Archives pour la catégorie Mot du jour

Le mot du jour : soupirail

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Le mot soupirail désigne une ouverture donnant un peu de lumière à un sous-sol. Il vient du verbe soupirer au sens d’exhaler, c’est dire si la lumière qu’il diffuse est comptée. Ce mot si évocateur de peu de vie va prendre une nouvelle jeunesse avec l’ingéniosité des architectes qui cherchent sans cesse à agrandir les maisons des villes. Lorsqu’ils ne peuvent surélever les maisons, ils creusent. Cela s’appelle un souplex, la version termite du duplex. On prend la cave et on la transforme en cuisine, en salon ou en chambre, c’est selon. À Londres certains propriétaires ont exagéré : pourquoi se contenter d’un niveau alors qu’on peut aller plus profond ? C’est ainsi que le vertige du m2 gratuit dans la ville la plus chère du monde a conduit à des termitières fragilisant les maisons voisines…

Un petit conseil pour nos amis architectes ; apprivoisez le client effrayé par le mot soupirail et remplacez-le par un de ses synonymes : saut-de-loup, jour-de-terre, étripe-chat.

soupirailVous n’êtes pas convaincu par l’étripe-chat ? Vous avez raison, si la propriétaire fait partie de la SPA adieu le contrat. Cependant, la gaffe consommée, vous pouvez toujours argumenter : l’étripe-chat est un soupirail protégé par une grille agressive, comme son nom l’indique… Par extension les cambrioleurs ne sont donc pas les bienvenus… Le saut-de-loup fait un peu sauvage ? Je vous comprends, mais celui-ci est nettement plus grand qu’un soupirail classique, cela sert à flatter l’ego de celui qui va payer la note.

Réservons le plus beau pour la fin :  jour-de-terre, n’est-ce pas magnifique ? De la pure poésie avant de commencer à creuser.

MOI dans l’espace

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Depuis plusieurs jours, impossible d’échapper à l’astronaute français Thomas Pesquet dans les médias ; celui-ci doit participer à une mission devant durer six mois à bord de la station spatiale internationale. pesquet-2Et que l’on se gargarise, et que l’on étale à l’envi le visage sympathique de celui qui redonne du lustre à notre pays en ces temps de morosité préélectorale.

Il est enfin parti et le décollage s’est bien passé. Entre autres tâches d’une valeur scientifique certaine,  il doit accomplir une œuvre conçue par un artiste, nous précise le commentateur mi-goguenard mi-sérieux. Dans l’espace, notre valeureux astronaute va envoyer un mot découpé dans du papier blanc, et le mot résultant de ce découpage que tous les enfants ont fait en début d’école primaire, ce mot, je vous le donne en mille, c’est MOI. Est-ce un gag ? Mi-novembre, cela semble loin d’avril… Le présentateur a-t-il voulu faire de l’humour ? montrer son exaspération devant cet intempestif vedettariat ? Pas du tout, c’est très sérieux… La preuve, cette citation tirée du site du CNES :

À l’occasion de la prochaine mission Proxima à bord de l’ISS, l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire arts-sciences du CNES, propose un projet artistique qui n’existe qu’en apesanteur. Télescope intérieur est une poésie spatiale imaginée par l’artiste Eduardo Kac, une œuvre de papier où le langage libéré des contraintes de la pesanteur est vecteur d’une expérience inédite.

En inscrivant dans son programme de recherche à bord de l’ISS un dispositif poétique, l’Agence spatiale européenne nous rappelle qu’explorer et expérimenter ne sont pas l’apanage des sciences et techniques, et que la culture et la création artistiques forment une composante majeure de la vie humaine, notamment dans un environnement qui la force à se réinventer.

Le dispositif imaginé par Eduardo Kac lance une question aux spécialistes de l’espace comme au reste du public : quel type d’écriture et quelle expérience de l’écrit peut-on concevoir, non pas à propos de l’Espace, mais en son sein, avec ses outils et ses contraintes ?

