Girl, d’Edna O’Brien, entre puissance de l’horreur et empathie

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Le roman d’Edna O’Brien s’inspire de l’enlèvement des lycéennes par la secte Boko Haram en 2014 et donne la parole à l’une d’elles, Maryam, qui réussira à s’échapper.

Voici pour le contexte de ce roman comme je crois n’en avoir jamais lu. Le petit fantôme d’une jeune fille à peine nubile me hantera longtemps.

J’étais une fille, autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école.

Ainsi commence le roman coup de poing d’une écrivaine irlandaise de 88 ans qui se plonge dans la tête et la chair d’une adolescente nigériane.

L’identification à l’héroïne fonctionne aussitôt. Et l’horreur. Et le cauchemar éveillé de ces gamines chosifiées, incisées, violées, torturées, forcées d’apprendre des versets du Coran qu’elles ne comprennent pas. La forêt, l’environnement hostile, la présence d’autres jeunes filles qui ont rendu les armes et perdu toute étincelle d’espoir. Viols répétitifs, travail d’esclave avec la peur et la faim qui tenaille.

De très beaux portraits et histoires d’autres captives et captifs (les jeunes garçons n’échappent pas à la razzia de la secte fanatique) émaillent le texte, lui donnent une densité sociologique et, il faut le dire, une respiration nécessaire.

Impossible de lire plusieurs chapitres d’affilée tant le texte chamboule, terrifie, charrie son lot de souffrance et d’horreur. Une puissance obtenue avec des mots constats, sans effets, sans complaisance.

J’ai juré de me nouer, un bulbe enterré au fond de son trou, et il aurait beau gratter et griffer comme un blaireau, l’homme d’élite, il n’arriverait pas à me prendre. Je fermerais les portes de mon esprit. J’étais comme une folle fermant portes et fenêtres, mais à peine l’ai-je vu entrer que ces portes et ces fenêtres se sont retrouvées grandes ouvertes. […] Il n’a pas parlé. Sa force était dans son silence et son regard répugnant. Il s’est couché sur moi, comme si une bâche noire me couvrait de sa noirceur qui m’étouffait et me coupait de tout le reste. Je savais qu’il me tuerait si je faisais quelque chose de travers. […]

« Tenez-la. »

« Matez-la. »

« Écartez-lui les jambes. »

[…] Je suis morte et pas morte. Une boucherie s’accomplit en moi. […]

D’autres sont arrivés, seuls ou par deux, s’esclaffant, se repaissant, fourrageant et se vidant en moi. […]

La même chose arrivait à mes amies dans les cabines de part et d’autre, mais aucune ne criait. Calmes comme des cadavres. Je regardais les mouches sur ce plafond infect, agglutinées autour des mortes. (p. 41-42)

Comment l’autrice a-t-elle pu écrire cela ? Quelles douleurs, quels cauchemars l’ont-ils hantée à ce moment-là ? Edna O’Brien a dû sentir la peur, la puanteur du lieu, le couteau des hommes et leurs gluants sarcasmes pleins de mépris.

Un livre terrifiant et beau, étouffant et nécessaire, et le « Bring back our girls » de Michele Obama et autres célébrités semble loin.

Maryam découvre l’amitié, est mariée à un combattant méritant, suscitant la jalousie de ses amies qui, elles, continueront à servir de réservoirs au sexe des hommes. Elle tombe enceinte, a un enfant.

Une fille. Cris de consternation : « Ce n’est pas un mâle. » Deux femmes, dont la tâche était d’annoncer la naissance, sont allées à la porte, tenant un chiffon noir, et la fureur a été instantanée. (p. 69)

Profitant d’une attaque, Maryam s’enfuit avec sa fille et son amie Buki. La jungle, la peur d’être reprises, la volonté sauvage de survivre. Le bébé qui s’accroche à elle, si petite encore dans sa tête, avec la difficulté de se sentir mère.

Le roman connaît parfois des haltes d’une intense poésie, comme lorsque Maryam est recueillie par des femmes peules et se lie d’amitié avec l’une d’entre elles :

Au bord de l’eau, rien que nous deux, et le bruit de la rivière qui méandre, si heureuse et musicale, avant d’escalader un ensemble de rochers, puis de culbuter et de laisser derrière elle une écume de dentelle. Des bribes de cette écume suivaient dans l’eau, avec la légèreté de la plume, et ces plumes se regroupaient en îlots d’oisiveté. (p. 114)

Le chemin vers une paix relative sera encore long pour la jeune Maryam, sa communauté rejette l’impure et son enfant. Mais je voulais conclure cet article difficile sur ce moment de pure poésie comme il en appart parfois dans ce livre bouleversant.

Girl est une œuvre magistrale, hantée, qui laisse les lecteurs, et surtout les lectrices, pantelant(es) devant tant d’horreurs.

Girl
Edna O’Brien
traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
Sabine Wespieser, septembre 2019, 256 p., 21 €
ISBN : 978-2-84805-330-1

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