve que c’est beaucoup de bruit pour un roman qui n’en mérite pas tant.

J’aime bien le mélange inimitable d’humour et de poésie quand Houellebecq décrit le porno :

Le pénis passait d’une bouche à l’autre, les langues se croisaient comme se croisent les vols d’hirondelles, légèrement inquiètes, dans le ciel sombre du Sud de la Seine-et-Marne, alors qu’elles s’apprêtent à quitter l’Europe pour leur pèlerinage d’hiver. L’homme, anéanti par cette assomption, ne prononçait que de faibles paroles ; épouvantablement faibles chez les Français (« Oh putain je jouis ! », « Oh putain je jouis ! », voilà à peu près ce qu’on pouvait attendre d’un peuple régicide), plus belles et plus intenses chez les Américains (« Oh my God ! », « Oh Jesus-Christ ! »), témoins exigeants, chez qui elles semblaient une injonction à ne pas négliger les dons de Dieu (les fellations, le poulet rôti) (…).

Mais à part ces poussées d’humour ? Cela vire rapidement à l’ennui, il y a si peu de vitalité dans ce personnage préoccupé par son vieillissement et n’éprouvant aucun intérêt pour le monde qui l’entoure. D’un seul coup, allez savoir pourquoi chez ce personnage intéressé par la politique autant qu’une serpillère (je ne retrouve plus la citation exacte) surgissent de très longs développements sur la vie politique française ; j’avoue qu’ils m’ont semblé artificiels pour ne pas dire longuets.

Si l’auteur avait voulu faire autre chose que du remplissage avec le point de vue de l’un (l’agent de la DGSE opportunément mari d’une collègue enseignante) et de l’autre (le nouveau président de l’université), s’il avait voulu faire un roman de haute tenue il aurait plongé son héros dans la réalité de sa nouvelle vie. Mais Houellebecq a manqué de vitalité, de courage ou d’envie pour créer le grand roman qui aurait fort justement déchiré ses lecteurs. Soumission me laisse un goût d’inachevé, de bâclé alors que cela aurait pu être un livre important.

Une dernière chose : j’ai une furieuse envie de relire À rebours de Huysman.

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