Représentant d’une parcelle de l’humanité exportée dans l’espace, Thomas Pesquet incarne un point vivant, à qui revient la réalisation de cette œuvre de Poésie Spatiale. C’est en partant de l’individu comme un expérimentateur qu’Eduardo Kac propose d’engager une méditation sur notre avenir sur la Terre et sur notre présence dans l’univers. Détaché de notre planète natale, Télescope Intérieur devient, par l’intermédiaire de Thomas Pesquet dans l’ISS, un instrument d’observation et de réflexion poétique pour réinventer notre rapport au monde.

Bigre. Je n’avais pas imaginé la profondeur philosophique de ce découpage, le bouleversant message interstellaire envoyé comme une bouteille dans l’immense océan primordial. Voici l’artiste et son assistant préparant le geste d’une insondable poésie :

eduardo-kac-et-thomas-pesquet

Sur cette image, vous pouvez constater que l’astronaute compare son « M » avec celui de l’artiste. Le « M » de « MOI », message d’une poésie insondable, c’est sûr. Cela me fait penser à Jean-Marie Messier, vous savez, Moi, Maître du Monde… Quand la poésie percute l’hypertrophie de l’ego.

Ce message d’une richesse sidérante va-t-il flotter dans le vide intersidéral sous la forme fragile d’une bandelette de papier jusqu’à ce qu’un débris le réduise à néant ?

Mautam, la mortelle floraison des bambous

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bambou-noirIls sont très beaux toute l’année, si graphiques avec leurs cannes noir et leurs feuilles vert tendre… Les bambous noirs du jardin, c’est l’irruption d’un pinceau asiatique dans la campagne occidentale.

Lorsqu’on achète Phyllostachys nigra en jardinerie, aucune mention de sa floraison. Il est vrai que celle-ci est tout sauf spectaculaire : imaginez des sortes de hampes verdâtres qui pendent au bout des tiges comme des mousses malsaines. Une autre raison sans doute plus importante justifie le silence des notices : la floraison du bambou entraîne la plupart du temps sa mort. Ce qu’il y aura de particulier en ce qui concerne le bambou noir des jardins, c’est que depuis 1932 on le multiplie seulement par rejet, sur toute la planète…

Lorsque le bambou noir fleurira, ce qui n’est pas arrivé depuis 1932, tous les pieds fleuriront en même temps et mourront sans doute en même temps. Une extinction massive appelée Mautam en Asie où le phénomène connaît des connaissances autrement dramatiques que dans nos jardins d’agrément.

800px-bamboofloweringDans le nord-est de l’Inde, Mautam (qui signifie « mort du bambou ») est une malédiction cyclique : tous les 48 ans les grandes forêts de bambous sauvages qui couvrent le tiers du pays fleurissent et meurent. Cet événement est immédiatement suivi par une terrible famine : une fois les graines de bambous épuisées, les rats envahissent les villages. Ils n’ont plus rien à manger dans les forêts de bambous et dévorent tout sur le passage. Tous les 48 ans la population attend le phénomène, et l’absence de réactions des autorités a d’ailleurs provoqué de violentes révoltes. La dernière floraison a eu lieu en mai 2006 et le gouvernement a mobilisé l’armée pour prévenir la famine.

Il est possible que l’action des rongeurs soit un mécanisme de contrôle biologique : ils dévorent toutes les graines de tous les chaumes de bambous, y compris celles qui auraient pu fleurir en dehors de la période de floraison, ce qui a un impact positif sur leur fertilité. Une fois qu’ils ont épuisé cette manne, ils se tournent vers les parcelles cultivées, d’où la famine.

Le Mautam de 1958-59 a provoqué la mort d’une centaine de personnes et ravagé la région. On estime que la population a tué au moins deux millions de rats.

La mort redoutée mais attendue du bambou noir dans les jardins n’aura sans doute pas des conséquences aussi dramatiques, mais si vous connaissez de grandes bambouseraies dont le bambou noir est l’espèce dominante, précipitez-vous pour observer ce phénomène que vous ne reverrez pas de si tôt…

Les fissures de timidité, danse d’évitement des arbres

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gilles-clementDans sa magnifique leçon inaugurale au collège de France du 1er décembre 2011, l’un des plus importants paysagistes de la planète, Gilles Clément, a donné une leçon d’humilité à tous les Jardiniers de la Terre : ne vous prenez pas pour des dieux ! La nature est beaucoup plus intelligente et savante que vous ne le serez jamais, alors collaborez plutôt avec ce qui vous dépasse.

