Le neveu d’Anchise : lumière et sensualité de Maryline Desbiolles

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Dans les romans de Maryline Desbiolles, personnages et lieux sont récurrents, tant son œuvre est ancrée dans un territoire. Les personnages se retrouvent, se croisent, se répondent en échos au fil du temps, comme dans la vie. Publié il y a plus de vingt ans aux éditions du Seuil, Anchise avait reçu le prix Fémina. Le Neveu d’Anchise reprend l’histoire après la mort du vieil homme et nous conte un moment crucial de la vie de son petit-neveu, Aubin.

Je ne l’ai pas connu […] ce vieux con de boiteux, ce vieux fou, mon grand-oncle Anchise, l’apiculteur qui peu de temps après s’immola dans sa voiture à laquelle il avait mis le feu sur un chemin blanc de la colline. (p. 7-8)

Inutile d’avoir lu le roman précédent, même si une furieuse envie de retrouver Blanche et Anchise vous viendra à la lecture de celui-ci. Le personnage est restitué à touches impressionnistes, et son amour fou pour celle dont on avait oublié le prénom et qu’on surnommait Blanche,

le surnom qui disait bien plus l’extraordinaire de sa blondeur

serre le cœur.

Anchise lui aussi, tout le monde a oublié son prénom ; le vieux boiteux jamais remis de la mort de sa jeune femme, de l’éblouissement de leur amour, veuf à vie, veuf à vif.

Le personnage possède beaucoup de similitudes avec celui de la Grèce antique. Dans la légende, le jeune Anchise garde ses troupeaux sur le mont Ida, peu conscient de sa beauté. Aphrodite, la déesse de la beauté chez les Grecs et de l’aube chez les Indo-européens, tombe amoureuse du jeune mortel. De cet amour naît Énée, un des héros de la guerre de Troie. Malgré la promesse faite à la déesse, Anchise révèle le nom de la mère d’Énée et pour punition il est frappé par la foudre et reste boiteux.

Dans le roman de 1999, l’amour fou d’Anchise pour Blanche la lumineuse nous est conté. Et son désespoir à la mort de celle-ci.

Dans le roman de 2021 son petit-neveu Aubin, au prénom comme une lointaine résurgence de la déesse de l’aube, rencontre Adel, le gardien de la déchetterie, beau comme un pâtre de légende ou un prince du désert.

Pendant cent trente pages on plonge en apnée tellement l’écriture de Maryline Desbiolles happe, sidère, séduit, interpelle, avec ses personnages souvent à la limite de la caricature, mais jamais dedans, et cet adolescent si différent de sa famille, cet adolescent qui court autant qu’il peut, à chaque premier chapitre de chaque nouvelle partie du roman :

À perdre haleine je cours, j’entends battre mon cœur (p. 11, p. 51, p. 117)

Mais cette course éperdue à s’en faire éclater les poumons n’est jamais la même, parce que l’adolescent progresse, abandonne petit à petit le malaise pour la joie puis les interrogations métaphysiques. La course comme métaphore de la vie, une pulsion, une fuite, la certitude d’être vivant. Et c’est parfois difficile lorsqu’on est empêtré dans son mal-être, sa solitude, que l’on ne se reconnaît pas dans cet environnement de pavillons modestes envahis par les objets disparates et le plastique, où tout semble raser le sol.

Mon père et ma mère m’ont appelé Aubin. Je ne sais pas pourquoi j’ai hérité d’un prénom aussi chic, comment j’ai pu échapper aux Logan, Anthony, ou Rayan, à la multitude des Enzo, je ne sais pas lequel des deux en a eu l’idée, où ils l’ont pêchée, je ne sais pas s’ils étaient tous les deux d’accord pour Aubin, je n’ai vu qu’une fois ma mère faire preuve de véhémence, la fois où l’abeille m’a piqué chez Anchise, sinon elle est incapable de s’imposer. Avaient-ils décidé par avance que je ne serais pas vraiment des leurs ou ce prénom a-t-il contribué à me mettre à l’écart ? (p. 21)

Ils sont tous gros dans la famille, père, mère, oncle, tante, cousins, tous sauf Aubin. Tous gros, surtout sa mère, avant qu’elle ne se fasse opérer et perde sa beauté.

La peau de ma mère, son adorable double menton, ses plis où fourrer les doigts, son opulence qui me faisait croire que rien ne pouvait l’atteindre, lui faire mal, de la même manière que rien ne heurtait en elle, rien n’offrait de résistance, et je pouvais dormir en elle, en n’importe quel endroit de son corps, me pelotonner, disparaître. (p. 18)

La mère est caissière et le père ripeur.

Agent de collecte des déchets, éboueur, ripeur, […] avait-il chantonné gaiement en faisant le geste de monter d’un bond sur le marchepied à l’arrière de la benne à ordures, de chevaucher la benne comme un cheval au galop, et hop d’en sauter avec la même aisance, son gros corps étonnamment délié dans ses habits de travail […]. (p. 19)

La famille se délite, le père s’en va et quelques mois après s’installe « Maxou », au physique presque adolescent qui subjugue sa mère :

Ses yeux font pipi d’amour, dit en cachette ma grand-mère. (p. 23)

Une déchetterie est construite sur les décombres de la maison d’Anchise, et le gardien avec lequel Aubin se lie bientôt d’amitié s’appelle Adel. Il est d’une beauté troublante, et cela ressemble à un balbutiement de l’histoire : Aubin est ébloui par le jeune homme comme autrefois Anchise par Blanche, et plus loin encore, la déesse par le berger dans la montagne.

Aubin a pris la trompette d’Anchise dans sa masure, il essaie d’en jouer, lui qui ne connaît pas le solfège. Cet instrument, c’est un peu la flûte de pan de la mythologie,

La trompette pourrait-elle être un leurre pour attraper Adel ?

Quelles magnifiques descriptions du trouble de l’adolescent :

Je vois son oreille, je vois la perfection de toute oreille. Il ne m’entend toujours pas venir, il dodeline légèrement de la tête. Ses cheveux ont poussé et ses boucles se révèlent. Je vois sur sa nuque le duvet noir et un grain de beauté que je n’avais encore jamais vu. Je résiste pour ne pas l’embrasser dans le cou.

Adel connaît beaucoup de choses, il écoute du jazz, fait découvrir Chet Baker à son ami adolescent. La vie compliquée du jazzman blanc, nulle part à sa place, un peu comme Aubin.

Je m’aperçois que je n’ai pas parlé du chien de la tante Stef, ce chien maître des rêves et instrument du destin, pas plus de la complexité des personnages. Par exemple la tante vigile maître-chien aime passionnément la poésie. Je n’ai pas parlé des douleurs de l’exil, de l’importance de la lumière dans ces collines solaires. Comment un roman peut-il déceler tant de richesse en si peu de pages ?

Et la fin du roman, extraordinaire d’intensité, où Aubin trouve enfin sa place dans le fil des générations m’a complètement bouleversée.

Le Neveu d’Anchise
Maryline Desbiolles
Seuil, janvier 2021, 144 p., 16€
ISBN : 978-2-02-146517-4

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