Gilles Clément s’émerveille de la complexité du vivant, de la façon dont les organismes présents bien avant l’homme sur notre planète collaborent entre eux avec une intelligence stupéfiante, une sorte de génie naturel :

Par génie naturel, il faut entendre le pouvoir des espèces animales et végétales à régler naturellement leurs rapports en vue de se développer au mieux dans la dynamique quotidienne de l’évolution. La nature, dans sa complexité, a mis au point un nombre considérable de signaux, d’avertissements, de déclencheurs de réactions en chaîne, de régulateurs de surpopulations, d’assistances et de prédations qui « jardinent » le territoire sans aucune intervention humaine. Cette débauche d’énergie s’opère en réalité dans une économie d’échange, au rythme d’une musique naturelle que chacun peut entendre : le cri d’un oiseau, la stridulation d’un orthoptère, le vent dans un feuillage portant l’information masquée d’un prédateur ou d’un ami, la distance entre les frondaisons laissant voir le ciel (fig. 6). Tout est message.

Je retiendrai de cette magnifique leçon l’expression poétique de fissure de timidité empruntée faute de mieux au vocabulaire de la psychologie. Deux arbres qui poussent l’un à côté de l’autre grandissent, augmentent leur ramure mais ne se mélangent jamais : regardez dans une forêt, jamais vous ne verrez un réseau inextricable de branches ! Impossible de savoir comment les arbres se transmettent des informations et résolvent le problème lié à l’espace qui leur est attribué.

fissure-de-timidite

Copyleft Gilles Clément, licence Art libre 1.3.

La lumière résulte d’une mise à distance des frondaisons d’arbres adultes appartenant à la même espèce (ici, Samanea saman en Australie, au nord de Cairns). Cette mise à distance correspond à des échanges entre les houppiers. On ignore la nature et les raisons de ces échanges.

Gilles Clément a consacré sa vie à élaborer des jardins, toujours en recherche, toujours tendu vers plus de compréhension des phénomènes naturels. Dès 2017 le jardin qu’il a élaboré en Corse avec des scientifiques selon le « protocole de Cargèse » sera accessible à tous et les découvertes probables accessibles également à tous. Le « jardin planétaire » ne se marchandise pas. Je me demande ce que les grands firmes qui sont en train de breveter le vivant pensent de cette démarche…

Amok ou la folie meurtrière

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Amok FolioOn a beaucoup parlé de ces coups de folie qui frappent de jeunes hommes et qui n’ont rien à voir avec un embrigadement religieux ; très récemment c’est dans un train suisse que ce délire a frappé, conduisant à la mort d’une passagère et celle de l’auteur de l’attentat. Les Allemands nomment ce phénomène amok d’après la nouvelle de Stephan Zweig qui décrit très bien le phénomène. Ce mot est familier de nos voisins allemands, ils l’utilisent pour caractériser certains comportements très contemporains, comme la conduite automobile dangereuse ou les tireurs pris d’un coup de folie.  Amok est quasiment passé dans la langue commune, loin de son origine malaise transmise par les Hollandais et  qui peut être traduit par « rage incontrôlable ».

J’ai retrouvé la mention de ce phénomène dans le Nouveau Larousse Illustré de 1898, page 259 du tome I, héritage précieux d’un arrière-grand-père :

Amok : État pathologique particulier aux Malais, caractérisé par des hallucinations visuelles avec impulsion homicide et suivi d’un profond abattement.

Les amoks paraissent être des fanatiques qui se sont excités au moyen d’un breuvage, ils font vœu de courir devant eux en tuant tous les gens qu’ils rencontreront. A Java et dans d’autres îles malaises, les hommes de la police sont armés de fourches spéciales pour arrêter ces fous ou ces malfaiteurs, que l’on abat ordinairement sur place.

La longue nouvelle de Stefan Zweig raconte magnifiquement ce coup de folie, même si dans le cas précis il n’y a pas vraiment de massacre… On sait dès le départ que l’histoire racontée va être tragique.

C’est plus que de l’ivresse… c’est une folie furieuse, une sorte de rage canine, mais humaine… un accès de monomanie meurtrière et insensée qui ne peut se comparer à aucune autre intoxication alcoolique… J’en ai moi-même étudié quelques cas pendant mon séjour – il est bien connu que pour autrui on est toujours perspicace et très objectif – mais sans jamais pouvoir mettre en lumière l’effrayant secret de son origine… C’est plus ou moins lié au climat, à cette atmosphère lourde et oppressante qui pèse sur les nerfs comme un orage, jusqu’à ce que ce soit eux qui éclatent… Donc l’amok… oui, l’amok se présente ainsi : un Malais, n’importe quel être tout simple, tout gentil, est en train d’écluser sa mixture… il est assis là tranquille, abruti, inerte… comme je l’étais chez moi… et soudain il bondit, saisit un poignard et se précipite dans la rue, où il court, tout droit, toujours tout droit… sans savoir vers où… Tout ce qu’il trouve sur son chemin, homme ou bête, il le poignarde d’un coup de kriss, et le sang qui coule l’excite encore davantage… Il court, l’écume aux lèvres, et hurle frénétiquement… mais il court, court, court, sans plus regarder ni à droite ni à gauche, court juste avec son cri perçant et son kriss sanglant, toujours tout droit devant lui, vers nulle part… Les gens dans les villages savent qu’aucune force au monde ne peut arrêter un amok… alors ils crient très fort pour donner l’alerte quand il approche : « Amok ! Amok ! » et tout le monde s’enfuit… mais lui court sans rien entendre, court sans rien voir, poignarde tout ce qu’il rencontre… jusqu’à ce qu’on l’abatte d’une balle comme un chien enragé ou que, tout écumant, il s’effondre de lui-même…

Celui qui décrit si bien l’amok restera anonyme. Cet individu fébrile se confie au narrateur, nuit après nuit, dans l’espace clos du bateau qui les ramène en Europe. Ce cadre littéraire semble un peu convenu au départ, mais on se laisse très vite saisir par cette folie en marche. Le narrateur devient amok après une situation très particulière, un cocktail détonant qui nous trouble par son actualité.  L’homme, médecin contraint à l’exil dans les colonies suite à un scandale, sait que son horizon personnel et professionnel est bouché. Un soir, alors qu’il se trouve dans son cocktail habituel d’alcool, d’ennui et de solitude, surgit une femme qui a besoin de lui pour un avortement. Flambée de désir ; le médecin propose un échange sexuel à la place de l’argent qu’elle lui offre et qui l’humilie. La femme lui jette son mépris à la figure et le mélange explose : le narrateur devient amok. La fureur prend les commandes et bien des vies vont être détruites, à commencer par celle du narrateur.

Cette nouvelle est parue en 1922, entre les deux guerres dont la folie meurtrière de masse n’a rien à envier à la démence provoquée par l’alcool, l’ennui dans la chaleur humide d’une nuit malaise. Si cette notion d’amok est si commune en Allemagne et pas dans notre pays, peut-être devrions-nous l’ajouter à notre répertoire psychiatrique usuel. Il faudrait également nous interroger sur ce qui pousse de jeunes hommes et parfois des adolescents (l’amok ne touche que les hommes) à basculer dans cette forme de suicide. Frustrations, humiliations, et un rien peut mettre le feu aux poudres. Dans une école ou un train, un avion ou une rue bondée, le coup de folie de celui qui trouve alors une forme de célébrité et de reconnaissance sociale n’épargne personne. Notre société provoquerait-elle autant de désespérance que le colonialisme ?

Lisez ou relisez cette nouvelle, comme les romans de Stefan Zweig d’ailleurs (voir cette chronique sur Le Monde d’hier).

Amok
Stefan Zweig
Trad. de l’allemand (Autriche) par Bernard Lortholary
Gallimard, septembre 2013, 144 p., 3,50€
ISBN : 9782070454075